Dieu est parti depuis longtemps

Marie Doutrepont

Le camp est situé en rase campagne, à six kilomètres de la ville la plus proche.

De l’extérieur, on ne voit pas grand-chose, si ce n’est de hauts murs surmontés de grillages, eux-mêmes coiffés de rouleaux de barbelés.

L’entrée en est gardée par des policiers, qui vérifient soigneusement l’identité de ceux qui y entrent, en tout cas celle des Blancs. L’armée assure la gestion du camp et la distribution de la nourriture.

Passé l’entrée, on débouche sur une longue allée, murée d’un côté et bordée de l’autre par une double rangée de grillages barbelés. La première porte du côté des grillages est celle de la section « familles ». Régulièrement, des enfants jouent dans la poussière derrière les barbelés, juste sous le panneau proclamant « Démocratie ».

Jusqu’à il y a quelques mois, le camp ne comportait que des tentes du Haut Commissariat pour les réfugiés (HCR), ouvertes à tous vents. Depuis que quatre personnes sont mortes de froid, en janvier dernier, des containers ont fini par être installés. Ils hébergent une partie des résidents du camp. L’autre partie loge toujours sous tente.

Il n’y a pas d’eau chaude dans le camp et l’électricité est capricieuse. Lors de manifestations des habitants du camp il y a quelques mois, la réponse des autorités a été radicale : ils ont coupé l’eau, pendant plusieurs jours. Femmes, hommes, enfants, tout le monde s’est retrouvé à sec.

La nourriture est monotone : du riz et des pois chiches, pour l’essentiel. Les enfants ne sont pas scolarisés, même lorsqu’ils résident dans le camp durant de nombreux mois.

L’aide médicale est à peu près inexistante, tant au sein du camp qu’en dehors. Hormis l’ONG Médecins sans frontières (MSF), qui a décidé de se retirer du camp au vu des conditions de vie qui y règnent et qui continue d’apporter son soutien en dehors de son enceinte et quelques autres ONG qui tentent de parer au plus pressé, la seule ressource médicale est l’unique hôpital de l’ile. Des personnes ayant commis des tentatives de suicide se voient fixer un rendez-vous trois mois plus tard, l’hôpital ne comptant qu’un seul psychiatre pour les milliers de réfugiés du camp et tous les habitants de l’ile ; des femmes violées ne sont pas examinées, des ulcères ou des cancers ne sont pas traités. La réponse apportée par l’hôpital débordé à tous les maux dont se plaignent ses visiteurs, qu’ils soient victimes de torture ou de viol, qu’ils souffrent d’une hépatite ou du HIV, est unique : du paracétamol. Quant à l’aide juridique, elle est assurée par une poignée de bénévoles. Hormis pour les recours, aucune assistance juridique institutionnelle n’existe.

Les journalistes ne sont pas les bienvenus dans le camp. Il est interdit de prendre des photos, et toute publication ou toute interview d’une des personnes travaillant ou ayant travaillé dans le camp est soumise à la censure préalable des autorités étatiques.

Pourtant, nous ne sommes pas en Somalie, en Palestine ou en Iran.

Nous sommes en Europe, dans le camp de Moria, situé sur l’ile de Lesbos, en Grèce. Ce pays qui a inventé la démocratie, ce « berceau de la civilisation » européenne.

Comme tout le monde, je savais ce qui se passe en Grèce et aux frontières de l’Europe en général, depuis quelques années. J’avais lu les journaux, vu les images. Mais comme tout le monde sans doute également, je n’avais pas pris la mesure du désastre avant d’y être plongée en plein cœur.

Je ne sais laquelle des absences de Moria est la plus révoltante. Absence d’aide médicale, absence d’aide juridique, absence d’accompagnement psychologique ou social, absence d’humanité, absence de perspectives. Absence d’espoir.

Moria est une fabrique institutionnelle de déshumanisation, comme dans les meilleurs romans futuristes. Sans doute l’angle d’approche le plus adéquat, le contrepied le plus juste pour raconter Moria est-il donc précisément celui de cette humanité à vif qui s’y débat pour survivre. Je m’y suis raccrochée autant qu’eux à moi, dans une tentative commune de nous arracher aux limbes de Moria et de reprendre pied dans le monde des humains.

Les gens qui arrivent à Moria ne possèdent généralement que les vêtements qu’ils ont sur le dos. Neuf fois sur dix, durant la traversée, ils ont balancé leurs bagages à la mer, pour tenter d’alléger le dinghie qui menaçait de couler. Nombre d’entre eux ont également perdu leur téléphone et donc les numéros de téléphone de leurs proches sans moyen de les récupérer. Cela signifie que les ponts avec leur pays sont définitivement rompus.

Quelques jours après mon arrivée à Lesbos, un dinghie y arrive, avec quatre-vingts personnes à son bord. Je vais les rencontrer dans la partie du camp qui leur est réservée.

Le confinement des habitants du camp est une mise en abyme. À leur arrivée, ils sont enfermés dans une grande tente commune, quelques dizaines de mètres carrés, au sein de Moria. Au bout de trois jours, ils sont confinés dans le camp pendant vingt-cinq jours ; puis ils se verront, dans la majorité des cas, interdire de quitter l’ile jusqu’à la décision définitive concernant leur demande d’asile.

Quatre-vingts personnes sont donc là, échouées, tout juste recrachées de ce côté-ci de la Méditerranée. Je ne sais pas si je dois leur dire « bienvenue » ou « désolée », les deux me semblent également déplacés. De voir, de toucher ces survivants de je ne sais quel enfer, ces hommes et ces femmes aux yeux hagards qu’on a trop vus à la télé, je me sens soudain minuscule et tellement impuissante. Je rentre dans la grande tente blanche du HCR où les gens commencent à s’installer. Vingt lits superposés de chaque côté, des couvertures grises, quatre bancs en bois et une humanité ahurie qui tente de se faire un trou pour la nuit, hommes, femmes, enfants. J’ai envie de pleurer, je me secoue, j’ai tellement envie de pouvoir être utile à quelque chose. Une femme m’écoute gentiment me présenter, puis m’interrompt : « On a un problème plus urgent, à cause de notre état, on ne peut pas dormir par terre et il n’y a plus de lit ». Je la regarde (eh oui, ça crève pourtant les yeux). « Moi mon terme c’est le six juillet, et ma copine c’était le huit de ce mois, elle a dépassé de trois jours déjà. » Ah oui, elles sont deux, en fait. J’essaie d’attraper quelqu’un du HCR pour lui montrer les deux femmes. Et puis il y en a une troisième, aussi dans son neuvième mois. Et un bébé qui doit avoir deux ou trois semaines. Et une femme dans une chaise roulante. Mais comment ces gens ont-ils fait pour traverser… ?

À l’extérieur de la tente, un homme parle avec animation à trois hommes qui portent un gilet frappé « UNHCR ». Il était sur le bateau, il a filmé ce que d’autres m’avaient déjà raconté : des vedettes qui tournent autour des dinghies des réfugiés pour créer du remous et les faire couler. Les hommes du HCR semblent l’écouter avec attention, pourtant je sais que le conteur s’agite en vain. Tout le monde le sait [1], mais personne n’y fait rien.

À Moria, les procédures, qui d’ailleurs changent tout le temps, sans préavis, pour ajouter de l’arbitraire au système kafkaïen déjà existant, sont conçues de manière à ce que les gens ne puissent qu’en être les dupes. Ils sont bombardés d’injonctions contradictoires, impossibles à satisfaire, ce qui alimente l’angoisse et la frustration.

Ainsi, une des questions centrales pour ces personnes qui viennent d’arriver est le « vulnerability assessment », l’examen de leur vulnérabilité. Quelques jours après leur débarquement sur l’ile, elles passeront par un check-up médical effectué par un praticien de Médecins du Monde. Ce médecin va prendre une décision capitale. En une vingtaine de minutes, il doit décider si la personne qu’il reçoit doit être considérée comme vulnérable (et reçoit un nai, oui) ou pas (oxi, non). Si elle est reconnue vulnérable — par exemple, les mères seules, les mineur.es, les femmes enceintes, les survivants de torture ou de ex- and gender based violence (SGBV) —, elle bénéficiait, jusqu’à il y a quelque temps, encore d’un traitement plus favorable. Elle pouvait alors quitter Lesbos pour Athènes où sa procédure d’asile proprement dite avait lieu. Depuis quelques semaines, les services d’asile grecs (Greek Asylum Service, le GAS) ont cependant décidé de détenir systématiquement tous les nouveaux arrivants, y compris les personnes vulnérables, au camp de Moria, pendant le délai maximum autorisé de vingt-cinq jours. Durant ces vingt-cinq jours, tout le monde doit avoir une première audition. Si une personne est vulnérable, elle est censée soumettre, lors de cette première audition, des documents prouvant cette vulnérabilité. Ainsi, si elle est survivante de torture ou de SGBV, elle est censée soumettre des documents émanant de médecins ou de psychologues en attestant. Et si Médecins du Monde n’a pas reconnu comme vulnérable une personne qui aurait dû l’être, il lui revient de soumettre des documents lors de son audition pour démontrer cet état.

Cependant, avec la nouvelle procédure, personne ne peut plus quitter le camp pendant vingt-cinq jours. Personne. Même pas une personne vulnérable. Même pas pour aller voir un médecin ou un psychologue. Même pas pour obtenir des documents démontrant sa vulnérabilité. En clair, toute personne arrivant à Lesbos est dorénavant soumise avant toute chose à vingt-cinq jours de « restriction of liberty » dans une section du camp de Moria, peu importe son état de détresse, ses problèmes de santé, sa grossesse, son désespoir. Sans aide d’aucune sorte autre que l’aide médicale urgente, un coin dans une tente et les repas de l’armée trois fois par jour. Juste livrée à elle-même. À cela s’ajoute que les seuls documents dont les services d’asile sont priés de tenir compte sont les documents médicaux émis par un médecin grec. À l’inverse, ils ne sont pas tenus d’accepter une attestation de MSF confirmant une vulnérabilité psychologique ou médicale, ou des traces de torture ou de viol.

Djihanne a fait l’amère expérience de ce que ces exigences signifient dans la pratique. Djihanne vient des Comores, elle parle français « un peu un peu ». Le problème, c’est qu’il n’y a pas d’interprète comorien disponible et que depuis des mois, son interview est reportée sine die.

Djihanne a été violée par trois militaires, chez elle, aux Comores. Elle en a gardé de graves problèmes gynécologiques. Elle n’a pas été considérée comme vulnérable lorsqu’elle est arrivée au camp. Depuis lors, MSF a fait un rapport confirmant les mauvais traitements dont elle a été victime et leurs séquelles physiques. Mais le GAS a refusé le rapport lorsqu’elle le lui a présenté pour qu’il réexamine sa vulnérabilité. On lui a dit de revenir avec une attestation d’un médecin grec.

J’essaie donc d’obtenir un rendez-vous pour Djihanne à l’hôpital. On nous dit de revenir, on revient, on attend, les gens ne font de toute manière pas grand-chose d’autre que d’attendre leur tour ici : leur tour pour la douche, le repas, le rendez-vous chez le médecin ou l’avocat, leur tour pour sortir d’ici et partir à Athènes, la date de leur audition. Leur tour pour la vie. Les hommes sont extrêmement galants, il y en a toujours un pour me céder sa chaise, ou son siège dans le bus, malgré mes protestations.

Mon gilet et mon badge finissent par jouer. J’obtiens une date de rendez-vous pour Djihanne. Mardi matin, 8 heures. Il n’y a pas d’assistant.e social.e ici, pas d’associations, pas de rien, donc c’est moi qui vais l’y accompagner et traduire pour elle. Afin qu’un médecin grec puisse écrire en grec ce qu’un médecin de MSF avait constaté en anglais. C’est la procédure.

Quelques jours plus tard, j’accompagne Djihanne à l’hôpital. On se lève tôt, elle et moi, pour être à l’heure à notre rendez-vous. On a rendez-vous à 7h30 à l’arrêt de bus, puis on marche jusqu’à l’hôpital. On a un peu de mal à trouver l’entrée de la section gynécologique, je bénis mes années de grec à l’école qui me permettent de déchiffrer le « gunaikologikou » au détour d’une porte. Il n’y a personne à l’accueil, on pousse la seule porte où il semble y avoir quelqu’un, il y a là une médecin en blouse verte, une infirmière en blouse blanche et une patiente qui discutent. On attend cinq minutes, la médecin semble tellement capable de ne pas nous voir que je finis par risquer un « parakalo » (excusez-moi). Elle me fait un geste impatient, puis finit par me demander, au bout de cinq autres minutes, ce que je veux. Je lui tends le réquisitoire rédigé par Médecins du Monde. Elle me parle en grec, je lui demande si elle parle anglais, elle me dit non. Elle me fait comprendre de revenir avec un interprète. J’essaie de lui demander si quelqu’un parle anglais ici, elle me dit juste « maybe » et me fait signe de déguerpir. Je finis par appeler une amie grecque et lui demander de jouer l’intermédiaire par téléphone. Je ne comprends pas le grec, mais tout de même suffisamment pour saisir qu’elle répète au téléphone quelque chose comme « Que voulez-vous que je fasse, pour quelqu’un qui dit avoir été victime d’abus sexuels en octobre 2016 ? » tandis que sa patiente et l’infirmière discutent dans la même pièce. Le secret professionnel ne doit sans doute pas s’appliquer aux médecins en Grèce.

Mon amie m’explique qu’il semblerait que Djihanne avait rendez-vous aujourd’hui à midi moins le quart, et pas à huit heures. Qu’on doit attendre l’arrivée du médecin qui parlerait anglais, à une heure inconnue. Qu’on ferait mieux de ne pas quitter l’hôpital d’ici là, parce qu’on risquerait de perdre notre place dans la file.

Le trajet vers l’hôpital était joyeux, avec Djihanne. Il faisait beau, sa nature heureuse avait repris le dessus. Mais à peine arrivées à l’hôpital, tout s’est envolé, elle a repris son air d’animal traqué.

Je finis par voir une autre médecin. Celle-ci me dit que Djihanne ne devrait pas uriner pour qu’on puisse faire une échographie, d’après ce que je comprends. Le problème, c’est que Djihanne a des problèmes urinaires liés aux viols qu’elle a subis et qu’il est très pénible pour elle de se retenir, surtout pour une durée indéterminée. Elle me dit aussi que je peux partir si je veux, qu’il y a des interprètes à l’hôpital. Je lui dis que je préfèrerais rester, que Djihanne est inquiète, que c’est un cas un peu délicat. Elle me répond qu’elle ne pense pas que ce soit très grave ni qu’il pourrait y avoir un réel souci de santé, plusieurs mois après un viol (il faut croire aussi qu’en Grèce les médecins peuvent établir des diagnostics gynécologiques à la suite d’un examen basé sur leur ressenti).

Après avoir passé de longues minutes tendue, concentrée, pour essayer de se retenir, Djihanne craque. « Ça me fait mal. » Je lui dis d’aller à la toilette, tant pis pour l’échographie.

On a eu de la chance. Finalement, après une heure et demie d’attente, quelqu’un nous fait signe de le suivre. Nous retournons dans la grande salle commune dont nous avions été éconduites. Il y a là quatre ou cinq personnes, des patientes, des infirmières, une autre médecin. Un gynécologue dit quelque chose en grec à l’infirmière, qui le répète à Djihanne, toujours en grec. Je lui dis que je suis là pour traduire, mais l’infirmière continue à lui parler grec puis s’énerve parce qu’elle ne comprend pas assez vite qu’elle lui disait de s’allonger, puis d’abaisser un peu son pantalon. Je demande au médecin s’il parle anglais. Il me dit : « Oui, mais je préfère parler grec ». Voilà qui a le mérite d’être clair.

Le rideau entre Djihanne, allongée sur la table d’examen, son pantalon abaissé, et les quatre ou cinq autres personnes est ouvert. Je le tire.

Le gynécologue fait une échographie, j’attends qu’il finisse puis j’essaie de lui expliquer ce que Djihanne m’a dit, ses douleurs, ses problèmes urinaires.

Alors que je suis au milieu de mes explications, à faire de mon mieux pour me faire comprendre, le gynécologue s’approche de moi avec un petit sourire et, au milieu d’une phrase, il me pince la joue avec un petit sourire, puis il s’en va.

Je me pincerais bien moi-même pour m’assurer que je n’ai pas rêvé.

Les médecins envoient finalement quérir une interprète, celle-là même dont la médecin du matin avait omis de me préciser la présence à l’hôpital. Djihanne apprend en quelques mots qu’elle a un myome à l’utérus et qu’on ne peut rien y faire. Sans un mot d’explication sur ce qu’est un myome, ses implications, ses conséquences.

Je finis par poser les questions moi-même : « Elle me parle de problèmes urinaires, de douleurs vaginales, pourriez-vous l’examiner ? » « Ce ne sont pas des problèmes gynécologiques », me répond la médecin. « Il faut qu’elle aille voir un infectiologue, pour voir si elle n’a pas une infection sexuellement transmissible, un urologue pour ses problèmes d’urine et un proctologue pour ses problèmes à l’anus. » « Et vous pouvez la référer à ces spécialistes ? » « Non. »

J’insiste, je reviens sur ses douleurs à la vulve, je demande qu’elle soit examinée afin de vérifier qu’il n’y a pas de blessures liées à ce qu’elle a subi. La réponse, teintée d’agacement, fuse : « On a déjà fait une échographie, son vagin va bien. » Je prends une grande inspiration, je dis que je ne suis pas médecin, mais je m’étonne tout de même qu’on puisse constater que sa vulve va bien au moyen d’une échographie. La médecin répète en se levant, pour signifier que l’entretien est clos : « On a déjà fait une échographie, son vagin va bien. »

Je me lève aussi, marmonne un vague « merci ».

Et nous sommes parties.

Le médecin qui a examiné Djihanne était présent pendant toute cette discussion.

Il n’a pas eu un regard pour elle, à aucun moment. Il ne lui a pas dit bonjour, il ne lui a pas serré la main, il ne l’a pas regardée, il lui a jeté une serviette pour qu’elle essuie le gel sur son ventre quand il a eu fini, avec mépris, comme on jette un billet à une prostituée.

Il serait incapable de dire à quoi elle ressemble. Il a juste vu qu’elle était noire et qu’elle ne parlait pas grec.

On est partie, je me suis excusée auprès de Djihanne, je lui ai dit que j’avais honte, honte d’être européenne, honte de faire partie de ce système abject.

Elle a souri, elle avait retrouvé son allant, elle m’a dit qu’elle savait que ce serait comme ça, que c’était toujours comme ça. Que c’était comme ça que les Grecs traitaient les réfugiés. Elle a conclu en disant « Dieu vous nous tous ». Elle a répété ça plusieurs fois, « Dieu vous nous tous ».

On a mangé des cerises sur le chemin du retour, elle riait, elle disait qu’elle n’en avait plus mangé depuis la Turquie.

On a pris un taxi pour monter à Moria, on a attrapé au passage son ami comorien qui était descendu ce matin à Moria avec elle pour l’accompagner. Elle lui a tout raconté dans le taxi, volubile. Puis, elle s’est interrompue au milieu de son histoire, elle s’est tournée vers moi et elle a dit en riant : « Je n’ai jamais vu une fille comme toi ». Et elle a mimé mes questions à la médecin, « et pourquoi ci, et pourquoi ça ». Elle a dit : « Moi, ils ne m’auraient rien dit ».

J’ai compris que je ne l’avais pas accompagnée à l’hôpital, mais que j’avais été son avocate. Face à la cour médicale, une instance unique, autoproclamée et sans appel. Et que si j’avais perdu la bataille, comme c’était écrit, j’avais au moins plaidé. Et que c’était là la raison de ses remerciements effusifs, gênants, pour moi qui me suis sentie tellement inutile et impuissante. Qu’à Mytilène, les réfugiés ont besoin d’un avocat lorsqu’ils vont voir un médecin.

Le labyrinthe administratif de Moria ne se contente cependant pas de broyer les femmes violées (cette expression est presque un pléonasme dans le camp, je ne pense pas y avoir rencontré une femme seule qui n’ait pas été violée) ; il fait preuve à cet égard d’une remarquable absence de discrimination, en opposant à tous également ses murs de papiers. Il engloutit cependant avec une voracité particulière les vulnérables parmi les vulnérables, les mineurs. Ainsi les instances d’asile mettent-elles presque systématiquement en doute la minorité des nombreux adolescents du camp, parfois très jeunes en exigeant qu’ils prouvent leur âge, tout en refusant tout aussi systématiquement les actes d’état civil qu’ils arrivent parfois à produire. Pourtant, il faut avoir travaillé à Moria pour comprendre à quel point l’arrivée d’un tel document, dans une enveloppe DHL couverte d’une écriture appliquée, relève du miracle.

Le responsable des mineurs à Moria passe le plus clair de sa journée affalé dans un fauteuil à fumer des cigarettes. Lorsque nous accompagnons un mineur pour lui demander d’examiner des documents d’identité, il lui jette généralement le même regard attentif que le gynécologue de l’hôpital à Djihanne puis assène de manière péremptoire : « Ce n’est pas un mineur, ça se voit ». Ce qui coupe court à toute discussion. Dans le meilleur des cas, le gamin est envoyé dans une section du camp où on lui demande d’ouvrir la bouche, on compte ses dents et s’il a une dentition complète, on considère sans plus de cérémonie qu’il est majeur.

C’est ce qui est arrivé à Moussa ; malgré son acte de naissance original et la copie du passeport qu’il a conservée dans son téléphone, il a été considéré, sur la base d’un comptage de dents, qu’il n’avait pas quinze ans, comme ses documents l’indiquaient, mais dix-huit.

Je me demande parfois si les acteurs du camp prennent conscience, de temps à autre, de ce qu’ils font. S’ils réalisent la charge symbolique attachée à l’image de l’Africain à qui on demande d’ouvrir la bouche pour considérer qu’il est « bon pour le service ». À défaut d’un tel recul institutionnel, les habitants du camp prennent parfois le relai à coup d’humour grinçant. Ainsi, le document de séjour temporaire que reçoivent les gens ici, et qui doit être renouvelé tous les mois, s’appelle officiellement un « IPAC » (International Protection Applicant’s Card), mais depuis longtemps tout le monde, officiels compris, l’appelle un « Ausweis », sans que personne ne sache comment est venu ce surnom.

Lors de la première audition d’asile de Moussa, pourtant, la fonctionnaire d’EASO (une agence européenne qui effectue des auditions d’asile aux côtés du GAS) interrompt l’audition parce qu’elle a un doute sur son âge, et demande, contre l’avis de ses supérieurs, qu’un examen médical digne de ce nom (autre qu’un comptage des dents) soit effectué.

Le lendemain, nous accompagnons donc Moussa au GAS afin qu’un réquisitoire pour ledit examen lui soit remis, conformément aux instructions d’EASO. Pas de chance, la fonctionnaire du GAS est de mauvaise humeur. Elle a des problèmes personnels, d’ailleurs nous ne cherchons qu’à la torturer à lui demander ce genre de choses (sic), elle a cent mineurs dont elle doit s’occuper. Elle en a marre, fichez le camp, vous et tous les mineurs qui avaient rendez-vous ce jour-là et attendaient votre tour, partez, tous. Ouste, dehors. Quant à Moussa, il n’aura pas son réquisitoire, qu’il aille chez le médecin et explique la situation, circulez, il n’y a rien à voir.

Le destin de ces gamins dépend des humeurs d’une fonctionnaire aigrie qui passe sur eux sa frustration de journées épuisantes passées dans un container surchauffé, et nous ne pouvons rien faire d’autre que de sourire, nous taire, nous écraser. Nous ne sommes que tolérés ici, l’officier de l’armée qui commande le camp nous l’a encore rappelé, en nous croisant un matin à l’entrée du camp. « We don’t want you here », nous a-t-il jeté avec mépris.

Je recroise Djihanne un soir, en attendant le bus pour descendre à Mytilène. Je mangeais un bout de pain, je lui en donne la moitié, on monte dans le bus en papotant. Un ami à elle nous rejoint, lui demande : « Qui t’a donné ça ? ». Elle répond : « C’est Dieu qui me l’a donné ». Son ami dit : « Dieu ? À Moria ? ». Il a un rire amer. « Il est parti depuis longtemps. »

[1Voir notamment « Des garde-côtes grecs auraient coulé un bateau de migrants », L’Humanité, 14 aout 2015 ; « Frontex : le bras armé des politiques migratoires européennes », Les notes de Migreurop, n° 3, mars 2014 ; C. Vanderstappen et M.-D. Aguillon, « Frontex : le bras armé de l’Europe forteresse », Demain Le Monde, mars-avril 2014, n° 18, p. 12-18.