Dernières formes de vie

Thomas Lemaigre

Une douzaine de personnes de tous âges arpentent une rue résidentielle à la tombée du jour. Vêtues de gilets fluo, armées de lampes de poche et de seaux, elles s’intéressent particulièrement à l’un des bas-côtés. Nous sommes à la mi-mars, au fond de la haute vallée de la Woluwe à Boitsfort. Le paysage est très urbain mais verdoyant, la forêt n’est pas loin. Que font-ils ? Bénévoles rassemblés par une association de protection de la nature, ils aident les grenouilles, crapauds et tritons à traverser la rue sans se faire écraser. Aux premières nuits sans gel, ces bestioles rejoignent l’étang ou le cours d’eau où elles pondent, et si elles croisent une route, c’est le massacre. Justement, la plupart des populations d’amphibiens indigènes sont en régression en Belgique.

Ce n’est pas nouveau dans un pays aussi urbanisé que le nôtre, la faune sauvage va très mal, pour autant que des notions comme « sauvage » ou « naturel » aient encore une réalité pour nos territoires hyperanthropisés. Mais c’est peu ou prou le cas partout où l’être humain déploie son activité et son habitat. Les médias s’en font le relai de plus en plus souvent : rien qu’en ce premier trimestre, disparition du dernier mâle de la sous-espèce des rhinocéros blancs du Nord, alerte en France sur les oiseaux communs des milieux agricoles, alerte en Corse sur la bactérie tueuse de l’olivier, syndrome de dépérissement aigu des chênes indigènes européens, dégâts spectaculaires dus à de nouvelles maladies ou ravageurs du frêne et du buis, sans parler des vives craintes quant aux abeilles. Même Hubert Reeves se pointe à la Foire du livre de Bruxelles pour s’inquiéter de la disparition des vers de terre.

Les listes rouges des espèces en voie de disparition s’allongent : une espèce de mammifère sauvage sur trois est en péril en France métropolitaine (UICN) ; en vingt-sept ans en Allemagne, les insectes volants ont disparu des espaces protégés à concurrence de 75 % de leur biomasse (Redboud Universiteit) ; 42 % des espèces d’animaux et de plantes terrestres voient leurs populations diminuer pour la zone Europe et Asie centrale, 71 % des espèces de poissons et 60 % des espèces d’amphibiens (IPBES).

Le rythme des extinctions a longtemps été notre principal moyen de perception de l’érosion de la biodiversité — qui ne connait pas le dodo ? —, mais les indicateurs ont profondément évolué ces dernières années. Quelques méta-études récentes ont évalué l’ensemble des populations au niveau mondial pour un nombre important d’espèces, même non ou faiblement menacées, et tirent des constats alarmants, au point que depuis la présente décennie, on ne parle plus d’érosion mais de déplétion ou d’effondrement biologique. Paradoxalement, ces constats arrivent à un moment où la zoologie et surtout la botanique, disciplines assez léthargiques pendant la seconde moitié du XXe siècle, se remettent à faire des progrès impressionnants du fait notamment des avancées dans les techniques d’imagerie scientifique et de séquençage de l’ADN. Faune marine et du sol, insectes, champignons, micro-organismes : pas un mois sans l’identification de nouvelles espèces. Et plus la recherche engrange de résultats, plus l’humanité se rend compte qu’elle ne connait pas grand-chose à la complexité de la biosphère, et donc qu’elle est loin d’être en mesure d’appréhender la totalité de cette sixième extinction massive des êtres vivants.

La présente décennie est vraiment particulière en matière de biodiversité. Ce qu’il faut bien appeler une crise est devenu perceptible pour tout qui veut bien ouvrir les yeux et faire fonctionner sa mémoire : presque plus de moineaux dans nos villes, plus assez d’essaims pour les apiculteurs, moins de lucioles dans l’herbe, etc. Mais s’il s’agit bien d’une crise globale dont les effets locaux sont réels pour chacun, elle est encore sujette à plusieurs biais de perception.

Le premier pourrait se qualifier de syndrome du panda : même si les mammifères supérieurs sont de très importants régulateurs des chaines alimentaires, ils ne représentent qu’une infime part de la biodiversité. Or ce sont eux qui attirent le plus l’attention et la sympathie du public et sont donc mis en avant par les associations de protection de la nature et mobilisent la plupart des moyens dans la recherche scientifique [1]. Or la biodiversité comprend d’innombrables formes de vie, qui sont toutes interdépendantes en tant que maillons indispensables dans de longues chaines d’interactions.

Autre biais de perception de la biodiversité et de son évolution : l’appréhender espèce par espèce, ou désormais population par population, c’est perdre justement de vue ces relations entre elles, qui vont bien au-delà du « qui mange qui » et peuvent atteindre des niveaux de complexité et de sophistication qui dépassent l’entendement : comment les champignons et les plantes à fleurs interagissent-ils ? À quelle vitesse se déplacent les microbiotes qui fertilisent les sols ? Comment s’est constituée et se transmet la flore intestinale ? Or ces interactions, au fondement de la science écologique, engagent aussi l’Homo sapiens pour rien moins que son alimentation (biodiversité alimentaire, dépendance aux insectes pollinisateurs, entretien de la fertilité des sols) et son habitat (matériaux de construction, protection contre les crues, etc.), mais aussi en matière de maladies infectieuses [2], de décomposition des cadavres et des excréments et évidemment de filtration de ce qu’il boit et de ce qu’il respire.

Ce qui doit surtout inquiéter en 2018, c’est la disparition et le déséquilibre des écosystèmes au-delà de leurs capacités d’adaptation et d’autorestauration pourtant phénoménales. Cela vaut pour les milieux sauvages, évidemment, mais avec l’élévation du niveau de développement de la planète, ceux-ci sont devenus résiduaires. L’attention doit donc se porter au moins autant sur les écosystèmes anthropisés, à commencer par les milieux agricoles et sylvicoles, nos champs et nos forêts, y compris leurs cours et plans d’eau et leurs sous-sols. Sous-estimer la diversité des écosystèmes et la fragilité de leurs équilibres, c’est le troisième biais qui nous empêche encore de saisir la pleine mesure de ce qui se déroule.

L’impact de l’activité humaine sur les écosystèmes est de loin la première cause de l’effondrement de la biodiversité. Ces mécanismes sont bien connus et font même facilement l’objet de consensus scientifiques voire politiques. Ils sont attisés par l’extension des territoires urbanisés et des surfaces agricoles exploitées de façon intensive (accélérée par l’extension spectaculaire de la consommation de viande), la pollution généralisée du globe, la surexploitation des mers et des forêts, et la dispersion non contrôlée des espèces qui suivent les hommes dans leur mobilité croissante. Au bilan, 58 % des écosystèmes ont disparu en à peine quarante-deux ans. À ce rythme, ce sont les conditions mêmes de notre bienêtre, de notre développement et vraisemblablement bientôt de notre survie en tant qu’espèce qui s’en trouvent hypothéquées, comme l’ont martelé dans leurs conclusions en mars les scientifiques du dernier sommet de l’IPBES, « Giec de la biodiversité » [3].

Comme le réchauffement du climat, cette « empreinte biologique » est l’un des indicateurs globaux qui nous situent par rapport aux limites non négociables de la planète, et pour tous les deux l’humanité a déjà dépassé les seuils de supportabilité. Mais on l’a dit, contrairement au climat, la déplétion biologique est un processus directement palpable par chacun, ce qui devrait nous faire gagner dix à quinze précieuses années en nous évitant les fadaises à la Claude Allègre comme à la Drieu Godefridi. Car comme avec le changement climatique et le fameux seuil des 2 °C de réchauffement global à ne pas dépasser, il est encore possible de faire demi-tour. Pas pour restaurer la situation initiale ou quelque chose d’approchant, il est trop tard pour cela, mais pour assurer aux générations futures les conditions de leur survie.

Mais que faire ? Avec les parcs nationaux américains, l’approche conservationniste des sites naturels a d’abord été consacrée : les États créent des sanctuaires autour d’écosystèmes remarquables ou fragiles. Avec le risque de laisser filer entre les doigts les paysages banals, notamment les écosystèmes élaborés en coévolution avec l’homme. L’idée a ainsi évolué vers les formules de parcs régionaux à la française. L’approche conservationniste s’applique aussi à des espèces. C’est l’une des missions des jardins zoologiques et botaniques. Pour le végétal, en tout cas pour les plantes comestibles, on conserve aussi la biodiversité sous forme figée, dans des conservatoires de graines comme la collection du Svalbard, ouverte il y a dix ans dans le Spitzberg (Norvège), et qui rassemble aujourd’hui plus d’un million de variétés, mais aussi sous forme vivante, en particulier dans leurs régions d’origine, comme le pratiquent depuis les années 1920 en Russie les stations de l’Institut Vavilov, l’ancien Institut pansoviétique de botanique appliquée et des nouvelles cultures [4].

Mais mettre le vivant sous cloche ou le confiner dans des arches de Noé conduit vite à une impasse, et il y a un an, le bunker norvégien a failli se retrouver inondé par la fonte du pergélisol… Plus les écosystèmes disparaissent, plus il faut en sanctuariser, ce qui a poussé le chercheur américain Edward O. Wilson, père de la sociobiologie, à promouvoir un statut de réserve naturelle pour rien moins que la moitié de la surface terrestre. Mais comme l’ont montré ses détracteurs, une telle approche, même moins ambitieuse, impose des formes de contrôle social, telles qu’elles contredisent toute possibilité de gouvernement démocratique [5].

Ce n’est pas ici le lieu de prendre position dans ces controverses vieilles de deux siècles, mais surtout de montrer que certains curseurs bougent et que ces débats méritent d’être actualisés. Outre les signaux d’alarme évoqués à satiété, il faut se rendre compte à quel point nous restons enfermés dans les paradigmes qui nous ont emmenés ici, comme le mercantilisme et l’utilitarisme. Wilson, pour atteindre son objectif, entend y arriver sans réforme des droits de propriété et donc en mobilisant les détenteurs de foncier privé à travers des mécanismes de marché. De même, l’IPBES a consacré au niveau international la notion de biodiversité, mais aussi celle de services écosystémiques, beaucoup plus ambigüe, qui repose sur un postulat de calculabilité et de commensurabilité intégrales des rapports homme-nature, qui mène directement à l’extension de mécanismes marchands à encore de nouvelles sphères de la réalité. Si l’on a relevé que les enjeux politiques de la biodiversité sont plus consensuels que ceux du changement climatique, voire plus mobilisateurs, les rapports de force globaux en la matière sont à peu près les mêmes et n’autorisent en aucun cas l’optimisme béat.

Notre rapport à la nature est bien particulier. Décor, objet ou marchandise, telles sont les places qu’elle occupe dans la cosmogonie occidentale. Philippe Descola, s’il a qualifié cette spécificité de façon particulièrement pertinente, ne répond pas à la question de savoir comment ces schémas évoluent [6], alors que pour relever les défis de la biodiversité, il nous faut réinventer quelque chose qui inscrit l’interdépendance entre homme et nature comme un principe directeur de nos visions, de nos actions et de nos choix politiques.

Chez nous, l’essor du véganisme et de la défense du bien-être animal, l’engouement de l’an dernier pour « l’intelligence des arbres » [7], et peut-être bientôt pour la « neurobiologie végétale » [8], pourraient être des pas dans ce sens. Encore faut-il que de tels déplacements de curseur ne soient pas juste de nouveaux avatars de nos cosmogonies trop exclusivement naturalistes, surtout bons à les renforcer dans ce qu’elles charrient d’idéalisation, d’anthropomorphisme et autres mécanismes de mise à distance de la nature. Or nous n’avons plus le temps que d’une seule génération pour agir — apparemment pas la mieux outillée [9] —, et même si ce sentiment d’urgence est exagéré, notre méconnaissance du reste du vivant et notre malentendu fondateur avec lui nous imposent de faire tout comme.

La question que pose l’entrée dans l’anthropocène revient somme toute à savoir quelle sera, tôt ou tard, la dernière forme de vie sur terre. Ce que savent au moins les bénévoles qui ont aidé plus d’un millier de batraciens à se reproduire, juste sur un petit morceau de route, c’est quelle espèce détient les clés de la réponse et qu’en cas de bug majeur ce n’est pas celle-là, mais une tout autre [10], encore bien mal connue, qui tiendra le choc.

[1Chansigaud V., Les Français et la nature. Pourquoi si peu d’amour ?, Actes Sud Nature, septembre 2017, 192 p.

[2Comme la maladie de Lyme.

[4Mario Del Curto, Les graines du monde, l’Institut Vavilov, Actes Sud, 2017.

[5Il s’agit là d’une vieille tension de l’écologie politique…

[6De Backer B., « Par-delà nature et culture de Philippe Descola, recension critique », La Revue nouvelle, n° 7-8, 2012.

[7Voir Wohlleben P., La vie secrète des arbres. Ce qu’ils ressentent, comment ils communiquent, Les Arènes, 2017, qui aurait plus adéquatement dû titrer son ouvrage « La vie secrète des forêts ».

[8« Les plantes sont beaucoup plus intelligentes que les animaux », Le Monde, 15 avril 2018.

[9« On a coupé les enfants de la nature », Le Monde, 4 mai 2018.