Derrière les façades... la Tchétchénie, dans quel état ?

Aude Merlin

Incontestablement, cela va mieux en Tchétchénie aujourd’hui.

Incontestablement, la ville se reconstruit, les villes se reconstruisent, jalonnées de chantiers et de grues.
Pour la première fois depuis treize ans et les premières vagues de bombes sur Grozny à l’hiver 1994-1995, les habitants voient leur ville debout. Si par certains côtés cette reconstruction contient des aspects en « trompe-l’œil », le réconfort est incomparable et se double d’un sentiment d’irréalité chez des habitants qui ne pensaient pas voir, de leur vivant, la ville renaitre de ses cendres.
Incontestablement, en se levant le matin, les habitants de Tchétchénie peuvent se dire avec plus de certitude aujourd’hui qu’ils rentreront entiers chez eux le soir, et qu’ils y retrouveront leur famille... si tant est qu’ils ne soient pas liés à des forces de la résistance, qu’ils n’y aient participé ni durant la première ni durant la deuxième guerre, qu’ils ne tentent pas de s’opposer politiquement ou économiquement aux faits et dires du président Kadyrov, et qu’ils ne soient pas détenteurs d’une richesse économique importante.

Après des années chaotiques et incertaines (1991-1994 sous D. Doudaev, et 1997-1999 sous A. Maskhadov), ou de guerre ouverte (1994-1996 et à partir de 1999, sans qu’on puisse très nettement dater la « fin » - si fin il y a - de la deuxième guerre), on semble être entré dans l’ère de l’« ordre kadyrovien ».

Celui-ci repose sur la mise en place d’un large contrôle des forces de l’ordre par le président, sur le « retournement » ou le « recrutement », officialisé en russe par le terme legalizatsia, de nombreux anciens combattants, enrôlés dans des structures de forces inféodées au président ou aux forces fédérales. La population est censée faire allégeance à R. Kadyrov et le fait d’autant plus « facilement », si l’on peut dire, que les habitants voient des avancées concrètes réellement positives et peuvent, le cas échéant, en fonction de leur poste, de leurs connexions familiales et/ou de leur histoire, solliciter des rétributions financières non négligeables.
Après quinze années de bouleversements, deux guerres d’une violence inouïe, la décimation de la population et l’exil de dizaines de milliers d’habitants (la population russe tout d’abord, après l’arrivée au pouvoir de D. Doudaev, puis une partie de la population tchétchène, à partir de la reprise de la guerre en 1999), que se passe-t-il en Tchétchénie aujourd’hui  ?

La guerre est-elle finie  ?

À l’heure où la Russie entre dans un nouveau cycle électoral, le calendrier nous renvoie par ricochet huit ans en arrière, lors de l’arrivée de M. Poutine au pouvoir en 1999, sur fond de reprise de la guerre de Tchétchénie. Le terme de « lutte antiterroriste », qui faisait suite au « rétablissement de l’ordre constitutionnel » et au désarmement des « bandes illégales » annoncés par B. Eltsine durant la première guerre a officiellement couvert une guerre dont, dans les faits, les civils furent la première cible. Huit ans après la reprise de la guerre, que peut-on dire de la situation  ? La guerre est-elle terminée  ? La normalisation est-elle une réalité  ? Les violences ont-elles fortement diminué  ? La « kadyrovisation » est-elle la seule possibilité de « règlement » du conflit, du moins à court terme  ? La Tchétchénie est-elle « rentrée dans le rang », ou le conflit subsiste-t-il, connaissant une pause ou comme un « arrêt sur image »  ?

C’est pour tenter de répondre à certaines de ces questions que La Revue nouvelle, en écho au dossier « Russie  : regards croisés », publié au mois d’aout, a souhaité proposer une photographie de la Tchétchénie aujourd’hui. Comme toute photographie, elle est forcément incomplète et partielle, et comme toute photographie, l’angle de la prise de vue et le réglage du téléobjectif déterminent une partie du cadrage. Les aspects privilégiés dans ce petit dossier sont ceux d’une « prise de température » par une courte immersion sur place au cours de l’été 2007, celui du travail mené par une psychologue en Tchétchénie auprès de personnes cherchant leurs proches disparus, celui des questions démographiques et de la difficulté, pour un chercheur, de travailler avec des statistiques par définition extrêmement délicates et sujettes à caution  ; en outre, une fenêtre est ouverte sur la littérature tchétchène à travers la présentation d’une nouvelle.

Que se passe-t-il en Tchétchénie aujourd’hui  ?

La description d’une situation paradoxale, où le « mieux » du quotidien se combine avec l’instauration locale d’une dictature, pose des questions de plusieurs ordres  : tout d’abord, les vagues de violence des années de guerre ouverte, et l’impunité qui les a caractérisées ont en quelque sorte déterminé des types de trajectoires différents. Pour les hommes, les destins possibles au début de la deuxième guerre se sont partagés entre combattre contre les forces fédérales, puis contre les forces tchétchènes dites prorusses  ; s’engager dans les milices tchétchènes dites prorusses au fur et à mesure de leur création et des recrutements qu’elles opéraient  ; ou fuir. Ces trois trajectoires témoignaient du fait que vivre en Tchétchénie sans être armé et/ou affilié à un groupe armé (forces de l’ordre/résistance, groupements criminels, etc.) pouvait représenter un risque en matière de sécurité personnelle, au moins tout autant voire plus qu’être justement en possession d’armes. Au début de la guerre, le départ de dizaines de jeunes vers la « forêt » (où sont cachés les combattants) a été en large partie déterminé par la conduite par les forces fédérales de « nettoyages » menés à grande échelle, suivis de rafles et de tortures pour obtenir des aveux. Après un tel passage à la « question », nombreux furent ceux qui n’avaient d’autre alternative que de rejoindre les « boeviki ». Revenir travailler dans la vie civile ensuite, le cas échéant, supposait forcément une protection, les logiques de vengeance pouvant jouer dans les deux sens.

À partir de 2003, la politique de tchétchénisation politique (vote d’une Constitution, instauration d’une administration et de cadres politiques tchétchènes, etc.) et militaire (création de forces tchétchènes ad hoc rattachées aux structures de forces russes ou aux structures de forces de la république) s’est traduite par un transfert progressif d’attributions politiques et militaires par les forces fédérales à des forces tchétchènes.

La plupart des rafles et opérations spéciales, répressions, exactions, ont commencé à impliquer des Tchétchènes, aggravant les tensions intratchétchènes, le poids des dettes de sang interclaniques ou interfamiliales et l’extrême atomisation d’une société où la méfiance et la peur devenaient omniprésentes. Parallèlement, les forces russes, toujours présentes en grand nombre - évalué encore en 2003-2004 à 80 000, il serait plus près de 25-35 000 aujourd’hui -, sont moins visibles, davantage en retrait.
En outre, comme pouvait le suggérer un interlocuteur au cours de l’été 2007, est-on dans la situation où « Kadyrov n’a[urait] plus besoin de recourir à des rafles massives ou à un fort volume d’exactions dans les prisons pour assurer son autorité, dans la mesure où ceux qui sont restés sur le territoire tchétchène lui font allégeance, et ses ennemis les plus déterminés sont soit partis, soit morts, soit ne constituent plus que de petits groupuscules armés comparables à des abreks1  ? » Si l’on suit cette hypothèse, pourrait-on pour autant en déduire que le conflit est « résolu »  ? Ou est-on dans une sorte de temps suspendu, où l’absence d’affrontement de grande ampleur n’est pas pour autant synonyme de fin de conflit, et a fortiori de règlement du conflit, tant les passifs restent présents dans les mémoires, non seulement les griefs « anciens » (colonisation très violente au XIXe siècle, déportation au XXe), mais bien sûr aussi les violences récentes  ?

Ceux d’ici et ceux de là-bas

La nette réduction de la résistance, en nombre comme en termes d’adhésion de la population et de soutien, peut-elle être analysée comme la victoire de l’État russe sur les velléités indépendantistes tchétchènes du début des années nonante et ses diverses incarnations  ? Peut-on parler d’un « assèchement » de la résistance, du fait de la forte chute du soutien de la population  ?

Aborder cette question permet d’en poser une autre, qui renvoie cette fois à la Tchétchénie, dans quel État  ? Est-on face à un État un peu particulier, État tchétchène dans l’État russe, un « État dans l’État » qui serait parvenu à obtenir de Moscou de quoi assurer un pouvoir d’Ubu-roi permettant à ce dernier de défier Moscou à la première occasion  ? Ou le président tchétchène est-il si dépendant de Moscou qu’à la première difficulté, Moscou aurait tous les moyens d’exercer et de maintenir son contrôle sur la Tchétchénie  ? Alors que sont fréquentes les observations selon lesquelles Kadyrov aurait réussi à obtenir de Moscou en termes financiers, matériels, mais aussi bien sûr de prérogatives politiques et de sécurité, bien davantage que ce dont auraient pu rêver les deux présidents indépendantistes de la Tchétchénie post-soviétique D. Doudaev et A. Maskhadov réunis, on peut se demander quel est cet état/État kadyrovien à l’œuvre aujourd’hui.
L’absorption progressive de forces indépendantistes (laïques ou islamistes, parfois mêlées selon la conjoncture du moment, mais ayant pour point commun de s’opposer à la politique de Moscou et à celle de Kadyrov père puis fils) du côté du pouvoir en place pose une question. La conjugaison de la force et de la menace, à l’offre matérielle et à un mieux-être en matière de sécurité, sur fond de décrédibilisation croissante de la résistance pour cause d’absence de projet politique articulé, dans un contexte de tabou absolu sur toute alternative politique et a fortiori sur l’état de la résistance armée, a eu raison de tout projet alternatif à la kadyrovisation, pour le moment tout au moins.

La diaspora, dont une partie importante est en Europe, comme le rappelle Moussa Basnoukaev citant un chiffre de 60 000 à 65 000 personnes réfugiées dans différents États de l’Union européenne a, comme dans toutes les histoires diasporiques, eu tendance à rester en « arrêt sur image » sur la situation qu’elle a dû quitter, et donc ne parvient que très difficilement à évaluer les changements à l’œuvre.
C’est ainsi que l’on voit une faille se creuser et les malentendus se multiplier entre deux parties d’un peuple séparées par les aléas de la guerre, de la fuite, de la survie, d’une façon ou d’une autre. D’un côté, certaines mouvances de la diaspora restent fiévreusement attachées à l’idée d’indépendance et considèrent comme inacceptable de se « kadyroviser », cette posture mêlant bien sûr une large part d’amertume et également parfois le sentiment d’avoir trahi en quittant son pays, même si c’était une question de survie face à des menaces univoques. De l’autre, la vie qui continue sur place, ou plus exactement qui reprend, dans de nombreux domaines, s’accommodant alors du modèle dictatorial, dans la mesure où c’est sous ce modèle qu’une vie un peu plus calme est précisément en train de se dessiner.

C’est aussi dans ce processus de découplage entre « ceux d’ici », en Europe - la Belgique a, par exemple, accueilli environ 7 000 réfugiés tchétchènes - et « ceux de là-bas », restés en Tchétchénie, que la société tchétchène, éprouvée par deux guerres et quinze années de désarroi, se trouve prise. Tandis que « ceux d’ici » nourrissent l’espoir de rentrer un jour, non sans craindre que ce ne soit, pour différentes raisons, définitivement impossible, « ceux de là-bas » se tiennent cois, comme s’il fallait tout d’abord prendre le temps de comprendre ce qui s’est passé, avant d’analyser sur quelles bases envisager la Tchétchénie de demain. Dans les deux cas, il en va de réparation et reconstruction, tant sur les plans matériel et physique que psychologique et moral.