Désolation

François Gemenne

La réponse de François Gemenne à Grégory Mauzé au sujet de l’article "Frontières, souverainisme et vacuité" paru dans le numéro 4/2016.

La réponse que Grégory Mauzé a adressée à mon article m’a profondément attristé.

Je le remercie d’abord d’avoir bien voulu prendre la peine de lire ce que j’avais écrit, avant d’y réfléchir et d’y réagir.

Que disais-je dans mon article ? Que les gouvernements de gauche, en Europe, avaient souvent été incapables d’apporter une réponse digne à ce que l’on appelle la « crise des réfugiés ». Que certaines voix, à droite, avaient au contraire constitué des boussoles morales pour une Europe en perdition face à cette crise. Et qu’à l’inverse, je m’inquiétais de la résurgence, à gauche, d’un souverainisme protectionniste.

Je n’ai jamais prétendu que le salut des migrants et des réfugiés se trouve dans la droite conservatrice ou libérale. Je dis simplement qu’il se trouve, à droite, des voix progressistes qui peuvent s’allier à celles qui militent pour une plus grande ouverture des frontières. Angela Merkel fait partie de celles-là. Je dis aussi que l’axe des abscisses gauche-droite n’est plus le seul pertinent pour lire les réponses à la question des migrations, et qu’à cet axe il faut ajouter celui des ordonnées, qui va du souverainisme à l’universalisme. Et que cette lecture du champ politique permet de construire des alliances, a priori contre nature, qui transcendent les traditionnelles oppositions pour apporter des réponses dignes, pragmatiques et progressistes aux défis des migrations.

Grégory Mauzé semble vouloir tracer une frontière nette entre les « gentils » altermondialistes et les « méchants » défenseurs de la mondialisation, qui ne pourraient pas faire cause commune. Je pense quant à moi que ces deux camps sont dérisoires face à l’ampleur de la tragédie, qui impose de pouvoir dépasser ces clivages traditionnels.

Depuis longtemps, et notamment à la suite des travaux de recherche menés au sein du projet MOBGLOB, j’affirme que l’ouverture des frontières constitue la réponse la plus réaliste et la plus pragmatique aux enjeux des migrations contemporaines. Je conçois volontiers que c’est une proposition qui puisse faire débat. Je pense d’ailleurs que la simple mise en débat de cette proposition serait un grand pas en avant dans le débat public.

Une stratégie de facilité, pour disqualifier une position, consiste à essayer de disqualifier son auteur. C’est ainsi que je reçois presque quotidiennement des messages d’injures et de menaces qui me taxent de dangereux idéologue gauchiste ou d’immigrationniste forcené. Ils sont souvent anonymes, et je les méprise. Il m’est beaucoup plus douloureux, en revanche, d’être décrit par un collègue comme un myope libéral, un suppôt du néo-libéralisme qui serait un allié objectif de l’extrême droite.

À part exprimer ma désolation, je ne sais trop que dire. L’année 2016 sera la plus meurtrière pour les migrants et les réfugiés. À l’heure d’écrire ces lignes, plus de 4.200 personnes ont péri cette année en Méditerranée, en se heurtant aux frontières extérieures de l’Europe. Et nous, chercheurs, en sommes toujours à essayer de nous disqualifier mutuellement, comme si nous étions dans un bac à sable.

Je refuse d’entrer dans cette logique de l’invective, et continuerai à travailler avec ceux qui essaient de faire bouger un peu les lignes, quel que soit leur camp ou leur obédience idéologique. Y compris les patrons. Y compris les libéraux ou les conservateurs. Y compris les mondialistes libre-échangistes. C’est tout ce que je peux répondre à Grégory Mauzé.

Je me souviens d’une époque, pas si lointaine, où le qualificatif de professeur (que je ne suis pas, du reste) n’était pas utilisé ironiquement comme une moquerie. Cette époque est hélas révolue, et j’ai du mal à m’y résoudre. Demain, Donald Trump sera président des États-Unis. Et pendant ce temps, les naufrages en Méditerranée continuent.