Devenez scandaleusement chiches

Anathème

Nous vivons, chacun le sait, dans un pays de cocagne où les filles ont la peau rose, où l’herbe est verte, où la productivité des travailleurs est légendaire et où nous ne trouvons pas plus grave, pour nous disputer, que l’attribution à l’une ou l’autre communauté de la-fleur-qui-sent-le-cadavre du jardin botanique de Meise. Nous sommes heureux, ce que ne manquent pas de nous confirmer de très sérieux sondages.

Cependant, de noirs nuages s’amoncèlent au-dessus de notre ilot de bonheur. La concurrence internationale, la crise mondiale — ou de l’euro, je ne sais trop —, le développement de la Chine, celui de l’Inde, l’inflation, la dette publique, l’argent — toujours plus cher —, nos produits — toujours moins compétitifs —, les Grecs, les banquiers, tout nous menace. Le péril est de taille.

Quand une voie d’eau se déclare sous la ligne de flottaison, on allège l’embarcation et on écope.

L’heure douloureuse du choix des biens les plus précieux a sonné. Chacun fait ses choix. La Grèce hésite à se défaire de son armement, mais ratiboise le salaire minimum. L’Allemagne sabre dans les conditions de travail pour inonder l’Europe de ses productions. La France… la France… d’accord, parlons d’autre chose.

On n’en est pas encore à tirer à la courte-paille celui qui sera mangé, on ne prend pas déjà la pose pour Théodore Géricault, mais l’heure est grave.

Chez nous, un consensus semble se faire jour : il faut sauver notre modèle social. Puisque notre sécurité sociale est notre chef-d’œuvre, puisque sans elle la vie en société n’aurait pas de sens, elle est notre priorité.

Fort bien.

Comment, donc, sauver la sécurité sociale ? Il semble bien que l’une des options les plus prisées, actuellement, soit de traquer les abus. En effet, quoi de plus criminel que de « profiter du système » ? Cumuler les grasses allocations sociales avec un travail au noir, cacher son statut de cohabitant pour empocher l’euromillion de la sécu, c’est mal. Très mal.

Aussi ne lésine-t-on pas sur les contrôles, activations, sanctions, suspensions et autres rétorsions. Ainsi, récemment, apprenait-on que, grâce à une initiative de Maggie De Block, près de 1.000 Européens représentant « un poids déraisonnable pour la sécurité sociale » avaient été expulsés de notre coin de paradis. Le socialiste Guido De Padt a déclaré que c’était, pour lui, « un signal porteur d’espoir [1] ».

Ce défenseur de la survie de la sécu a raison. Ce qui leste déraisonnablement notre modèle social, ce sont bien les pauvres ; on ne pourra, cette fois, sortir le couplet populiste sur « la faute aux riches ». Les fossoyeurs du système sont bien ces cohortes de miséreux qui lui sucent le sang comme autant de puces affamées. Une fois qu’on en a pris conscience, la solution apparait clairement : si l’on débarrassait la sécurité sociale de tous ces pauvres qui en menacent l’existence, elle serait prestement sauvée.

Il est en effet temps de faire le ménage, en commençant par les pires : les plus nécessiteux. Une fois tous les pauvres rendus à la merveilleuse liberté dont les avait privés l’assistanat, la sécurité sociale pourra voguer librement, voire même, faire la preuve de ses qualités économiques en devenant une affaire rentable.

L’embarcation s’en trouvera radicalement allégée, les pauvres ayant écopé.

Il suffisait d’y penser.