Désespoir paraguayen

François Reman • le 23 avril 2013

Le massacre de Curuguaty planait sur les élections présidentielles paraguayennes qui ont eu lieu ce dimanche. Et pour cause : c’est sur base de cet incident qu’une procédure de destitution avait été engagée contre le président Fernando Lugo en juin 2012. (voir mon article de la Revue Nouvelle ici ).

Il y a un an, 17 personnes mourraient (onze paysans et six policiers) lors d’une opération pour mettre fin à une occupation de terre. Très vite, l’opposition conservatrice réclama la destitution du président Lugo sur base de l’article 225 de la constitution qui permet à la chambre des députés d’ouvrir un « jugement politique » contre un président « s’acquittant mal de ses fonctions » (mal desempeño de sus funciones). En moins de 24 heures, Lugo fut prié de céder le pouvoir au vice-président –mais malgré tout opposant- Federico Franco. L’éviction de Lugo fut condamnée par tous les États de la région si bien que le Paraguay reste pour l’instant exclu de l’UNASUR et du MERCOSUR.

Une fois au pouvoir, Franco désactiva une commission indépendante aidée par l’Organisation des Etats américains pour confier l’enquête à la police. Pour l’instant, 14 personnes sont sous les verrous, toutes des paysans.

« On les accuse de tout, occupation de propriété, association criminelle, homicide. Le juge a tenu compte de 84 témoignages de policiers mais pas de ceux des paysans. Ils n’ont pas non plus fait les expertises, ni les études balistiques nécessaires pour savoir qui a tué les six policiers » s’insurge Rogelio Ocampos à BBC Mundo. Il travaille au sein de l’ONG Articulacion Curuaguaty qui soutient la lutte paysanne. La coordination des Droits de l’homme du Paraguay (Codehupy) reconnaît également qu’aucun témoignage de paysan n’a été retenu par la justice.

Selon la version de la police, soutenue par la juge d’instruction, les paysans étaient armés et ont commencé à tirer quand ils ont vu qu’ils allaient être délogés.

Par contre, sur base de 34 témoignages de paysans, Codehupy signale que les policiers auraient fait usage de leurs armes en premier et même tué a bout portant plusieurs paysans. Et en mars dernier, le comité des Droits de l’homme de l’ONU a manifesté son inquiétude concernant « les informations reçues démontrant un manque d’impartialité et d’indépendance au sein de l’enquête ».

Comme on le voit, de nombreuses zones d’ombre planent encore sur ces évènements. Néanmoins, ce drame a servi de justification à la droite conservatrice emmenée par le parti Colorado pour destituer Fernando Lugo à travers un coup d’État institutionnel.

Ce dimanche, Horacio Cartes candidat de ce même parti, qui a gouverné le pays sans interruption pendant 61 ans, protégé par le dictateur, Alfredo Stroessner, a gagné les élections. Comme le signale BCC Mundo « En tant que président du holding d’entreprise Grupo Cartes, il est possible qu’un citoyen paraguayen ait bu sa boisson gazeuse, fumé ses cigares, porté ses vêtements, mangé sa viande et peut-être traité son obésité dans un de ses centres médicaux ». Bref, Horacio Cartes est une sorte de Carlos Slim paraguayen. Accusé d’entretenir des liens avec les narcotrafiquants et de blanchiment d’argent, Cartes fait partie de cette oligarchie terrienne, opusdéiste, réactionnaire qui ne s’est au final jamais sentie à l’aise en démocratie et encore mois quand le pays est gouverné par la gauche- même si celle-ci n’a rien de révolutionnaire. Comme en 2009 au Honduras, cette oligarchie n’hésite pas à instrumentaliser les institutions politiques ou la constitution pour renverser des dirigeants démocratiquement élus mais ne partageant pas son programme.

Comme me le disait un ami paraguayen, ces élections signent la fin de l’histoire. Tout s’est déroulé selon le scénario écrit par le parti Colorado qui va maintenant gouverner pour Dieu sait combien de temps. 87% des voix sont allées aux deux partis traditionnels de droite (Colorado et Parti libéral), la gauche est atomisée, la population corrompue et désespérée. Il y a 50% d’analphabètes fonctionnels, plus de 50% de pauvreté. Il s’agit là de l’héritage de la dictature de Stroessner et du parti Colorado pour assurer son maintien au pouvoir. Sans espoir…

Pour s’informer davantage :

http://www.bbc.co.uk/mundo/noticias/2013/04/130419_paraguay_elecciones_curuguaty_vh.shtml

http://www.infolatam.com/2013/04/19/paraguay-polemico-y-visceral-millonario-cartes-busca-el-regreso-del-coloradismo/

http://www.cetri.be/spip.php?article2691&lang=fr