Défilé

Anathème • le 12 juin 2013

On n’invente rien. Ou si peu. Prenez la mode, par exemple : une répétition cyclique du même ! Ce qui s’exhibe aujourd’hui ressemble à s’y méprendre à ce qui passait à la télévision en 1985 ! Et, à nouveau, des mannequins dont on nous prétend qu’ils sont des gens comme nous défilent avec des modèles qui leur vont beaucoup mieux qu’à nous, qui ont été créés pour eux, retouchés sur eux, et qui, sur nous, crieront que nous n’appartenons pas au même monde, que nous sommes médiocres, mal fichus, incapables, que sais-je encore ? Des pigeons, voilà ce que nous sommes ! Les dindons d’une farce répétitive, d’un infini recyclage, d’une recombinaison éternelle des mêmes éléments. Le contexte, les besoins, les envies, les nécessités matérielles ? Bigre ! Il s’agit bien de cela ! Ni pertinence ni impertinence dans ce monde autoparodique pénétré de son sérieux.

Certes, quelques grands créateurs ont eu des idées sortant des sentiers battus. Quelques-uns, bien rares en fait, on révolutionné la mode. Mais notre lot n’est pas de vivre dans leur monde. Nous nous contentons d’un prêt-à-porter qui se caricature lui-même, occupé qu’il est à singer la haute couture.

Voyez-les défiler, les modèles qui nous présentent les mesures de l’année ! Une ministre s’avance d’un pas que l’on qualifierait de maladroit si l’on ne savait que ce subtil tangage n’est autre que le catwalk. La voilà qui essaie de nous vendre « plus de bleu dans les rues », des peines incompressibles, une justice plus rapide, une application effective et stricte des peines, un suivi rigoureux des libérés conditionnels, une surveillance électronique permettant d’éviter l’incarcération, un accroissement des places disponibles en prison. Pour notre bien, nous serons tellement plus en sécurité, ça nous ira tellement bien ! Ça ne nous a pas réussi en 1990 ? La collection 1998 nous a transformés en boudins ? Les modèles 2004 ont craqué de toutes leurs coutures avant la fin de l’année ? Nous n’avons rien compris, cette fois, c’est la bonne, une étude a prouvé que…, il suffit cette fois de…, l’atelier de confection n’est plus le même,… Tout a changé, en somme.

Mais voici déjà que s’avance un ministre nous présentant les dernières nouveautés en matière d’abattements fiscaux pour les grandes fortunes, de déclarations libératoires iniques, d’allègement des charges, d’exemptions fiscales pour les plus-values boursières et de taxation forfaitaire des revenus immobiliers. Dans la foulée, un autre arbore le chamarré costume des restrictions budgétaires. Le keynésianisme, c’est dépassé, il faut se rhabiller de néolibéralisme, cette grande nouveauté ! Sous les flashs qui crépitent, il virevolte, tout à sa joie de figurer, demain, en première page des journaux, convaincu de « faire le buzz », rêvant à une déferlante de « likes » sous ses statuts Facebook et de « retweets » de ses nouveautés les plus faisandées lâchées sur Twitter.

Décidément, on invente bien peu et l’on nous vend fort cher toutes ces vieilleries reconditionnées qui ont fait la démonstration de leur vanité. Les mannequins, ces escrocs au sourire radieux, portent, sous les apparences de la beauté et du succès, avec l’innocence des imbéciles, des projets qui, au mieux, nous ridiculiseront et, au pire, nous ruineront et nous condamneront à un quotidien si déprimant qu’il nous faudra bien nous raccrocher une fois de plus à nos marchands de rêves d’occasion pour croire que, demain, ça ira mieux.

La mode, cruel miroir aux alouettes !