Dépakine®

Sarah Trillet

En approchant son index de la sonnette, Enrico se met à trembler. Le bouton qu’il s’apprêtait à pousser se déforme : une fleur éclatée lui explose au visage, un foyer de chair s’embrase au creux de son ventre, ses pupilles se dilatent comme de l’encre sur du papier buvard. Dans sa boite crânienne ses neurones crépitent, il sent l’approche de la foudre.

Il plonge la main dans la poche de sa veste, attrape un carré de blister, expulse la substance salvatrice, l’engloutit. Sa bouche est sèche, le cachet reste collé à l’arrière de sa gorge. Son pouls s’emballe, lui cogne les tempes, les veines prêtes à en crever la surface, il sue. Il aspire une bouffée d’oxygène. Ex-pi-ra-tion. Longue. Il recommence. Trois fois. Le feu s’étouffe dans ses entrailles et le bouton noir réapparait.

Enrico, quarante-neuf ans. Professeur d’histoire. Jusqu’à il y a peu, il ressemblait à l’une de ces créatures éteintes, une pièce abandonnée où toutes les ampoules ont grillé les unes après les autres sans que jamais personne ne les remplace.

Célibataire. Pas de femme dans sa vie depuis Myriam. Myriam… Belle, ronde, douce, épineuse. Orageuse à merveille, des colères du feu de dieu, déflagrations exquises. Une bouche charnue, rose comme une framboise gorgée de sucre et d’eau. Et l’acide des mots qui parfois mordaient la langue. À sang. Cette femme non seulement lui affolait les sens, mais surtout elle le rassurait. Elle était la couverture chaude des nuits glacées, le lait dans la gorge de l’enfant affamé, le rempart contre tous les emmerdements de la vie. Sa simple présence diluait toutes les peurs que pouvait connaitre un homme.

Puis ça s’est détraqué, elle devenait pâle, tournait de l’œil au moindre effort. En quelques mois sa balance ne soutenait plus que le poids d’un moineau, ses flancs avaient fondu comme du beurre léché par une flamme trop avide. Dans le cabinet aux murs défraichis, Enrico s’était accroché les yeux au morceau de papier peint déchiré derrière le visage navré du médecin. Ça lui avait permis de rester droit sur sa chaise. Il avait fixé le lambeau de papier plusieurs secondes alors que le sens du mot qu’il venait d’entendre lui labourait le cerveau. Un mot qui cogne. Qui dit c’est grave, c’est terminé. Un étau de douleur s’était refermé sur lui et ne l’avait plus lâché pendant des mois. Il s’était réfugié dans la solitude, avait disparu de son lycée avant de refaire surface un jour de septembre, à la rentrée. On ne lui connaissait pas d’autres femmes.

Tout le monde s’en foutait d’Enrico. Et c’était réciproque. Il évitait le contact et n’éprouvait aucun intérêt à se lier aux autres. Il dressait un mur de dédain autour de lui. Chaque matin, il apparaissait dans la salle des profs flanqué du même costume élimé, mal rasé, saluait ses collègues d’un grognement. Il s’attablait et se plongeait dans un magazine de quincaillerie jusqu’à ce que la sonnerie retentisse. Le tocsin. À tous les coups il sursautait. Et il rejoignait sa classe, du plomb coulé dans les tibias.

Et puis, il y avait eu cet accident. Alors qu’il rentrait chez lui un carton de courses calé sous le bras, une guêpe s’était mise à tournoyer autour de lui. Pestant et agitant la main devant lui, il avait à peine senti la résistance du ruban rouge et blanc qui s’était tendu sur son ventre. Ses pieds avaient ensuite plongé dans le vide. La tête d’Enrico avait heurté le béton éventré du trottoir en chantier.

Diagnostic : épilepsie avec hallucinations. Ce qui signifiait qu’à tout moment un court-circuit pouvait traverser son cerveau. Il n’en avait gardé aucune séquelle visible. En revanche, cet accident semblait l’avoir frappé d’une sorte de grâce. Le plafonnier d’Enrico s’était comme rallumé, et en lieu et place d’ampoules grillées, de gros spots inondaient désormais sa boite crânienne de lumières multicolores.
Depuis, Enrico joue avec les crises, repousse son traitement, oublie ses cachets. Il laisse le tonnerre rouler et l’envahir. Près de perdre le contrôle, il avale fissa le comprimé de Dépakine serré au creux de son poing. Ça ne marche pas toujours.
La métamorphose a été remarquée au lycée. Chaque semaine, les élèves scrutent cet instant où en plein exposé d’un épisode historique, l’un des protagonistes prend littéralement possession d’Enrico. L’œil allumé et la main sur le cœur, il s’anime sous les traits d’un Napoléon recevant son sacre, il bondit comme un diable sur une chaise pour incarner un général exalté prêt à lancer son armée sur l’ennemi. Ses mimes laissent les élèves hilares et étourdis.

Du reste, il enlumine ses exposés de parallèles avec un évènement artistique qu’il accole à l’un ou l’autre épisode mémorable. Féru de peinture, il évoque souvent des femmes puissantes, aux formes généreuses peintes par de grands artistes. Ainsi, évoquant Henri IV s’apprêtant à signer l’édit de Nantes, il ajoute qu’au même moment le Caravage s’émouvait de la beauté de son modèle, la plantureuse Fillide Melandroni, qu’il peint sous les traits de Judith dans une scène où elle décapite le tyran Holopherne, chef des armées assyriennes.

L’index d’Enrico est à quelques millimètres du petit bouton. Il respire et prend par les cornes ses esprits prêts à repartir au galop. Dents et lèvres serrées, il siffle :

– Putain ça me reprend ! Respire, il faut res-pi-rer.

Il concentre son attention et avance la main, tend le doigt.

– Se calm…
Le son effroyable de la sonnette retentit, auquel répond la vibration éraillée d’une voix masculine à travers les grilles du hautparleur.

– OUI ?

Ses pensées se rassemblent d’un coup, le sol redevient ferme sous ses pieds. Enrico s’entend répondre d’une voix lointaine - B… Bonjour, je… je viens pour la visite.

Seconde agitation de l’air glacé, vibration électronique suivie d’un «  clac  » aux accents cuivrés, invitation irrévocable à franchir le seuil. Enrico s’appuie sur la porte et entre.
Un jeune homme fluet d’une trentaine d’années apparait, tout sourire, un rayon de soleil lui macule la moitié du visage. Il lance à Enrico un bonjour jovial et lui tend la main. Étreinte d’une main chaude et sèche qui contraste avec le froid et la moiteur de la sienne. Enrico s’en dégage d’un geste preste, frotte sa paume sur sa cuisse, esquisse un sourire timide. Ils demeurent tous deux un instant interdits, s’observent dans le silence.

Signe du menton en guise d’invitation, le jeune homme pivote sur lui-même dans un twist et saute sur la première marche. Enrico lui emboite le pas. Sur les escaliers court un tapis grenat de velours, les semelles glissent dans son moelleux. Ils traversent un premier palier silencieux. Enrico remarque l’odeur d’encaustique et de détergent à l’huile de lin. Une odeur de propreté noble, familière.

Au deuxième étage, le jeune homme bifurque et s’immobilise devant une porte, tapote une suite de chiffres sur le clavier qui jouxte la poignée. Bruissement métallique de la serrure, suivi d’une vibration électronique longue.

À l’écoute du son, Enrico se fige. Ses globes oculaires basculent, des éclairs lézardent la toile rouge dorée de ses paupières. La tirade électronique sifflée par la serrure résonne en lui, des petites balles de polystyrène affluent dans son ventre et rebondissent joyeusement les unes contre les autres.
La pensée d’Enrico se dissout comme un comprimé effervescent dans de l’eau, puis se rassemble comme des billes sur un aimant pour dessiner une scène tangible.

Vue sur un appartement. Enrico a quatre ans. Sa sœur en a dix. Ils sont enfermés. Derrière la porte verrouillée il crie, appelle sa mère. Son petit corps est enserré entre les bras de sa sœur. L’étreinte est forte, presque douloureuse. Les joues brulantes, il se débat. À chaque nouveau cri, elle resserre son étreinte et presse de toutes ses forces la petite poitrine palpitante. Une voix douce lui parle. Maman va revenir lui dit-elle, elle revient toujours. Elle le serre, il crie. Elle serre plus encore. La voix durcit : Vas-tu cesser, vass-tu te calmer à la fin ? La force d’Enrico décuple, des hématomes apparaissent à la surface de sa peau.

Alors enfin, la serrure souffle son chant électronique. Buste ostentatoire, la mère d’Enrico réapparait derrière la porte. L’étreinte de sa sœur se relâche. Enrico bondit, galope, saute dans les bras de sa mère et plonge le visage dans le corsage charnu et tiède, lui mouille la peau de morve et de larmes. Accolade sensuelle, il respire à pleins poumons. Des effluves de lait, de datte mure et de lys écrasé explosent en une symphonie odorante. Sa mère lui caresse et embrasse la tête, lui frotte les joues, effleurement des lèvres. Au creux du ventre d’Enrico, dilatation de chair, les prémices d’un désir, puissant. La Laitière de Rembrandt, le buste et la bouche de Judith, l’Anita Ekberg de La dolce vita, Artemisia Gentileschi. Puissances lascives et odorantes, rassurantes qui défilent derrière ses yeux.

Enrico revient peu à peu à lui. L’air peine à se frayer un passage à travers sa trachée rétrécie. Quelques secondes s’écoulent, sa conscience reprend peu à peu appui sur les murs qui l’entourent, sur le visage inquiet posé sur lui.

– Ça va monsieur ? La question du jeune homme le ramène tout à fait à lui.

– Oui, ça va… Ça va très très bien. Allons-y s’il vous plait…

Ils pénètrent dans l’appartement, la porte claque derrière eux. Enrico sursaute, se retourne, fixe la serrure. Une vague chaude lui monte au ventre et le traverse jusqu’à la racine de ses cheveux. Le jeune homme débute ses explications :

– Nous avons tout d’abord le séjour… ensuite…

– ET TU, BRUTE ?, éclate Enrico d’une voix bourrue.

Sidéré, le jeune fluet s’interrompt. Enrico lui fait face, ses yeux plongent comme deux lames dans le regard bleu pâle.

– P… Pardon ?

– Où est ton poinçon Brutus ? Il avance les mains et soulève le pull du jeune homme, explore ses flancs, le palpe, tâtonne et lui agrippe les fesses. Le jeune homme tente de se dégager des assauts d’Enrico, qui, collé contre sa poitrine, maintient une étreinte ferme. Ils ressemblent à un couple grotesque dansant un slow de fin de soirée alcoolisée. Enrico souffle dans l’oreille du jeune homme en le serrant d’autant plus fort :

– Je sais qu’il est sous ta robe Brutus, montre-le-moi ! Je sais tout. Ce soir au Sénat l’un de vous me découvrira l’épaule et ce sera le signal ; vous fondrez sur moi, tous, comme des bêtes sauvages et me transpercerez le corps de vos poinçons. Tu auras quelques hésitations et le remords te traversera un instant, mais tu finiras toi aussi par me frapper, Brutus. TU QUOQUE MI FILI !

Sur ces derniers mots, Enrico repousse le jeune homme qui bascule en arrière. Un son de branche sèche craque dans l’air, le corps fluet glisse comme de l’huile le long de la cloison qu’il vient de percuter. Assommé. Sa tête retombe sur le côté tel un cygne au cou brisé. Il a quelques minutes devant lui.

Enrico se dirige vers la porte et enchaine ses mouvements dans un ordre minutieux. Il pose son sac à dos au sol et en sort une série d’outils avant de s’affairer sur la serrure, dont il connait le moindre rouage. Sa panique se mue peu à peu en ravissement, enfle à chaque tour de vis, en sentant la résistance suivie du relâchement de chaque tête de boulon cédant sous sa force dans un roulis sensuel. La dopamine gicle dans son cerveau. Peu à peu la serrure s’ébranle et se détache de son socle.

Enrico prend la serrure dans ses mains en coupe, comme s’il soupesait un petit animal fragile et la contemple, savoure le contact du laiton frais entre ses doigts. Il l’enfuit ensuite dans son sac à dos et range ses outils à la hâte, avant de prendre la fuite dans la cage d’escalier déserte.

Arrivé chez lui, Enrico se rend à l’entresol et pousse une lourde porte ouvrant sur une pièce sombre. Une table en bois brut trône au centre de la pièce, jonchée d’outils en tous genres, de clés et de marteaux autour d’une enclume et d’un chalumeau. Sur les murs latéraux sont suspendus pointeaux, pinces et chasse-goupilles de diverses tailles, accrochés à de longues traverses de bois. Il s’avance vers le fond de la pièce, face à un mur recouvert d’une étoffe pourpre en velours épais tendue entre deux trépieds. Il tire sur l’un des pans de l’étoffe qui coulisse le long d’un rail métallique. Ses gestes sont lents, cérémonieux, comme recueillis. Peu à peu la lumière tamisée diffuse dans ses pupilles le scintillement de quinze serrures électroniques fixées sur un large panneau en fer. Enrico se saisit d’un boitier suspendu au bout d’un fil électrique et l’enclenche. Les serrures se raniment de concert, soufflent leur haleine de métal mêlée aux effluves d’huiles lubrifiantes et entament leur symphonie électronique. Enrico, au comble de la grâce et les gestes toujours lents, sort la nouvelle acquise de son sac en murmurant :

– Tu es revenue, maman, tu reviens toujours…