Des plans pour la planète

Théo Hachez

Des guerres d’une extrême violence touchent des populations parmi les plus défavorisées du globe, en Afrique, par exemple. Ici et ailleurs, du malheur ajouté : ce n’est pas seulement que les inégalités se creusent, c’est d’abord que la misère de l’absolu dénuement se multiplie par le nombre croissant des humains qui la vivent et qui en meurent, tandis que la terre rétrécit.

L’ordre politique des États-nations, qui a généralisé son emprise sur le monde au xxe siècle, est loin de tenir ses promesses. Certes, il n’a pas pris racine partout, et en particulier à la suite de la décolonisation. Les abus et les conflits qu’il a générés sont innombrables et il se révèle encore et toujours tout à fait capable d’abriter généreusement les formes les plus odieuses de gouvernement. La modernité ? Elle se confond souvent désormais avec le seul visage de l’économie libérale qui libère plutôt le cynisme des intérêts que les hommes qu’elle laisse parqués dans des frontières hermétiques à leur désir de survivre. Car aux révoltes et aux rêves éveillés par la souffrance et les injustices, quelles réponses cet encadrement politique peut-il apporter aujourd’hui ? Le crédit des institutions s’est effondré en même temps que celui des grandes espérances politiques, libérant ici un individualisme souvent stérile, là des croyances qui volent en éclats ou se déchainent dans une négation destructrice.

Qu’elles soient issues de cette organisation politique qu’elles prolongent (comme, à des titres divers, les Nations unies ou l’Union européenne) ou qu’elles plongent leurs racines dans un au-delà qui leur est déjà indifférent, de nouvelles formes d’action et de pensée émergent en réponse à ce désordre. C’est à ces plans pour la planète que les trois textes réunis dans ce dossier sont consacrés. Non pas qu’ils relèvent d’une logique unique, mais précisément que leur confrontation inhabituelle révèle une part de leur implicite et interroge concrètement leurs évidences. C’est ainsi que Jean-Claude Willame dresse un bilan des récentes interventions militaires auxquelles l’O.N.U. a apporté son aval en Afrique. Comment les évaluer ? Quelles sont les causes de ce qui apparait plutôt comme des échecs répétés ? Jean-Pierre Dubois s’interroge, au moment où Louis Michel s’apprête à entrer en fonction, sur la coopération européenne : sur son passé qui n’est déjà plus si jeune, sur ses évolutions, mais aussi sur la doctrine Solana qui devrait lui servir de guide pour le futur. Les Européens peuvent-ils entretenir la prétention de soumettre à leur politique étrangère et de sécurité les objectifs et les bénéficiaires de leurs efforts de coopération ? Sauf à prétendre, comme d’aucuns de l’autre côté de l’Atlantique, qu’en servant d’abord ses propres intérêts, on servira au mieux aussi, par le fait, les intérêts de l’humanité. Que cache cette avalanche de rationalité ? De l’aveuglement bien-pensant ou du cynisme ? Et si c’étaient les deux ? Ce n’est en tout cas pas ce que Michael Singleton observe dans la mosaïque du dernier forum social mondial. Entre alternatives parfois nébuleuses, entre dissidences et mimétismes, est-ce le spectacle produit par l’autre mondialisation, la scène qui l’abrite ou l’œil décapant de l’anthropologue qui nous rend ce forum si étrange ?