Des Nobel qui ne reflètent pas l’opinion

Bernard De Backer

J’ai, par hasard, découvert le nom et croisé le destin de Carl von Ossietzky en traversant un monticule boisé dans les plaines marécageuses de l’Emsland, en Basse-Saxe [1]. À l’orée du bois, des baraquements de la Bundeswehr longeaient les tourbières. Une grande stèle était érigée à l’entrée de ce qui fut autrefois le Konzentrationslager (KZ) d’Esterwegen, un des premiers camps mis en place par le régime nazi en 1933. La stèle ne comportait qu’un texte, gravé dans la pierre grise : « Carl von Ossietzky 1889-1938, im KZ Lager Februar 1934 bis mai1936. Dort erhielt er den Friedens-Nobelpreiss. »

Ossietzky, né à Hambourg en 1889, avait développé une activité de journaliste pacifiste quand éclata la Grande Guerre, à laquelle il s’opposa. Il fut envoyé au front en 1916, malgré sa santé fragile. Il poursuivit ses publications après la guerre et lutta contre le nazisme en prenant fait et cause pour la République de Weimar. Ses écrits furent brulés durant l’autodafé (Bücherverbrennung) de 1933 et Ossietzky fut arrêté, emprisonné à Spandau, puis déporté dans les camps de l’Emsland (Sonnenberg, ensuite Esterwegen) où il asséchat les marais dans des conditions atroces. Selon des témoignages de codétenus, on lui aurait injecté le bacille de Koch. Le diplomate suisse Burckhardt rencontra Ossietzky à Esterwegen à l’automne 1935, un homme qui, selon son récit, était « une créature tremblante et pâle comme un mort, paraissant insensible, un œil gonflé et les dents brisées ». Le prix Nobel de la paix lui fut attribué en 1936 (pour l’année 1935), alors qu’il croupissait dans le KZ d’Esterwegen, dévasté par une tuberculose que ses geôliers refusaient de soigner. Herman Göring lui enjoignit de décliner le Nobel en le menaçant d’exclusion de la Deutsche Volksgemeinschaft. Ossietzky accepta le prix, dont l’attribution fut extrêmement controversée, y compris en Norvège. Le gouvernement nazi l’empêcha, bien évidemment, de se rendre à Oslo et il mourut trois années plus tard, après avoir été transféré dans un hôpital berlinois sous la surveillance de la Gestapo. Le Führer interdit à la presse allemande de commenter la remise du prix à Ossietzky et décida qu’aucun Allemand ne pourrait dorénavant accepter un prix Nobel.

Liu Xiaobo, tout comme Carl von Ossietzky, reçut le prix Nobel de la paix en détention et ne put se rendre à Oslo ni se faire représenter. Au-delà de ce point commun, peu flatteur pour la République populaire de Chine, les différences sont nombreuses et l’on se gardera autant d’établir des équivalences simplistes que de se priver de comparaisons instructives. Le dissident chinois est un universitaire et lettré qui visita les États-Unis et la Norvège en 1988. Il revint en Chine pour soutenir le mouvement de la place Tian’anmen et fut emprisonné de juin 1989 à janvier 1991 dans la « prison de sécurité maximale » de Qincheng. Il fut à nouveau détenu de mai 1995 à janvier 1996, puis d’octobre 1996 à octobre 1999 dans un camp de rééducation par le travail (Laogai) pour « trouble de l’ordre social ». Enfin et surtout, à la suite de la rédaction de la Charte 08 en 2008, il fut condamné à onze ans de détention pour « subversion du pouvoir de l’État ».

Rappelons que cette charte, signée fin 2008 par plus de trois-cents personnes [2], contient dix-neuf propositions de transformation du système politique chinois, et non des moindres. [3] Parmi celles-ci : nouvelle Constitution, séparation des pouvoirs, liberté d’association, liberté d’expression, liberté religieuse, liberté d’entreprendre, sécurité sociale, protection de l’environnement, fédéralisation du pays. Last but not least, la Charte demande la création d’une Commission de vérité et de réconciliation, faisant la lumière sur les « injustices et atrocités » du « passé ». Un texte totalement inacceptable pour le régime de Pékin, on s’en doute, mais également pour nombre d’intellectuels « radicaux » qui ont depuis belle lurette fait l’impasse sur les crimes du maoïsme. Sans parler de ceux qui, tétanisés par la montée en force de la puissance chinoise, semblent perdre tout sens critique a l’égard du régime et de son passé récent.

Le motif le plus souvent évoqué [4] : « J’étais en Chine récemment, et même dans des milieux critiques envers le pouvoir — des universités et des centres de recherche —, certains n’étaient pas d’accord avec l’attribution de ce prix Nobel. Parce qu’ils estiment que c’est quelqu’un qui défend des positions de type américain avec lesquelles ils ne sont pas en phase. Ils ne veulent pas passer dans un modèle capitaliste. » Colonialiste, militariste et partisan du modèle capitaliste — si tant est que ces imputations soient sérieusement fondées —, voilà effectivement des qualificatifs qui ne peuvent que déplaire au régime chinois dont on connait l’aversion pour les invasions militaires, le capitalisme sauvage et la colonisation civilisatrice de ses confins. Et l’on imagine aisément que c’est précisément pour ces motifs qu’il mit Liu Xiaobo sous les verrous et s’indigna de l’attribution du Nobel.

Un autre argument, avancé par François Houtart dans la même interview, est que le prix Nobel « n’intéresse pas la grande majorité des gens qui essaient de sortir d’une situation économique difficile » et qu’il y a « une vraie difficulté à intéresser les Chinois à des questions autres que la croissance économique ». Il souligne par ailleurs qu’il « doit y avoir un équilibre entre les droits économiques et sociaux et les droits civils et politiques ». Mais comment faire avancer les droits économiques et sociaux [5], notamment dans le domaine syndical et dans celui de la protection sociale (un des dix-neuf points de la Charte 08), si la liberté d’expression et d’association n’existe pas ?

On peut penser ce que l’on veut du prix Nobel de la paix, de ses attendus et de ses choix hasardeux ou prévisibles, des motivations de l’université d’Oslo et de sa balance géopolitique « manipulée par la CIA ». Mais par quelle magie cette invention d’un fabriquant de dynamite repenti a-t-elle acquis un tel capital symbolique ? Et pourquoi diable ceux qui la contestent lui accordent-ils tant d’importance ou s’empressent-ils d’y concourir eux-mêmes ? À vrai dire, depuis quand un prix Nobel de la paix doit-il refléter l’opinion ? Carl von Ossietzky n’était certainement pas « en phase » avec l’opinion allemande en 1933, alors que cette dernière venait d’élire Adolf Hitler. Des universitaires, opposants au nazisme, étaient en désaccord avec lui. La situation économique était un souci plus préoccupant que les lubies d’Ossietzky. Et le chancelier, justement, avait réussi à conjurer la crise et relancé l’économie allemande. Que demander de plus ?-n

[1Voir « Voyage au pays des Moor », La Revue nouvelle, avril 2009.

[2Dont Bao Tong, l’ancien directeur du Bureau des réformes politiques du Comité central du Parti communiste chinois, et le secrétaire politique de Zhao Ziyang, Premier ministre de 1980 à 1987.

[3La traduction anglaise de la charte est disponible sur le site du New York Review of Books.

[4Notamment par Zheng Ruolin, le correspondant à Paris du quotidien de Shangaï, Wen huibao (dans « Un Nobel qui ne reflète pas l’opinion », Le Monde du 10 décembre 2010). Le Réseau Voltaire relaye également ce propos et conteste fortement Liu Xiaobo en diffusant un texte de Domenico Losurdo, philosophe italien qui dirige la Internationale Gesellschaft Hegel-Marx für dialektisches Denken. La thèse du Réseau Voltaire est que le soulèvement de Tian’anmen était la première tentative de la CIA d’organisation d’une « révolution colorée ». Voir aussi les nombreux articles consacrés au prix Nobel, notamment « Qui est vraiment Liu Xiaobo ? », mis en ligne par Le Quotidien du Peuple, organe du Comité central du Parti communiste chinois. Liu Xiaobo y est qualifé de « criminel condamné par les instances judiciaires chinoises ». pour contester le choix de Liu Xiaobo, voire justifier son emprisonnement, est un propos qu’il a tenu en 1988 au quotidien Liberation Monthly de Hong Kong dans lequel il affirmait qu’il faudrait « que la Chine soit colonisée pendant trois-cents ans pour devenir une démocratie ». En 2006, il admit que ses propos était improvisés, mais refusa de se rétracter, ce qui lui valut la colère des « jeunes patriotes » chinois (Fennu Qingnian). Il aurait également approuvé l’invasion de l’Irak par l’armée américaine, ce qui est plus embarrassant pour un prix Nobel de la paix. Enfin, comme le souligne un ancien candidat déclaré au même prix Nobel — qui semble ne pas être qu’une simple machine de propagande capitaliste —, le chanoine François Houtart [[« Les dirigeants chinois ont réagi de manière politique », interview publiée dans La Libre Belgique, 10 décembre 2010.

[5Le Japon contemporain constitue un contre-exemple édifiant. Son développement économique et social ne se fit pas au détriment de celui des droits humains et de la protection sociale, avec une situation globale bien meilleure que celle de la Chine. Quiconque connait un peu ce pays sait qu’il n’est pas un clone des États-Unis, malgré la tutelle étatsunienne après la défaite de 1945.