Demain le service citoyen

Les parcours d’entrée des jeunes dans la vie adulte sont devenus problématiques. Les modes de socialisation par la famille, par les loisirs, par l’école ou par l’emploi, de l’aveu de ceux qui les portent, butent sur des difficultés qui leur apparaissent insurmontables. Si les analyses en la matière sont divergentes, on ne peut que se rendre à cette évidence : sont notamment en jeu ici des déséquilibres sociaux, économiques et culturels qui appellent la mobilisation de nouveaux leviers, de nouvelles visions, de nouveaux projets.

Avec le service citoyen, nous nous plaçons d’emblée dans ce débat, bien plus loin que les simples constats et plaintes, à un niveau d’ambition qui n’a rien d’anodin. C’est la principale raison pour laquelle La Revue nouvelle a imaginé un tour de la question, entrepris en collaboration avec la Plateforme pour le Service Citoyen, l’organisation qui rassemble les acteurs, issus pour la plupart des mondes associatifs du volontariat et de la jeunesse, qui se mobilisent depuis quelques années sur le projet. Il en ressort un dossier dense, forcément très bien informé, qui cherche une voie équilibrée et constructive entre constats, hypothèses et ambitions, entre le plaidoyer et la mise en discussion.

Perspective large et définition

Avec le service citoyen, on ne parle plus depuis belle lurette de pistes de réflexion gadget, encore moins de modélisations théoriques ou de scénarios prospectifs fumeux : ce dont il s’agit, c’est de la recherche et du développement d’alternatives fortes. Nous ne pouvons pas nous empêcher de faire le parallèle avec des projets à haut potentiel de changement social et culturel, comme le partage du travail ou l’allocation universelle - projets qui, nos lecteurs s’en souviendront, ont, dans notre espace public francophone, été éclairés et promus par des réflexions publiées dans La Revue nouvelle.

Le service citoyen, si son appellation n’allait pas de soi, n’est autre qu’un dispositif de mobilisation et d’accompagnement de jeunes dans des activités d’utilité sociale, en solo et/ou en groupe, et essentiellement sur le territoire national. On parle de service parce que l’opération mobilise les jeunes sur une longue période - le plus souvent de six mois à une année entière - et de façon désintéressée, c’est-à-dire avec une indemnité modérée. Le dispositif inclut également l’identification, la coordination et la préparation des actions, chantiers, etc., le plus souvent décentralisés. Et la logistique inhérente à la mise en branle de contingents de centaines de jeunes. En Belgique, les promoteurs de ce projet s’appuient notamment sur le service civique qui connait depuis peu un nouvel élan en France, et dont les grandes lignes sont tracées dans notre première contribution par Valérie Becquet, qui dissèque aussi les premiers éléments d’évaluation sur les jeunes touchés et ce qu’ils y trouvent, en combinant logiques altruistes, logiques de parcours professionnel et logiques de socialisation. Cette contribution est suivie par un instructif tour d’Europe, guidé par Jean-Claude Richez, où on découvrira la diversité des approches et des dispositifs existants, et surtout l’ampleur impressionnante d’une partie d’entre eux.

À l’heure où les crises globales se sont transformées en un empilement de problèmes macro pour lesquels nos sociétés semblent jusqu’ici incapables de trouver les modes de résolution à la hauteur, à l’heure aussi où la mobilisation de la société par la politique et l’État n’est pratiquement plus qu’un souvenir et où les marchés de l’emploi, notre «  grand intégrateur  » depuis un siècle et demi, sont définitivement déséquilibrés, de grands projets de réformes radicales sont plus que jamais indispensables. Or pour le moment ils restent encore à la marge des débats.

Projet jeune, projet d’avenir

Le service citoyen est encore assez jeune pour ne pas être affublé de cette sorte de stigmate, en tout cas quand il ne se sent pas obligé d’aller puiser sa légitimité dans le service militaire, qui est à bien des égards non son ancêtre, mais son contraire. Il apparait comme un projet attrayant, susceptible de catalyser, d’un côté, les besoins et désirs de jeunes qui, nombreux si pas majoritaires, ne sont pas mobilisés par ce que la société leur propose comme transitions vers la vie adulte, ni comme perspectives à court terme d’intégration dans l’économie. Et qui, de l’autre côté, rencontre les besoins de citoyens, d’associations et de collectivités locales à la recherche d’énergies pour déployer des solutions aux problèmes qu’ils doivent affronter. Potentiellement, avec le service citoyen, on réinvente la manière de programmer des trajectoires existentielles à partir de valeurs clés comme le partage de la reconnaissance, les solidarités chaudes, l’engagement par l’action, toute une série de valeurs qui sont autant de ressorts, comme le montre Céline Tignol, qui analyse avec la philosophie sociale d’Axel Honneth les rencontres avec les jeunes mobilisés cette année dans un premier projet pilote.

Si on se risque à faire un peu de prospective optimiste, des organisations au public bénévole vieillissant comme les mutuelles ou certains mouvements d’éducation permanente trouveraient ici de quoi renouveler leurs troupes, intégrer de nouveaux enjeux sociaux... et de nouvelles générations de cadres. Et qui sait, on ira peut-être même plus loin. Par exemple vers la constitution de nouvelles générations de collectifs citoyens, d’innovations en matière d’économie, de culture, de convivialité. Le parallèle avec l’objection de conscience et le service civil saute aux yeux.

Mais ne nous emballons pas... Un autre point fort du projet de service citoyen est plus prosaïque : l’institutionnaliser ne nécessite pas de mettre à bas des pans entiers d’institutions qui font tant bien que mal leurs preuves, ce qui lui confère une acceptabilité sociale quasi immédiate. La discussion passe très vite de la question des finalités à celle des modalités. Non que les finalités aillent d’elles-mêmes et s’emboitent avec fluidité les unes dans les autres, ce dossier le montre en partie. Mais le service citoyen ne se présente pas d’emblée comme une remise en question frontale du salariat, de la croissance ou des rôles de l’État. Il a ainsi déjà fait l’objet de plusieurs propositions de loi.

Protection sociale et politiques de la jeunesse

Projet mou ? Oui, il est possible de penser le service citoyen en petit, comme une espèce de sparadrap, un dispositif qui prendrait place dans des interstices entre politiques d’insertion et politiques de jeunesse. Ce qu’on voit au contraire dans ce dossier, c’est que la manière dont le projet est en train de se positionner dans notre pays passe par une vision volontariste sur plusieurs points cruciaux. Il faut en relever au moins deux.

Un service citoyen devrait être ancré de manière forte dans les mécanismes redistributifs de l’État providence, par la définition et la promotion d’un statut du jeune en service citoyen qui le situe clairement dans le système de droits qui structurent l’accès à l’enseignement supérieur et au marché de l’emploi (allocations familiales, accès aux allocations de chômage, etc.). Le service citoyen, assorti de tels incitants, devrait fonctionner de telle sorte qu’il représente une option aussi crédible que les années d’études, le premier emploi, etc. Il doit offrir une occasion de sortir ou de contourner les cases chômage ou stage d’attente par lesquelles passent la majorité des jeunes, et en particulier les plus défavorisés. Peut-être jusqu’à formaliser un droit au service citoyen ?

Second pilier de la version belge en gestation du service citoyen : son adossement résolu aux politiques de jeunesse. Le rassemblement et l’accompagnement des jeunes concernés ainsi que la mise sur pied des actions individuelles et/ou collectives de service ont tout intérêt à être le fait de ce qu’on appelle les « acteurs jeunesse ». Lesquels ? Vaste chantier. Depuis au moins vingt ans, le secteur jeunesse en Fédération Wallonie-Bruxelles s’est trop caractérisé par un marasme paralysant les innovations d’envergure. C’est sans doute vers ses parties les plus mobiles, vers ses marges ou vers de nouveaux acteurs qu’il faudra se tourner pour trouver les indispensables alliés opérationnels. Par exemple vers les services d’action en milieu ouvert (AMO) qui relèvent de la politique sociale de la jeunesse et qui travaillent avec un public dont la participation au service citoyen l’ouvrira sur une réelle mixité sociale.

C’est d’ailleurs en bonne partie ce qui est en train de se produire sur le terrain. Utilisant le statut du volontaire organisé par la loi fédérale au sein de notre appareil de législation sociale, la plateforme a lancé en 2011 un projet pilote de service citoyen qui concerne quelques dizaines de jeunes et qui va se prolonger et s’étendre. Autre initiative sur le terrain, l’association SolidarCité a créé depuis des années un prototype de service citoyen avec une formule baptisée «  l’année citoyenne  » qui est, depuis deux ans, en train d’essaimer de façon horizontale vers un premier cercle d’acteurs associatifs intéressés.

Revenir aux jeunes

Il reste à savoir si ces bribes d’institutionnalisation sont à la hauteur des défis culturels de la jeunesse et des évolutions psycho-anthropologiques qui y semblent à l’œuvre. Jean-Pierre Lebrun y voit une ressource pour recombiner les déterminants sociaux qui structurent la personnalité, redessiner le jeu entre autonomie et limites. Le service citoyen lui apparait ainsi comme une incarnation vivante de ce qui doit symboliser dans notre société l’instance du collectif et de l’interdépendance entre les individualités, instance dont il redoute l’estompement généralisé au profit des logiques purement horizontales qui caractériseraient désormais la socialisation des jeunes.

Olivier Servais nous montre dans la foulée à quel point la génération née dans les années nonante développe une manière de faire collectif, de faire société et de faire sens qui déborde et déroute nos héritages en la matière. Projet jeune, projet qui met pour partie les jeunes aux commandes, le service citoyen doit être pensé pour avoir les moyens de prendre les bonnes options : rester congruent avec certaines valeurs prégnantes chez les jeunes (comme l’attachement à des microcommunautés de pairs) et aux manières dont ils se projettent dans l’avenir.

Solidarité, convivialité, émancipation et accès aux droits, mobilisation des jeunes et de la société civile, pragmatisme, innovation et transformation de la société sont les principes actifs qui animent le projet. Avec de premières expérimentations et avec une batterie de plus en plus solide de convictions, d’arguments et d’hypothèses, l’enjeu va être dans les mois et années prochaines de garder cette double ligne de conduite face à l’inertie propre à la matière politique. D’abord parce que les innovations politiques à l’attention des jeunes, comme le montre Abraham Franssen, cristallisent nombre d’enjeux qui les emmènent - les détournent - vers les logiques de l’activation ou à tout le moins de l’insertion professionnelle.

D’autre part, pour faire passer le projet, les tentations seront nombreuses de le moduler, et même de l’affaiblir. Au risque de le vider de sa substance et d’en faire quelque chose qui échoue à mobiliser les jeunes, ou qui ne mobilise que quelques privilégiés, ceux qui sortent des écoles d’élite et font déjà le gros des troupes du service civil européen, des programmes d’échanges linguistiques, etc. Au risque donc d’en faire un échec par rapport à ses objectifs vis-à-vis des jeunes comme vis-à-vis des besoins sociaux, mais aussi un échec au vu d’indispensables ambitions de transformation sociale.

Menaces et chantiers ouverts

Notons enfin à propos de ce dossier qu’il n’a pu ni voulu atteindre l’exhaustivité. Il laisse ainsi plusieurs taches aveugles dans le tableau, en particulier la question de l’indemnité des jeunes mobilisés, qui est de toute évidence délicate. Souvent le montant octroyé est sous les standards au risque de dérives comme cela a déjà pu se passer avec des emplois d’insertion. Dans un pays qui a poussé au plus loin la formalisation et la hiérarchisation concertées des métiers et tâches professionnelles, un tel défi est loin de nous apparaitre comme insoluble.

On doit se demander pour conclure si le service citoyen n’est pas en train de s’élaborer sur la base d’une fragilité congénitale : peut-être doit-on y clarifier le rôle que doit y jouer l’État. Oui, l’ancrage dans la panoplie des droits sociaux est déterminant. Oui, comme le montre Julien Pieret en discutant de l’entité de l’État qui doit être compétente en la matière, le parallèle est indispensable avec la loi sur le volontariat, pour assurer au jeune « servant » un statut qui garantira au niveau national un socle homogène au dispositif, une base qui soit émancipatrice plutôt qu’asservissante. Mais le rôle de l’État s’arrête-t-il là ? Certes, un soutien financier est nécessaire pour la logistique des actions locales à mener. Mais si l’État doit se mouiller, c’est au titre de ses politiques fonctionnelles (d’aide à la personne, de conservation de l’environnement, etc.), en accord avec nos habitudes de « liberté subventionnée », pour leurs qualités et malgré leurs défauts. Car trop attendre de l’État en la matière et projeter sur le service citoyen un idéal de restauration de l’autorité publique, c’est se tromper de combat. La dynamique doit être avant tout celle de la société civile et celle de la jeunesse. Ce qui permettra, pour citer Martin Hirsch, aujourd’hui président de l’Agence française du service civil, de « s’appuyer sur les valeurs des jeunes pour transformer la société ».

La rigueur budgétaire désormais de mise, si elle n’a pas pour effet de tuer dans l’œuf toute nouvelle vision susceptible de mobiliser la société, obligera à opter pour cette subsidiarité, entendue au sens d’alliances régulées avec les acteurs et ressources prêts à faire mouvement ensemble.

C’est à la lumière de cette question du rapport État-société civile qu’il nous semble opportun d’anticiper et de discuter les risques d’instrumentalisation et de détournement du projet par des politiques sociales de plus en plus empreintes de contrôle, et de tenter de conclure - pourquoi pas à une autre occasion dans l’espace de La Revue nouvelle ? - le débat encore ouvert sur le caractère obligatoire ou non du service citoyen. En pointant déjà avec ce dossier que nous avons en Belgique un réel atout : le service citoyen est conçu, promu et expérimenté par la société civile, non par un parti ou une administration.