Des chiens entre des hommes

Luc Van Campenhoudt

Fernand est costaud et trapu. Son molosse lui va comme un gant : un bâtard tout en muscles, entre un Labrador et autre chose d’indéfinissable. Fernand l’a recueilli très jeune dans un refuge. Avec gravité, il l’avait, séance tenante, baptisé Sultan. Qu’il vente ou qu’il pleuve, il le baladait trois fois par jour, en suivant chaque fois le même et long circuit qu’il avait décidé une bonne fois pour toutes, pour que Sultan enregistre bien le parcours. Les chiens aiment la routine. Soumis dès les premières sorties à un dressage rigoureux, Sultan galopait inlassablement devant son maître et s’arrêtait net à chaque coin de rue, revenant comme une flèche au premier rappel.

Ignorant tout ce qui vivait autour de lui (passants, chats et même autres chiens), Sultan était aussi heureux que Fernand semblait morose, la tête enfoncée dans le col d’un vieil anorak noir sous lequel flottait un training gris. Mains croisées dans le dos, chaussé de vielles baskets qui ont affronté tous les climats, Fernand progressait tel un automate. Il n’adressait la parole à personne et personne n’aurait osé lui adresser la parole. J’ignore où son chien se soulageait, mais, si ce n’était pas dans la canisette près de la place, nul n’aurait risqué la moindre remarque.
Seul au monde, en compagnie du seul être qui comptait encore pour lui, Fernand marchait et marchait encore, de son pas monotone et régulier, qui ne s’interrompait qu’arrivé à la maison. Le reste du temps, il regardait la télévision en éclusant canettes sur canettes. La nuit venue, je ne rencontrais quasi plus qu’eux dans les rues du quartier. Impossible de les manquer car leur parcours alambiqué coupait inévitablement, tôt ou tard, le nôtre. Quand nous les croisions, mon terrier Syrah grognait du bout de sa laisse sur le molosse qui lui rendait au moins cinq fois son poids, mais, heureusement pour lui, le poids lourd dédaignait superbement le poids plume.
Mais, même chez les chiens, la patience a ses limites. Un soir que Syrah le harcelait un peu trop, Sultan le retourna comme une crêpe et lui pris le cou dans la gueule, maintenant la pression une bonne seconde avant de la relâcher. Syrah avait compris le message et nous en étions quittes pour une grosse frayeur.

— « Il grogne parce que tu le tiens en laisse, grommela Fernand en indiquant Syrah. Tu ne devrais pas le tenir en laisse, ça irait mieux. » Pour la première fois qu’il ouvrait la bouche, Fernand me tutoyait immédiatement et ne s’encombrait pas de convenances. Derrière ses mots sans méchanceté ni mépris, je sentais comme une fierté, son seul objet de fierté finalement : avoir réussi à éduquer parfaitement son grand chien. Bien mieux que moi le mien. Je libérai donc Syrah et les relations entre les deux bêtes ne s’en portèrent que mieux. Après de sommaires présentations, à ma grande surprise, Fernand me serra vigoureusement la pince.

Au fil des balades, j’eus droit aux récits (très condensés) des moments saillants de sa triste vie : sa femme s’était tirée il y a si longtemps qu’il se souvenait à peine de son prénom, il était au CPAS et ses deux fils ne voulaient plus le voir et encore moins l’aider, il louait un appartement misérable dans une maison entièrement occupée par la même famille qui cherchait à le pousser dehors pour s’y retrouver seule et sans le fauve. Il en voulait aux politiciens qui « aident moins les Belges que les étrangers ». Ses propos étaient ceux d’un homme inquiet, pour qui la situation ne peut qu’empirer et qui perçoit son environnement comme hostile et menaçant. Son unique but dans la vie et sa seule joie étaient de promener Sultan, encore et encore, jusqu’à ce qu’il ne puisse plus.

À part l’assistante sociale, je devais être une des seules personnes au monde à qui Fernand adressait encore un peu la parole. Voici quelque temps, il avait été tellement mal que Sultan avait dû rester deux jours sans sortir ni manger. Il était resté couché, propre et fataliste, près de son maître. « Tu ne t’imagines pas, Luc... » ; il n’a pas réussi à terminer sa phrase : « combien Sultan est merveilleux et combien j’y tiens. »
L’autre soir, Fernand était manifestement éméché.

— « Luc, tu es mon ami. Avec toi au moins je peux parler. » Comme si nous parlions beaucoup !

Et il m’écrabouilla la pogne, encore plus fort que d’habitude. Voir Fernand faire du sentiment me fit un drôle d’effet. ça cachait quelque chose. Sultan était tout aussi enjoué que d’habitude. Et Syrah attendait pour poursuivre son chemin.

— « À demain, Luc. »

— « À demain. »

Il n’y eut jamais de demain. Fernand est parti sans laisser d’adresse ni de téléphone. Et aussi sans Sultan, je le crains.

*

Ils étaient sept ou huit de part et d’autre du large trottoir. Entre dix-huit et vingt ans environ. C’était l’époque où les troupes américaines recherchaient Saddam Hussein. Quelques bouteilles bien entamées traînaient à proximité. Grâce aux lampadaires, on voyait clair malgré la nuit. Je passe entre eux avec Syrah en laisse. Petit salut au passage.

— « Hé, Monsieur, vous passez au milieu de nous  ! Ce n’est pas poli de passer au milieu de nous avec votre chien. »
Le gars qui m’interpelle se met en travers de mon chemin. Il me cherche, pas trop agressivement quand même.

— « Excusez-moi, mais il faut bien que je passe quelque part. Et vous êtes de part et d’autre du trottoir. »

— « Dans ce pays, on traite mieux les chiens que les hommes, lance-t-il à la cantonade. On est traité comme des moins que rien. »

Un autre gars intervient :

— « Laisse-le tranquille Kamel. Il ne t’a rien fait. »
Mais Kamel s’obstine :

— « Et puis, qu’est-ce que vous foutez, un grand type comme vous, avec un petit chien comme ça ? C’est pour les bonnes femmes ! »

— « Allez, Kamel, fous-lui la paix », insiste l’autre.

C’est souvent comme ça que ça se passe : il y a un « méchant » qui vous provoque, un « gentil » qui essaie de calmer le méchant, et les autres qui regardent, mi-amusés mi-désabusés, à peine curieux de voir comment ça finira.

— « Vous ne savez pas pour quelle raison j’ai un chien, je réponds doucement en le fixant droit. Qu’est-ce que vous savez de ma vie ? »

Le bougre n’est ni bête ni mauvais ; il change de ton et de sujet :

— « Qu’est-ce que vous pensez de Saddam Hussein ? »

— « Merde...! » (en mon for intérieur). « Je comprends que les Arabes n’aiment pas Bush, mais de là à aimer Saddam ».

— « Nous ne sommes pas des Arabes. Nous sommes Turcs. »
— « Qu’est-ce que ça change ? »

Et le gars m’embarque dans une discussion d’une dizaine de minutes. Deux ou trois autres s’en mêlent.

— « Excusez-moi, mais je dois y aller, rentrer chez moi. »

— « D’accord, d’accord, allez, au revoir Monsieur. Vous vous appelez comment au fond ? »

J’ai droit maintenant aux présentations de la moitié de la troupe. Les autres s’en tapent toujours autant.

Je finis enfin par prendre congé, précédé de Syrah qui commençait à trouver le temps long. Demain, je change de parcours ; pas envie de me faire embêter, de devoir gérer ce genre de situation, de devoir causer de tout et de rien pendant dix minutes. Envie de me promener en paix, avant d’aller dormir.

Le lendemain, je suis revenu quand même. Pas pour les revoir, d’ailleurs ils n’étaient pas là, mais parce que c’est aussi mon terrain autant que le leur.

*

C’était l’époque où nous habitions encore dans le centre de la ville. Dans ce genre d’endroit ambivalent et au charme ambigu, où l’on change radicalement de type de quartier à chaque coin de rue et où le même quartier change de fonction selon les heures de la journée et de la nuit. Syrah était encore très jeune. Sauf à tourner en rond sur quelques dizaines de mètres, notre promenade vespérale nous amenait vite à passer devant l’une ou l’autre boîte de nuit. à l’affût sur le trottoir, les portiers harponnent le chaland, de préférence étranger. En jeans, avec ma casquette sur la tête et mon chiot au bout de sa laisse, je ne correspondais pas exactement au gogo idéal prêt à sortir son American express pour quelques coupes de champagne améliorées, et les cerbères m’ignoraient complètement. Mais l’ennui aidant et à force de me voir passer soir après soir, l’un d’entre eux, que les autres appelaient Tonio, se prit d’affection pour Syrah qui, comme d’habitude, se montra réceptif aux caresses. Après quelques jours, Tonio en savait presque autant que moi sur mon chien : ses origines, son alimentation, son entretien, son éducation, son comportement...

— « Je veux un chien comme lui, me lança-t-il un soir. Exactement le même. Il n’a pas un frère ? Tu peux pas lui faire faire un petit ? Il aimerait sûrement. C’est où qu’on achète un chien comme ça ? ça coûte combien ? Tu me l’achètes et je te paierai. »

— « Comment tu vas faire avec ton boulot, toutes les nuits ?, demandais-je. Tu ne vas quand même pas le laisser seul chez toi, ou le prendre avec toi au boulot ? »

— « Je me débrouillerai », dit-il sur un ton définitif.

— « Ca ne s’achète pas comme ça. Il faut attendre qu’il y ait une nichée quelque part, faire des démarches, et un tas d’autres choses.  »

— « Écoute, essaie de voir si c’est possible. Tu veux bien ? Exactement le même, hein ! »

Pas convaincu, je lui promets vaguement de voir.
Les temps étaient rudes pour les portiers de bars chauds. La clientèle se faisait rare.

— « Écoute, me dit un soir Tonio, tu ne veux pas rentrer, pour voir ? Y’a de jolies femmes tu sais. »

J’ai d’abord cru qu’il blaguait, mais il avait l’air sérieux.

— « Tonio, j’ai l’air d’un pigeon  ? J’habite derrière le coin, tu sais bien. Et je rentrerais avec Syrah ? »

— « Tu le laisses à la maison. Tu habites presqu’à côté. »

— « OK, tu viens expliquer ça à ma femme ? Madame, j’invite votre homme à dépenser votre fric avec de jolies nanas. Vous voulez bien garder le chien ? »

— « Et pourquoi tu viendrais pas avec Syrah alors ? Il est facile et je le surveillerai. T’as qu’à expliquer à ta femme que t’as rencontré un copain et que vous avez discuté un peu longtemps. Tu trouveras bien quelque chose. »

— « Laisse tomber Tonio. Je balade Syrah, c’est tout. à demain ? »

— « À demain, oui. »

Quelques jours plus tard, la boîte était fermée, l’épaisse vitre de la porte d’entrée était brisée et Tonio avait disparu. J’ai lu dans le journal qu’une bagarre avait mal tourné dans une boîte de nuit du quartier. Sans doute une histoire de règlements de compte dans le milieu.

*

Que lui. Je ne voyais que lui. Cet énorme Rottweiller noir comme la nuit qui ne ferait qu’une bouchée de mon Syrah. à l’autre bout de la laisse du monstre, heureusement, la poigne ferme d’un solide septuagénaire. Un mètre quatre-vingt, mandibule carrée, fine moustache drue, cheveux gris en brosse. Il a dû être, dans une vie précédente, camionneur, videur de dancing ou légionnaire, enfin quelque chose dans le genre. Sûr qu’il ne vote pas écolo. Chaque dimanche matin où nous croisions ce duo peu rassurant, je tirais mon intrépide toutou, qui ne se rendait compte de rien, vers le trottoir d’en face. L’homme tirait aussi sa bête, mais dans l’autre sens et nous nous faisions un petit salut poli, sans plus. Pas envie de fréquenter la paire de trop près.

Des mois que je ne les avais plus vus. Jusqu’au jour, un dimanche matin comme chaque fois, où, promenant Syrah, je tombe sur l’homme, seul, sans sa bête, avec à la main, un sac en plastique noir. De loin je l’avais aperçu, ramassant quelque chose. Je me sentis soudain plus courageux.

— « Vous n’avez plus votre chien ? »

— « Non, il est mort. »

Silence un peu embarrassé.

— « C’était le chien de mon fils », poursuit-il.

— « Ah ! »

— « Oui, mon fils a quitté sa femme, enfin... elle l’a mis dehors et il s’est retrouvé à la rue avec son chien. Alors nous avons bien dû les prendre chez nous. Pas facile à quatre ! Ma femme n’est plus toute jeune non plus. Mais on s’est arrangé. Et puis mon fils s’est remis en ménage, mais pour sa nouvelle femme, pas question du chien. Y a pas la place et, surtout, elle a des gosses. Alors, il est resté chez nous. Comme je suis pensionné... »

Il me voit regarder, perplexe, le sac en plastique.
— « Ah oui, je ramasse des canettes vides. On en laisse traîner beaucoup par ici. C’est pour une association qui s’occupe d’acheter et d’entraîner des chiens d’aveugles. Ils recyclent les canettes. Comme ça je continue de marcher, comme avec le chien. Je fais un peu d’exercice et je me rends encore un peu utile, dit-il avec un sourire. Bon dimanche, Monsieur. »

Et il s’en va ramasser une autre canette, mon « légionnaire ».