Désertion douce

Jacques Vandenschrick

Sandra m’avait raconté un jour que Tullio avait été engagé trop jeune dans l’armée italienne. (« À cette époque, tu n’étais pas là », ajoutait-elle en guise de résolution chronologique.) Et dès le début de la guerre, il y avait déjà subi une instruction militaire à la fois physiquement très rude, mais dispensée par des demi-gradés qui ne croyaient pas exagérément à l’idéologie fasciste. Son régiment semblait un joyeux ramassis de petits marchands, de fils de contrebandiers et de pêcheurs de pieuvres, parlant autant le slovène ou le croate que le sabir italien de Trieste. Et les soirs où la bora nera, la bise glacée de là-bas, soufflait, il n’était pas si rare qu’un homme, submergé par une sorte de nostalgie invincible, manquât, au premier appel du soir, dans la cour de la caserne, puis au couvrefeu, dans la chambrée. À son retour, s’il revenait - ce qui n’arrivait pas toujours - on commençait par prononcer les arrêts de rigueur, mais ceux-ci ne tardaient jamais à s’assouplir progressivement. Tullio semblait ainsi, à travers le récit de Sandra, avoir découvert, en même temps, la brutale camaraderie des troupiers et l’odieux du fascisme dans une version molle et sans effet. Il fit aussi très tôt la connaissance de passeurs frioulans avec lesquels il échangeait des petits cigares sauvages, toscanellis de tabac noir, mal roulés, contre « des messages et des renseignements » que Sandra disait n’avoir jamais bien compris. Il fit six mois de Libye où il semble qu’il prit part à des faits de guerre particulièrement audacieux et réussit à ne pas être prisonnier des troupes de Montgomery. Sandra ne savait que ce qu’il avait consenti à dire au retour, par bribes malaisées. Elle me raconta qu’il était rentré presque muet et le teint noir, pour une permission de quinze jours. Mais dès la seconde semaine, il disparut pour courir la montagne où plusieurs dirent l’avoir entrevu et crurent qu’il cherchait à y retrouver ses amis passeurs du Frioul. C’est sans doute par eux qu’il apprit que le vent de la guerre avait commencé à tourner. Sandra me dit qu’il était réapparu la veille de rejoindre la caserne, à nouveau joyeux, disert, excité même. Et qu’il confia, d’un air triomphant, à Onofrio : « Courage, bientôt nous serons libres. » Ce qui eut comme chaque fois, pour effet, d’énerver le père qui lui répondit : « Et on devra le payer à qui ? » Sandra racontait tout cela, les yeux brillants. J’écoutais sans bien comprendre.

J’aimais beaucoup Tullio. Il s’était toujours mis en travers de ce qui lui paraissait ne pas me convenir, tout en recommandant aux autres de me laisser faire le reste. Il était ainsi devenu un peu mon grand frère protecteur. Je me souviens que les copines de l’école chuchotaient dans mon dos quand parfois - rarement - passant par là, il venait me prendre à la sortie de l’école. « J’ te dis que c’est son père ! » Ça jasait : « Non mais, t’as vu son âge ? » Et tout à l’avenant. J’étais un peu gênée. Je savais bien que cela ne pouvait être vrai. Je voulais qu’on presse le pas. Lui souriait, ne disait rien. J’avais raconté la scène à Mamma Sandra en lui demandant si Onofrio n’accepterait pas de venir à l’occasion me chercher. Celui que je pensais être mon vrai père saurait faire taire les bobards. Sandra m’avait répondu sèchement qu’il n’en était pas question. « Tes copines sont des idiotes. Onofrio est fatigué. Tullio est ton grand frère et surtout ne va pas les embêter avec ces bêtises. » C’était sans appel. J’ai quand même un jour dit à Tullio que mes copines voulaient savoir qui il était. Il éclata de rire et me répondit : « Comment ? Tu ne savais pas ? Je m’appelle Tullio. » Et puis les copines redevenaient des copines. J’en avais beaucoup. On rentrait bras dessus, bras dessous. On se disait amoureuse. On ne se connaissait, au fond, pas du tout. Il arrivait que les unes parlent slovène. Et d’autres, un lourd patois autrichien. Nous ânonnions toutes, en classe, les mêmes vers de Leopardi, sous l’œil exalté de la Signora Gavoni. On m’appelait Cocarlitta. Les institutrices me désignaient parfois en m’appelant Carla Franca Triestina. J’aimais beaucoup mon nom. Tout cela n’éveillait pas en moi de curiosité particulière. Je vivais là, sans autres soucis que ceux de mon âge, entre Sandra, une femme miraculeuse et qui s’était accommodée de tout, avec courage, je le vois mieux aujourd’hui, et Onofrio, un vieil homme énigmatique, affectueux et coléreux, toujours plongé dans ses réflexions et qui voyait partout les contradictions des choses. Enfance soyeuse, comme glissée, sans que les questions d’origine ne viennent assombrir de leur gravité la relative insouciance des jours où le soleil et Tullio étaient les vrais maitres de ma petite vie de gamine.

À dix ans, j’essayais de lire ce roman difficile de G.V. que toutes les bibliothèques scolaires possédaient. J’étais attirée par l’absurdité cruelle de la phrase d’ouverture qui me faisait rire et qui disait, à peu près : « Mes parents n’eurent qu’un seul enfant ; c’était ma sœur. » Je ne sais pourquoi, j’y revenais souvent sans aller beaucoup plus loin dans la lecture de la suite. Je riais du non-sens. Que savais-je de ce qui m’adviendrait ? Tout cela n’était qu’affaire de livres et de lectures dont Sandra, ma mère, s’agaçait que j’y passe, à ses yeux, trop de temps. Je ne crois d’ailleurs pas que cette phrase faisait, plus particulièrement qu’autre chose, murir en moi quelque révélation obscure. C’est plutôt maintenant, tant d’années après la découverte, que j’y repense. Et que me frappe la coïncidence qui figurait tout autre chose qu’un début de roman.

Et ce que j’appelle la découverte ne m’est pas venue de l’extérieur. J’ai simplement tout compris très brusquement, un jour, plus tard. Je n’avais pas tout à fait quinze ans. Tout m’est devenu alors, d’un coup, absolument clair : tous les indices et les mutismes par où, sans le vouloir, mes parents - pas ceux du livre de G.V. - étaient, secrètement, silencieusement, passés aux aveux. Ou, au contraire, les assurances gênées qu’ils avaient construites afin de me cacher une vérité trop lourde pour mon âge... Tout ce qu’avec la fruste générosité des simples, où il entrait pourtant une sourde habileté, ils plaçaient tacitement depuis presque quinze ans, au rayon de la honte, tout était devenu évident. Et je ne sais pas pourquoi cela se fit de cette façon. C’était un matin et maintenant, je savais. De science sûre. Un peu comme les premières règles, une expérience intime dont on ne peut douter, une fois qu’elle s’est produite.

J’avais ainsi vécu quinze ans, presque comme leur fille que je n’avais, jamais jusqu’alors, douté d’être. C’était bien autre chose qu’une première phrase d’un roman.

J’y repense souvent.

J’avais pourtant entendu cette autre formule, cent et cent fois répétée, au long de mon enfance : « Franca, ce n’est pas parce qu’on parle italien à la maison, qu’on est italien. » Cette phrase-là ne me faisait pas rire. Et quand il m’arrivait de demander prudemment qu’on en dise plus long sur ce que je croyais n’être qu’un proverbe un peu obscur pour l’enfant que j’étais, ou bien Papa Onofrio lâchait, bourru : « Il faut encore aimer le vin. » Ou bien il se faisait un grand silence. Et parfois Tullio, qui était beaucoup plus âgé que moi, le rompait et disait à mon intention, d’un air entendu : « Toi, tu es vraiment de Trieste et Trieste, c’est l’Italie. » Je ne comprenais rien. Mais cela me suffisait.

Tullio pratiquait l’art de dire les choses en « parlant à côté », comme le prétendait Mamma Sandra, la femme d’Onofrio. Il parlait, par exemple, non pas de la « Deuxième Guerre mondiale », mais de la « deuxième guerre civile ». J’étais à nouveau trop jeune pour comprendre, mais je sentais bien que cela trahissait, chez mon grand frère, une intention subtile. Celle d’un adulte plein d’expérience. Papa Onofrio s’énervait souvent devant cette forme de langage oblique. Et, par-dessus tout, précisément, la formule « deuxième guerre civile » provoquait immanquablement sa réaction tonnante : « Basta Tullio, crois-tu que tu n’es pas d’un pays ? » Et Tullio répondait imperturbablement, tout en me regardant, à la dérobée : « Je parle italien, alla casa », ce qui ajoutait à ma perplexité et me faisait vaguement sentir que je vivais sur un secret. Mais je n’avais pas l’âge des angoisses existentielles.

Jusqu’à presque quinze ans, j’ai donc cru que Tullio était mon grand frère et que Sandra et Onofrio, ses parents, étaient aussi les miens. Et, de toute manière, même quand les évidences se firent, je n’ai jamais rien osé dire de ce que j’avais si brusquement découvert. Couvrant d’un secret supplémentaire le secret où l’on m’avait laissé grandir, non sans m’aimer, j’ai accepté de continuer à me loger dans la fiction silencieuse où j’avançais en âge et je n’ai jamais partagé ce que j’avais compris. Tullio mis à part.

Je ne sais pas plus pourquoi, aujourd’hui, errant dans Rome, tant d’années plus tard, le poids de ce que j’ai compris alors, à ce lointain tournant de ma maigre adolescence, revient m’obséder si crument.

J’appelais Tullio « mon dieu de fin de semaine ». Parfois, les samedis après-midi où il me voyait rêveuse, il m’annonçait : « Ce soir, tu iras tôt au lit. Demain, je t’emmène. » Nous partions, avant l’aube. Marcher. À l’assaut du Paresio ! J’adorais ces départs, dans le noir, avec les sacs, dans la vieille camionnette, jusqu’au pied des premières hautes collines, où la piste se perd et où l’alpe commence. Il laissait la machine sous un vieux mélèze et nous montions, vers les crêtes, presque au hasard, du pas lent qu’il m’avait appris. Il avait toujours aux pieds, des chaussures que je trouvais fantasmagoriques, qu’il avait, paraît-il, cousues lui-même et qui semblaient sans âge. Il m’avait confié, à leur propos : « Si tu savais ce qu’elles ont vu... » Il arrivait qu’on lève des cailles en train de se gaver de graines, à l’abri d’un petit carré d’épeautre qu’il avait expressément semé pour pouvoir observer les oiseaux. Il me faisait souvent admirer une sorte d’hirondelles des rochers dont il me disait qu’elles étaient les plus élégantes des virgules. Et je trouvais que ces accès de poésie subite valaient tellement mieux que ceux que la signora Gavoni nous assénait à l’école. Il était mon poète, mon frère-roi...

Au cours d’une de ces randonnées - je me souviens, j’avais quinze ans, je venais de comprendre que je n’étais pas vraiment la fille de Sandra et Onofrio, mais je n’avais pas encore osé en parler à Tullio ni pousser plus loin le coin dans ce secret - nous passâmes à proximité d’une combe que l’on abordait par le haut et qui s’ouvrait sur un joli petit lac miroitant. Tullio me fit remarquer de l’autre côté de l’eau, à moitié adossée à la pente, une petite bâtisse, qui avait dû être, en son temps, un refuge, sans doute une cabane de berger et qui, maintenant, était à demi ruinée. Un peu à sa gauche, il y avait une vieille croix.

Tullio, de coutume si enjoué, m’avait déjà semblé, ce jour-là, comme distrait et plus taiseux qu’à l’ordinaire. Je ne sais au juste à quel moment la gravité de son visage me troubla. Nous progressions de bloc en bloc, sur un des versants de la petite combe, quand il posa sa main sur mon avant-bras en me disant : « Tu vois la cabane. Je ne viens presque plus jamais dans ce coin. Arrêtons ici. » Je voulus en savoir plus. Il entama d’une voix que je ne lui connaissais pas et avec un débit un peu haché, comme s’il s’essoufflait, un récit dont je devinai qu’il ne m’était pas adressé par hasard. Ses mots exacts m’ont fui tant les images de ce qu’il me narrait s’inscrivaient au plus intime de ce que je commençais à comprendre que j’étais. J’avais quinze ans et ma naissance venait à moi avec un poids terrible.

Il était monté ici, pendant la guerre, bien après son retour de Libye. Il y avait observé, un matin, l’étrange manège d’une jeune femme qui, après s’être lavé le visage et les bras à la rive du lac, était entrée dans la cabane de berger. Il avait vu une fumée. Intrigué, il était revenu là, le lendemain et les jours suivants, puis, à chaque permission. Il avait aussi pris langue avec des partisans qui avaient leur repaire sur les hauteurs de la combe. Le prestige qu’au sein de son régiment et aux yeux des gradés de la caserne, ses anciens exploits de Libye lui donnaient, permettait à Tullio de prendre toutes sortes de petites libertés. Tantôt distraire à l’intendance quelques vivres qu’il faisait passer à la fille de la combe. Et petit à petit, ce furent aussi des cartouches, quelques berettas dérobés à l’arsenal qui passèrent ainsi, par elle, aux partisans.

Tout en parlant, Tullio ne quittait pas des yeux la ruine de la cabane. Il reprit son souffle, un moment. Je sentais bien qu’il s’avançait dans son souvenir vers quelque chose d’encore plus intense. Il se remit à parler, tout à coup très vite. Il me dit que la fille était très belle. Qu’elle ne parlait que malaisément l’italien avec un fort accent slovène. Qu’un jour de pluie glaciale, au lieu de cacher les vivres au lieu convenu, à l’abri de quelques dalles, à l’arrière de la cabane, il était entré. Que stupéfait, il y avait découvert un enfant, apparemment de quelques mois. Et que la jeune femme faisait danser doucement l’enfant sur ses genoux. Il ajouta que la femme disait s’appeler Yva. Qu’elle avait des yeux de feu gris. Il répétait : « Des yeux de feu gris. » Je compris à sa voix qui parfois tremblait un peu, que l’évocation de ce passé remuait en lui les choses les plus graves.

L’aide que Tullio apportait aux partisans, par son trafic subtil, l’audace de ses randonnées vers l’alpe et la combe, au gré des libertés qu’il prenait avec ses jours et soirées de permission avait dû prendre une telle place dans sa vie que rappeler ce passé héroïque à moi, une gamine, qui, jamais, n’en avais entendu parler, suffisait à émouvoir en lui des zones obscures. J’avais été frappé par l’insistance avec laquelle il m’avait décrit la beauté de la fille de la combe, ses longs bras blancs, son regard. Bêtement - je le regrette encore - je finis par lui dire, pour rompre l’émotion qui finissait par me gagner : « Tu n’étais pas un peu amoureux de la fille ? » Au lieu de me répondre, il poursuivait. Le père de l’enfant s’appelait Lud, un déserteur allemand que les partisans avaient finalement intégré à leur bande hétéroclite. Sa connaissance, en plus de l’allemand, de l’italien, du frioulan et du slovène, l’avait désigné providentiellement aux contacts à prendre sur les cols. Yva et le petit enfant - une fille - ne le voyaient passer furtivement que toutes les trois ou quatre nuits. Tullio avait trinqué une seule fois avec lui, au-dessus du Paresio, un soir de bora cinglante. Ils s’étaient congratulés en évoquant la victoire prochaine et en se racontant ce qu’ils savaient, par bribes, de l’avancée des Américains et des Polonais, si passionnément attendus. Ils étaient exaltés. Lud avait même demandé à Tullio de prendre soin d’Yva, au cas où il lui arriverait quelque chose. Trois jours plus tard, un faux Frioulan vendait à une patrouille allemande ce qu’il savait sur les allées et venues de Lud. Une escouade l’attendit un soir, à l’entrée de la combe, l’emmena jusqu’à la cabane où ils l’exécutèrent en même temps qu’Yva, devant la vieille porte.

Tullio, averti par un ancien des douanes qu’il se passait quelque chose au-dessus du Paresio et qu’il valait mieux « rester au terrier », voulut pourtant y courir immédiatement, à la nuit tombée. Après avoir longuement observé les crêtes, sous une lune très claire, et s’être assuré que la combe était déserte - les Allemands étaient partis à la poursuite de passeurs qui les bernaient en les attirant de failles en ressauts - il descendit à la cabane, trouva les deux corps tombés en travers l’un de l’autre, sang mêlé déjà sec, ainsi qu’à l’intérieur, l’enfant indemne, qui geignait, presque inconsciente, épuisée d’avoir hurlé en vain tout le jour. Tullio me dit qu’il tenta de lui faire avaler quelques gorgées d’eau de sa gourde et qu’il la descendit à toute allure vers la ville. Sandra et Onofrio firent le reste. Tullio se tut. J’étais foudroyée.