Des raiponces, pas des questions...

Jacques Vandenschrick

Si on décide d’en parler, il faut que soient évitées toutes les formes de pittoresque. Que soit banni le ton du billet de vacances, moitié chromo touristique, moitié journal de bord de l’été. Ce dont il s’agit ici (et qui me semble si malaisé à cerner) se déroule dans un gros bourg de passage, tout au bout du pays. Aux « confins de l’État » comme le disent les panneaux routiers et le code de la route italiens. Mais on n’est pas en Italie. On est, cœur agité, au bord extrême d’un pays montagnard, vents impénétrables sous des chaos de rocs surpris dans des poses fantastiques. Quand dans ces parages, en hiver, la neige manque (et cela arrive), l’austère se fait sublime, le pays plus vaste encore, prairies fanées, landes pentues à l’infini, beiges, mauves, vert-de-gris...

Aujourd’hui, la rue qui mène au poste frontière paraît encore plus étroite et plus encaissée qu’à l’habitude. On dirait que les façades des maisons se dressent plus sombres malgré le temps très clair de ce début de saison. L’ouverture à l’Europe a progressivement rendu les commerces qui prospéraient dans cette rue, moins attirants pour les « gens de l’autre côté » qui, jadis, venaient y faire quelques bonnes affaires. Il y a déjà un moment que la prospérité de ce goulet routier n’est plus ce qu’elle était. Et les choses semblent avoir encore empiré. Plusieurs magasins ont fermé. Matériel de photographie, mercerie, ustensiles de cuisine, confection pour dames, tout cela s’est effacé, vitrines salies, enseignes déchues, portes clouées. Les voitures avancent, indifférentes, en ralentissant un peu, pour le principe, en vue de la frontière que les gendarmes et les douaniers semblent aussi avoir désertée. Je connais bien l’endroit. J’y suis souvent passé. Je sais surtout qu’un peu plus loin, presque au bout, à cinquante mètres à peine avant la frontière, survit une librairie. J’y pense parfois, le soir, comme à l’un de ces endroits dont il me semble qu’il me réserve un message obscur qu’il me faut chercher à comprendre. Une librairie. Un miracle. Pas un marchand de journaux, pas quelque bar-tabac qui vend des timbres et des enveloppes, maison de la presse ou officine de jeux de hasard. Non ! Une vraie librairie. Avec un libraire. Avec des livres, des rayonnages. Sans doute, pas un très grand fonds, mais des vrais choix. Pas un guichet-distributeur de bestsellers où l’on stocke des piles de Coelho, d’Eric-Emmanuel Machin ou de Marc Lévy. Une vraie librairie. Et que quelqu’un ait ainsi songé à maintenir aux extrémités d’un pays, d’une langue, d’une mémoire, ce lieu de résistance heureuse me fait rêver. Je crois me souvenir que lorsqu’on s’avance - une marche en descente, un tapis sombre - on a un peu l’impression que l’on s’enfonce dans une âme, en espérant parfois, qu’au hasard d’un livre entrouvert, au bout d’une écriture neuve, d’une parole inconnue, on aura une sorte de révélation, en partie sur soi-même et dont on ne savait pas qu’on viendrait la trouver là. Aussi, j’aime y revenir, quand je suis dans ce pays cerdan.

Aujourd’hui, donc, j’y retourne, descendant du trottoir étroit, y remontant au gré des piétons qui viennent dans l’autre sens. J’avance, crois me tromper. Serait-elle encore plus proche de la frontière ? Quand, tout à coup, j’arrive à sa hauteur et reste abasourdi de ce que j’aperçois. Porte close, grilles baissées, au travers desquelles la petite encoignure d’entrée est bien visible, crasseuse, sol jonché de dépliants publicitaires, de mégots, d’ordures diverses. En me penchant un peu, j’entrevois le début du local, vide. Un peu de courrier ancien, glissé au sol, vieilli, inutile. Un carton A4 a été collé hâtivement sur la face intérieure d’une des deux portes vitrées. On a griffonné d’un trait aigu, grêle, noir et net, comme coléreux : Fermé. À gauche, sur un petit escabeau, traine encore une quinzaine de livres différents, des romans posés à plat au sommet desquels un volume de la « Collection blanche » de Gallimard, trop éloigné pour qu’on puisse en déchiffrer le titre. Je regarde encore, ne peux détacher mon regard des saletés poussiéreuses du sol, au-delà de la grille. J’attends encore un peu, vaguement sonné.

Je ne sais pas ce que j’attends là. Sait-on d’ailleurs jamais, pourquoi on attend ? On croit, impatient, attendre le train, ou anxieux, le retour d’un enfant, ou encore, insomnieux, le lever du jour. Mais est-on bien sûr qu’il ne s’agisse que de cela, de train, d’enfant ou d’aurore ? L’attente, c’est toujours être soumis à la question. Et dans la rue sombre de la frontière où j’attends, que je ne me décide pas de quitter, les questions affluent et m’assaillent. D’abord pratiques, concrètes, immédiates : que s’est-il passé ? Pourquoi cette librairie du bout du monde est-elle fermée ? Y a-t-il un lien avec l’ouverture des frontières européennes ? Ouverture de celles-ci, mort de celle-là ? Le libraire a-t-il fait faillite ? Ou, vieillissant, n’a-t-il pu trouver de repreneur ? Est-il mort ? Ou trop malade pour tenir boutique ? A-t-il été victime de la concurrence de la Maison de la presse proche du supermarché là-bas, plus près du centre de la bourgade, où l’on trouve son quotidien préféré et les cartes postales pour les copains (le patron, robuste moustachu, y est d’ailleurs tout à fait sympathique. Sympathique, mais pas libraire !). Et si ceux qui tenaient cette librairie, aujourd’hui fermée, étaient seulement partis ailleurs... Mais alors, où sont-ils aujourd’hui ? Faut-il toujours que disparaissent ou soient contraints de s’effacer (et devant quoi ou quelle prétendue évolution inéluctable ?) ceux qui tenaient bon sur les limites ?

Lentement, en parcourant la rue de la frontière dans l’autre sens, je reprends pied et me raisonne. Après tout, ce n’est pas la première librairie dont il me faut faire mon deuil. Huguenin, Lefèvre, Mercier, Corman, les souvenirs se bousculent de ces lieux d’intelligence qu’a submergés l’ère de la grande surface hypercommerciale où, à côté des livres, il arrive que l’on vende maintenant aussi des petits vins bourgeois, des cravates ou des teeshirts. Où - plus navrant ! - les bouquins de philosophie survivent (et ceux de poésie meurent, quand il y en a) en tentant de résister aux odeurs de pizza aux oignons que l’on sert à toute heure à des anonymes fiers d’avoir reconnu quelque ministre venu se montrer ou un attaché de cabinet qui s’ennuie en prenant la presse. Le couplet est banal. On peut dire qu’une manière de librairie se meurt ou ne survit qu’en se raréfiant. On le sait. Pourquoi alors, ce choc, cette impression mortifiante ?

Je commence à entrevoir qu’au-delà de ce qui me désole, comme à chaque fois, quand je suis témoin de la disparition d’un de ces lieux de pensée et d’écriture, quelque chose d’autre, ici, interroge et paraît lourd d’un poids de questions, indécis et supplémentaire. Bien sûr, je n’ai jamais été l’ami intime d’un de ces libraires disparus. Et je ne veux pas faire croire - ce serait mensonge - à l’excès de ma déconvenue. Mais le fait que cette fermeture touche un lieu placé sur une frontière doit sans doute ajouter au chagrin léger d’un échec et d’une fin, une question sourde qui tourne dans ma pensée insomniaque et qui a du mal à se dire. Laquelle ? Peut-être, ce qui me fait divaguer et qui dépasse la désolation née d’une librairie inaccessible pour toujours, c’est précisément le fait que sa disparition soit survenue là. Les défaites se joueraient-elles toujours aux confins ? Pourquoi cette obsession des octrois ? Ce qui cherche à se dire, serait-ce, au fond, tout simplement la peur ? Celle de devoir soi-même approcher un jour cela qui nous forcera à nous absenter de nous-mêmes sans avoir le secours des mots ? Ou, autrement, serait-ce, un peu, parce que je me demande si, lorsque viendra le tout dernier passage, il y aura encore, pour chacun qui s’approche de cette heure passante et de l’ultime frontière, une parole tenue pour nous, par quelqu’un, jusqu’au bout, comme une lampe ? Ou, inversant les rôles, sera-t-on capable, soi-même, d’être ainsi pour autrui, un « consolateur aux confins », capable de quelques paroles, des seules paroles vraies ? Des mots de courage, de veille, de mémoire ? Mais cela aura-t-il, alors, tant d’importance ? Que pourront encore dire les mots, au dernier pas ? Et que vaudront-ils ? Mieux qu’une main tenue ? Toutes ces questions vertigineuses auront-elles jamais une réponse ?

Pour l’heure, ne vaut-il pas mieux s’en détourner ? Aller au petit matin, tant que le souffle se reconquiert, cueillir quelques catananches, la gratitude de leur cœur noir ? Et plus haut, sentiers fourbes et cœur fourbu, dans l’intransigeance des pierriers grandioses, dans leurs dièdres ouverts comme de grands livres sévères, guetter encore longtemps, dans l’oubli des questions, le bleu indescriptible des raiponces...

Catananche
Catananchea (Linné 1753), plante à hautes tiges et fleur solitaire de couleur mauve pâle et au cœur brun très sombre, de l’ordre des astrales et de la famille des astéracées ; commune sur les talus, les bords de routes et les prairies sèches d’Europe méridionale. Dioscoride (Iersiècle ap. J.-C.) et les bergers lui prêtent (en référence à son nom grec, signifiant à la fois incantation, sortilège) des vertus magiques, notamment la propriété de contraindre à aimer, d’où son nom de « philtre d’amour » dans diverses traditions pastorales.

Raiponce
Phyteuma (Linné 1753), plante herbacée vivace à fleurs de couleur bleu mauve, de l’ordre des astrales et de la famille des campanulacées ; en montagne : Phyteuma hemispaericum, phyteuma globulariifolium, phyteuma orbiculare, phyteuma pyrenaicum, etc.