Dites aux hommes que les fleuves parlent

Eric Smeesters

Il y a de ces anciennes questions qu’il faut apprendre à se reposer sous un œil nouveau. Ce qui change, c’est le contexte, il évolue au fil des époques et les réponses d’hier perdent progressivement de leur pertinence. La question du lien entre science et société est aujourd’hui de celles-là.

Cette question, dont la complexité est proportionnelle au territoire que conquièrent de décennie en décennie les sciences et les technosciences, devient d’autant plus centrale que celles-ci repoussent non seulement l’horizon du savoir humain, mais également leur impact sur le réel. D’essence philosophique ou épistémologique — autrement dit scientifique — cette question n’appartient pourtant pas aux scientifiques, du moins pas exclusivement, pas plus qu’elle n’appartient aux autres, disons les profanes.

Cela a déjà été dit, écrit et pensé : toute science est une création humaine, une représentation approximative et limitée du réel, n’en déplaise aux « illuminés de l’arrière-monde », comme les appelait abruptement Nietzsche, non sans raison. C’est que certains mythes sont tenaces, y compris dans la communauté scientifique : derrière l’extraordinaire complexité de la réalité visible, il y aurait du « simple » invisible, composé de quelques éléments fondamentaux — des sortes de briques — à partir desquelles tout se construit, s’ordonne ou se raconte. Il suffirait alors de creuser toujours plus pour extirper comme un langage qui nous préexisterait. La difficulté tient au fait que ce mythe fondateur, né il y a deux-mille-cinq-cents ans au bord de la mer Ionienne, n’est pas sans fondement. Le réductionnisme, c’est le terme, reste jusqu’à un certain point d’une redoutable efficacité, et ce dans toutes les sciences. Autrement dit, le réel répond pour une part non négligeable à l’image que l’on se fait de lui, c’est-à-dire aux modèles que les scientifiques fabriquent. Que la science dise quelque chose du réel est aujourd’hui incontestable. La technique, pour ne parler que d’elle, est aussi une preuve… sauf que l’histoire ne s’arrête pas ici.

Dire qu’« il y a beaucoup plus de mystère qu’on ne le croit souvent dans le simple fait qu’un peu science est possible [1] » ne suffit plus depuis longtemps. Si la question philosophique reste, l’enjeu actuel, lui, est concret. Certes, il y a des sciences qui vont jusqu’à postuler que le propre du réel, c’est de résister à toute mise en boite, que la totalité est plus que la somme des parties — une plante est une entité en interaction avec son environnement et pas simplement un amas de gênes —, mais cela revient encore à accroitre le champ des sciences. Il ne s’agit pas d’un débat conceptuel intrascientifique, il s’agit de construire un véritable contrepouvoir à celui qu’a pris la science sur notre devenir, en tout cas une certaine science, celle qui rime avec rentabilité et vitesse, expertise et technocratie. C’est là que ça se complique.

Car si l’adversaire n’est pas la science en elle-même, qu’elle soit réductionniste, holistique ou autre, et encore moins les chercheurs, il y a malgré tout des lignes à faire bouger un peu partout, dans la science et dans la société civile. L’un ne va pas sans l’autre, l’ensorcèlement est profond. Or ces univers se parlent peu ou mal. Qui sait par exemple, hors de la sphère militante ou directement concernée, que cela bouge en ce moment en Belgique, dans l’université ?

Ces derniers mois, trois poches de résistances ont surgi quasi simultanément. Trois groupes plus ou moins connexes de chercheurs ont amorcé une réflexion collective sur le sens de leur travail et de ses conditions : la recherche, sa nécessité, ses limites, son financement, sa transmission. Ces groupes s’intitulent Slow Science, Les désexcellents, Université en débat, ils produisent des articles, des manifestes, les réunions se succèdent, on y parle du doute, du non-savoir, de l’open-data, etc., un festival de plaisir et de créativité, à mille lieues de l’expert dans sa tour d’ivoire. Ils pointent l’ennemi, l’« idéologie managériale d’inspiration néolibérale », et ne s’arrêtent pas là : « On ne peut pas simplement regarder ce qui se passe en pensant que la faute revient uniquement à d’autres — les bureaucrates, le management, les présidents d’université, les lobbyistes, etc. — tandis que nous serions tous vertueux, de bons scientifiques. […] On critique des mesures prises par d’autres, très bien. Mais la question est aussi de savoir ce que nous avons fait concrètement pour tenter de les empêcher. C’est l’idée sur laquelle on revient toujours : pour mener cette lutte politique dans l’université, il faut commencer par se transformer soi-même. C’est sur soi qu’il faut agir avant d’envisager une action de transformation collective [2]. » On est loin du sentiment de maitrise sur le réel que confère la technoscience. Voici une science paradoxalement reliée à son temps. La modernité n’est plus là où on l’attend, qu’on se le dise, et ce n’est qu’un début.

Ailleurs, des activistes du Field Liberation Mouvement s’organisent pour, par exemple, faucher un champ de patates transgéniques du côté de Wetteren (le 29 mai 2011) afin non seulement de stopper l’essai dit « scientifique », mais aussi de provoquer un débat public que les porteurs de l’essai [3] refusent. Heureusement ou malheureusement, c’est selon, l’arme médiatique est à double tranchant. Tout l’art est de se la réapproprier. Lorsqu’en marge de l’action, une universitaire défend publiquement le fauchage, la sanction de son université, la KUL, est immédiate : licenciement sec. Ce sera d’ailleurs l’un des éléments déclencheurs des mouvements de résistances intra-universitaires cités plus haut. Cette action de désobéissance civile est de ce point de vue d’ores et déjà considérée par les activistes comme un succès, sans compter qu’elle a contribué, comme d’autres actions, à faire reculer l’introduction des OGM en Europe. Quant au procès des activistes de Wetteren, il ne fait que commencer, la prochaine séance aura lieu à Termonde le 15 janvier 2013.

Reste que l’enjeu pour les uns et pour les autres est celui de la maitrise sur le réel. D’un point de vue strictement pragmatique, faucher des légumes transgéniques est difficile, mais possible. Tout dépend finalement du nombre d’activistes par rapport au nombre de policiers. S’opposer au développement de la biologie dite de synthèse, dernier avatar de la technoscience, demandera de nouveaux dispositifs. Ce qu’il y aura alors à faucher sera en nous-mêmes. Faut-il pour autant envisager ce lien science-société comme une guerre de tranchées ? À voir les forces en présence, on peut craindre le pire, mais faisons ici le pari que la complexité de notre question, celle d’une science pour tous et avec tous, mérite mieux que ça.

En élargissant le cercle centré sur la science, tout en restant dans le cadre belge, on peut relier ces différentes initiatives au désir d’une partie croissante du public de questionner la notion même de progrès. De l’intérêt que suscitent les conférences du Festival des libertés à la sortie en salle du dernier film de Marie-Monique Robin, Les moissons du futur, en passant par cette idée que la science, au même titre que l’eau, devrait être considérée comme un bien commun, il faudra peut-être un jour admettre que le progrès est en train de changer de nature. Rien de passéiste dans ces approches, au contraire ! Chacun à sa manière clame, comme le fit Wilhelm Reich : « Nous n’avons pas un corps, nous sommes un corps. »

On le voit, cela bouillonne dans tous les coins. D’une faction de l’université au grand public, en passant par les activistes, certains penseurs et autres passeurs, on sent qu’il s’agit là d’une question-lien, une de ces questions qui sous-tend la crise actuelle, la précède et l’amplifie. Reconnaitre qu’il s’agit d’une question désormais commune à laquelle chacun est confronté est un premier point d’appui. On le sait, le pouvoir économique n’est rien sans le pouvoir de la technique, son instrument, son bâton de sorcier. Penser notre présent sans penser la science n’a plus aucun sens. L’inverse est tout aussi urgent.

Si nous ne voulons pas assister au « triomphe des idées sans corps [4] », il importe de reconnaitre que la science ne s’en sortira pas toute seule de ce mauvais pas. « À l’évidence, ce qui change ainsi de nature en même temps que de proportions, il est impossible d’y accéder autrement que par l’approche sensible [5]. » Ce contrefeu que nous devons allumer tient du désensorcelèment avant de pouvoir un jour se transformer en horizon. Pour y arriver, il y a des énergies éparses, aujourd’hui étrangères les unes aux autres, qui doivent se rencontrer, apprendre les unes des autres, se rassembler, inventer, s’organiser. Que cela bouge à l’intérieur de l’université est indispensable, mais malheureusement non suffisant dans la lutte qui s’annonce. Il en va de même hors de l’université où l’on doit aussi apprendre à voir la science pour ce qu’elle est fondamentalement : un art de la question, une quête. Les artistes, autres chercheurs invétérés, comprendront. Plus qu’une histoire de taille critique, c’est avant tout une histoire de décloisonnements, de porosité, de transdisciplinarité pour utiliser un terme du jargon, à condition que le mot discipline renvoie à toutes sortes de pratiques, scientifiques et autres. C’est à ce prix que nous pourrons un jour forcer les autres pouvoirs (politique, médiatique et bien sûr économique) à évoluer et que nous installerons l’indispensable rapport de force en faveur d’une véritable science pour tous.

[1Louis de Broglie, physicien et mathématicien français, prix Nobel en 1929.

[2Olivier Gosselain, « Slow Science et désexcellence : quelques poches de résistance en Belgique », 13 juillet 2012, pds.hypotheses.org/1968.

[3Université de Gand, BASF.

[4Annie Lebrun, Si rien avait une forme, ce serait cela, Gallimard, 2010.

[5Annie Lebrun, op. cit.