Derrière le déclin du livre, la surproduction et la concentration

Thibault Scohier • le 26 janvier 2017
Médias, culture, édition, livre.

Régulièrement, des prophètes annoncent le début de la fin du livre. Le choc du numérique et la popularisation foudroyante d’Internet auraient sonné le démantèlement du modèle éditorial du XXe siècle et le livre serait chaque année plus moribond ; la lecture et l’esprit critique eux-mêmes seraient menacés d’extinction [1] ! Au-delà du fantasme décliniste de la disparition de « notre civilisation lettrée », ces cris d’orfraie révèlent la grande incompréhension qui entoure la transformation du monde et du statut du livre ; ils dissimulent aussi les rapports de force au sein du champ éditorial.

Le mot même de « livre » n’est pas aussi clair qu’il semble l’être. Dans l’imaginaire social, il a tendance à se superposer à l’image du livre papier, voir du genre littéraire, alors qu’il recouvre une variété multiple de réceptacles et de genres : papier et numérique, bande dessinée et livre scolaire, essai et roman… Si on le considère comme un bien de consommation, le livre est effectivement en déclin. Les derniers chiffres, dans l’espace belge francophone, montrent une décroissance du marché éditorial entre 2010 et 2015, en particulier en 2013-2014, avec une légère embellie en 2015 [2]. Ils confirment une tendance déjà forte dans les années 2000. Bien sûr, cette baisse s’inscrit dans un contexte de tension économique générale et ne peut pas être considérée comme la conséquence de la seule évolution des modes de consommation culturels ou de la dynamique interne du champ éditorial.

Mais si on prend le livre comme un objet et un support, on peut se rendre compte qu’on n’a jamais publié autant de livres. En France, d’où proviennent 75% des livres lus en Belgique francophone [3], le nombre de titres publiés chaque année ne cesse d’augmenter — il est passé de 64.300 en 2010 à 80.255 en 2015 [4]. Un nouveau problème apparaît alors, celui de la surproduction. Si on met de côté les livres techniques et scolaires, produits pour un public et usage bien précis, la somme d’ouvrages publiés en littérature et dans le domaine des idées et des sciences est devenu tel qu’il est impossible de suivre le rythme et d’avoir même un aperçu général des évolutions artistiques et scientifiques de notre temps.

Cette vivacité éditoriale pourrait être une force de notre époque, une opportunité de diffuser toujours plus largement le savoir et les histoires. Cependant, le recul de la catégorie des « grands lecteurs », c’est-à-dire ceux qui lisent plus de vingt livres par an, rend la chose encore plus prégnante [5] : l’éventail de titres publiés ne cesse de croître, et le lecteur moyen en lit de moins en moins. Ou plutôt, il lit autrement : les réseaux sociaux sont devenus l’une des principales sources de lectures quotidiennes de lettres et d’images — le mode de lecture se modifiant avec le support, les jeunes générations socialisent leur rapport à la lecture avec un rythme totalement différent de leurs aînés, mémorisation et compréhension se structurent différemment.

Dans le cas de la littérature, le lecteur confronté à la surproduction est devenu avant tout un trieur. Les grandes maisons d’édition misent sur le principe de continuité, basant leur stratégie éditoriale sur l’idée que le lecteur fidèle s’attend à lire toujours le même produit, à consommer un même bien encore et encore. La surproduction ne s’accompagne donc pas forcément d’une plus grande diffusion de la créativité, c’est plutôt l’inverse. L’uniformisation du livre est inhérente à l’accroissement de la société de consommation et de communication. Publier pour vendre, c’est publier sans risque, et conséquemment favoriser une reproduction à l’infini des mêmes schémas.

La concentration du monde éditorial n’est pas pour rien dans ce constat. Elle s’est mise en place quand l’ancien modèle des éditeurs « familiaux » a laissé place à celui des trusts nationaux et internationaux ; ceux-ci sont construits sur le principe de la diversification, plongeant leurs racines aussi bien dans le secteur des médias que celui de la diffusion ou de la vente. En France quatre groupes contrôle la grande majorité du marché (Hachette, Éditis, Gallimard-Flammarion et Médias Participations) [6]. Dans l’idéal marchand, la production, la publicité, la diffusion et la vente seraient contrôlées d’un bout à l’autre par une poignée d’oligopoles.

À la marge, une myriade de petits éditeurs préservent une autre culture de l’édition, basée autant sur le besoin de vivre de son métier que d’apporter au lectorat des œuvres exigeantes, quels qu’en soient la discipline ou le genre ; ses éditeurs conçoivent leur travail comme un pan nécessaire et actif de la société, les livres ayant pour but de participer à l’élévation intellectuelle, politique, esthétique, philosophique ou spirituelle collective — d’aider en somme les êtres humains à faire l’histoire [7].

Dans ce contexte — surproduction, concentration capitalistique, uniformisation marchande — distinguer ce qui, au-delà des goûts et des appréciations diverses, mérite d’être lu est devenu complexe. En effet, si la numérisation n’a pas tué le livre, elle a en revanche bouleversé l’encadrement de la sphère littéraire : la place des revues, des critiques, des écoles et des courants n’est plus la même qu’au siècle dernier. La source de la légitimité des encadrants a éclaté avec l’accès de tous les lecteurs à des plates-formes de diffusion où ils peuvent eux-mêmes jouer le rôle de critiques, donner leurs avis, construire ou détruire la réputation d’une œuvre ; le bouche-à-oreille s’est institutionnalisé, d’abord sur les forums, maintenant sur les blogs et les réseaux sociaux.

Il est particulièrement difficile de jauger cette transformation toujours en cours. Internet est jeune et son rapport au livre n’est pas encore stabilisé — mais se stabilisera-t-il ? Ne sommes nous pas entrés dans une ère d’auto-modification permanente des médiations littéraires et scientifiques ? Et comment le livre, papier comme numérique, pourra-t-il s’inscrire avec cette fluidité du temps et des formes ?

Ce qui est certain c’est que l’espace francophone n’est pas exempt d’originalité et de créativité. Le livre est tout autant un objet d’art, orfèvrerie des relieurs ; il est toujours l’un des principaux supports éducatifs, central et si souvent photocopié, à l’école ; il fait toujours rêver les enfants avec des histoires et des dessins ; il continue de recueillir les travaux des chercheurs de toutes les sciences et de tous les domaines ; il marie textes et images dans les bandes dessinées… En littérature, des dizaines de petites maisons d’éditions en France, et dans une moindre mesure en Belgique, creusent leurs propres sillons, explorent, découvrent et partagent de nouveaux talents, ou alors de vieilles gloires que les lecteurs francophones auraient manquées.

Le livre ne disparaît pas, il change et comme le reste de la société il est confronté à la généralisation de l’utilitarisme marchand et la domination de vastes oligopoles. À l’inverse des tenants du discours ambiant sur la disparition de la culture, il nous faut constater que le livre souffre de problèmes très concrets, économiques et politiques, contre lesquels on peut agir tout aussi concrètement.

[1Comme l’annonçait le prix de Nobel de Littérature Vargas Llosa en 2013, en parlant de la disparition du livre papier.

[2Marché du livre de langue française en Belgique, rapport produit en 2016 pour le Service général des Lettres et des Livres de la Fédération Wallonie-Bruxelles.

[3Idem.

[4Lire les différents rapports du ministère de la Culture de la République française sur les chiffres clés du secteur du livre, ici en 2010, ici en 2016.

[5Le nombre de grands lecteurs est passé de 26% des Français en 1973 à 16% en 2008, lire « Le lecteur, une espèce menacée » sur le site de Télérama. (À ma connaissance ces chiffres n’existent pas pour la seule Belgique francophone.).

[6On peut lire cette évolution le livre de Jean-Yves Mollier, Une autre histoire de l’édition française, La fabrique, 2015.

[7Sur le sujet, on peut lire, par exemple, les livres d’André Schiffrin parus à La fabrique et qui décrivent l’évolution du métier d’éditeur aux États-Unis et en Europe à partir du témoignage de l’un d’eux : L’édition sans éditeurs, La fabrique, 1999 et Le contrôle de la parole, La fabrique, 2005