De recteur à top manageur : la nouvelle université marchande

Renaud Maes

L’avant-projet de décret « paysage de l’enseignement supérieur » du ministre Marcourt (PS) aura fait couler beaucoup d’encre. Fait pour le moins inusuel, une partie de celle-ci a servi à des luttes entre recteurs qui se sont concrétisées par des lettres ouvertes et des communiqués de presse. Pourtant, comme l’affirment cinq recteurs signataires d’une lettre ouverte à destination de leur collègue de l’UCL, « il n’est pas dans nos habitudes de traiter publiquement de nos divergences de vues, nous avons un Conseil des recteurs pour en débattre [1] ». Le Conseil des recteurs (Cref) est en effet un lieu opaque où siègent les seuls recteurs, et qui gère pourtant les bases de données centralisées « étudiants » et « personnels » de toutes les institutions [2] et coordonne les « interfaces » entreprises-universités hors du contrôle étatique. C’est dans ce cénacle fermé que se prennent les « avis collégiaux des recteurs » — selon une formule consacrée, avis ensuite transmis « en bloc » vers les organes officiels, qui se contentent fréquemment de ratifier les décisions rectorales. Il est dès lors pour le moins surprenant de voir les recteurs délaisser cette instance pour étaler leurs différends dans les médias ; cependant, pour quiconque étudie les mutations de l’enseignement supérieur, cette évolution était prévisible.

L’ensemble des réformes récentes visant à transformer radicalement les missions et modes d’organisation des institutions d’enseignement supérieur participent de la transformation des universités en entreprises concurrentes et par là, des recteurs en chefs d’entreprise. Les recteurs ne sont plus (uniquement) des « primus inter pares [3] » : ils sont devenus des top-manageurs élus par les « stakeholders » de l’université. Leurs priorités ont glissé doucement du développement des « missions historiques » — recherche fondamentale (en ce compris expérimentale) et enseignement (en ce compris la diffusion large des connaissances par-delà les frontières des campus) —, à des enjeux organisationnels internes et stratégiques externes. Ainsi, les recteurs brillent plus par l’annonce de plans de restructuration de leurs institutions que par le soin qu’ils apporteraient à remplir leurs missions dans le cadre des commissions internes — généralement déléguées à des vice-recteurs.

Cette évolution s’accompagne d’un foisonnement de nouveaux modes de communication censément plus « personnels ». Par exemple, le recteur de l’ULg, Bernard Rentier, a depuis longtemps lancé un blog qui lui permet notamment d’invectiver publiquement une chercheuse qui démissionne de son institution en critiquant l’évolution du système universitaire [4]. Le même Bernard Rentier manie férocement l’ironie lorsqu’il critique les chercheurs « désexcellents », quitte à user au passage de sophismes de généralisation (au sens de J. Stuart Mill) [5] et autres effets de style qui lui permettent de présenter ses options politiques comme de « bon sens » : s’appuyant sur les discours dominants (l’implacabilité de la concurrence, leitmotiv de la raison néolibérale [6]) plutôt que sur un examen attentif des arguments de ceux qui demeurent ses collègues, il les disqualifie à la manière d’un quelconque communicant dans un débat public. Dans le même ordre d’idées, le recteur de l’ULB, Didier Viviers, a profité de la récente crise autour du « paysage » pour lancer son « blog-notes » intitulé « Libres Examens », blog dont l’absence de possibilité de commenter le contenu s’inscrit sans doute dans la disjonction conceptuelle que ledit recteur opère entre libre examen et libre expression ainsi que dans sa réflexion générale sur les « conditions nécessaires » du débat argumenté.

Les recteurs — et c’est surtout sensible pour les trois universités « complètes » — sont devenus des « décideurs-communicants », et n’ont plus forcément de volonté d’associer dans la prise de décision leurs administrés ; lesdits administrés sont ainsi relégués au rang de « masses » à lancer dans les guerres qu’ils se livrent les uns aux autres. On notera ainsi que la grande majorité des recteurs n’ont « informé » les communautés universitaires du contenu de l’avant-projet de décret du ministre Marcourt qu’en adoptant un point de vue relativement unilatéral (« pour » ou « contre »), usant de slogans en guise de mots d’ordre (tout en s’accusant les uns les autres de fonctionner de la sorte [7]).

Autre caractéristique des échanges récents, le fait que les recteurs s’expriment au nom des directeurs-présidents des hautes écoles, chacun se prévalant du soutien d’une majorité d’entre eux, tout en se gardant de leur demander de cosigner les lettres ouvertes et autres communiqués. Rappelons que près de la moitié de la population étudiante du supérieur de plein exercice est inscrite en hautes écoles — les universités « enrôlant » environ 48% des étudiants du supérieur. Pourtant, les débats médiatiques donnent l’impression d’une absence de réaction du supérieur « non universitaire » : la virulence du conflit entre recteurs obombre les opinions des directeurs et directeurs-présidents — surtout des plus nuancés d’entre eux.

Il est d’ailleurs surprenant que dans le cadre de ces débats, les directeurs-présidents et les étudiants soient les seuls à avoir relevé le fait que la création des pôles n’augure pas forcément d’une meilleure « offre de services ». Quelles seraient, en effet, les missions de ces pôles ? L’avant-projet de décret en évoque plusieurs, les déclarations diverses du ministre et des recteurs en évoquent d’autres. Parmi ces dernières, les outils des politiques sociales seraient « mutualisés » — ce que certains recteurs considèrent comme l’occasion d’améliorer le support social aux étudiants. En réalité, vu la différence importante existant entre le financement des « avantages sociaux » octroyés aux universités et le financement similaire octroyé aux hautes écoles et écoles supérieures des arts, et vu les différences sociologiques notables entre les publics fréquentant les différents types d’institution, cette mutualisation implique une diminution substantielle des moyens dévolus actuellement aux seuls étudiants universitaires et pourrait donc s’avérer un frein important à l’accessibilité des filières de l’université.

Cette apparente ignorance de la réalité pratique engendrée par cette mutualisation peut cependant s’avérer pour le moins suspecte : à l’opposé du recteur de l’université Saint-Louis (Bruxelles), Jean-Paul Lambert, extrêmement attaché à la démocratisation de l’enseignement supérieur et opposant farouche à des filtres d’entrée [8], certains recteurs plaident ouvertement pour la mise en place de systèmes de sélection. Lors de la rentrée académique de l’ULB, Didier Viviers a ainsi livré un plaidoyer en leur faveur [9] : « Et, plutôt que d’abolir les examens d’entrée existant […] intéressons-nous à d’autres formules d’ouverture, fondées sur le talent et le mérite. Les solutions de “discriminations positives” lorsqu’elles visent à une intégration efficace sont, de l’avis de beaucoup, une voie à ne pas négliger. Rappelez-vous la volonté de Sciences-Po (Paris), il y a quelques années, d’ouvrir son recrutement sans pour autant supprimer le concours d’entrée [10] […] Mais, de grâce, que le monde politique ne confonde pas la démocratisation avec la massification. Tandis qu’une vraie démocratisation libère l’individu de sa condition sociale de naissance, la massification, bien souvent, ne fait que l’y contraindre davantage. » Dans la course à l’excellence, ces recteurs renoncent à une université universelle pourtant chère aux fondateurs de l’université moderne [11] dont ils se réclament — comme le déclare d’ailleurs Didier Viviers sur le ton de l’évidence : « Non pas que l’université doive réussir le pari impossible de former tous les citoyens. Bien évidemment. »

La volonté des recteurs de l’UCL comme de l’ULB d’assurer qui une présence accrue, qui un certain monopole présenté comme « naturel » sur Bruxelles, prend en ce sens une dimension particulière. Il ne s’agit sans doute pas d’une volonté d’ouvrir leurs institutions aux étudiants issus du boom démographique bruxellois, vivier de potentielles recrues actuellement absentes du système universitaire puisque la plupart des jeunes en question proviennent des milieux populaires [12]. Il s’agit plutôt d’une part, de s’approprier l’étiquette « Brussels », marque porteuse au niveau international et d’autre part, de rapatrier les filières les plus prestigieuses des hautes écoles, fréquentées par des étudiants issus de milieux plus favorisés, comme l’Ihecs, l’Ichec ou l’institut Marie Haps.

Nous l’évoquions d’emblée : ces évolutions n’ont rien de surprenant. Ce qui est peut-être plus étrange, c’est la passivité du monde académique face à ces évolutions de la fonction rectorale et, partant, des lignes politiques institutionnelles. Il est vrai que la plupart de ces évolutions sont présentées comme inéluctables et, pire encore, permettent à certains académiques de « grappiller quelques parcelles de pouvoir ». Agissant à la fois comme courtisans et comme « agents spécialisés » adaptant le discours de raison du néolibéralisme à l’institution universitaire [13], ils permettent de transformer les règles de l’université marchande en sens commun universitaire et les recteurs en prédicateurs institués de cette nouvelle doctrine. Les querelles rectorales sur le paysage de l’enseignement supérieur ne sont finalement qu’un énième avatar de cette évolution. La question est désormais pour les « universitaires » de rester sagement spectateurs de ces échanges médiatisés ou de jouer les soldats de la concurrence institutionnelle : toute rupture avec cette « alternative infernale [14] » impliquerait une remise en question par trop radicale. Et définitivement, dans l’université de marché, il n’y a pas de place pour l’utopie.

[1Calogero Conti, Jean-Paul Lambert, Yves Poullet, Bernard Rentier et Didier Viviers, « Lettre ouverte au recteur de l’université catholique de Louvain », disponible en ligne, p.3.

[2Ce privilège est à l’origine d’un retard prégnant de la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB) en termes d’études sur les populations étudiantes par rapport aux autres pays de l’Union européenne et à des mécanismes « d’accréditation conditionnelle des chercheurs » à l’usage de ces bases de données.

[3Le recteur de l’ULB est encore élu exclusivement par les membres du corps académique de l’université. Nous noterons cependant que la persistance de ce mode d’élection s’inscrit dans une division des rôles entre président et recteur de l’université caractéristique à l’ULB, héritée de Mai 68 et atypique en FWB.

[5Voir par exemple le billet intitulé « M’accorderez-vous ce slow ? », charge frontale contre les mouvements « Slow Science » et « désexcellents » : http://recteur.blogs.ulg.ac.be/?p=856.

[6Pierre Dardot et Christian Laval, La nouvelle raison du monde. Essai sur la société néolibérale. La Découverte/Poche, 2010 (1re éd. 2009).

[7Ainsi, le recteur de l’ULB, après avoir signé une lettre ouverte stipulant « nous sommes heureux que nos universités puissent se louer d’un respect plus profond de la liberté de pensée de chacun en ne pratiquant pas le mot d’ordre » a intitulé le premier billet de son blog, communiqué à toute l’université (ainsi qu’aux anciens) à grands renforts d’« intralettres » : « Pourquoi le paysage de l’enseignement supérieur doit changer et pourquoi il faut éviter de diaboliser le changement ».

[8Voir, par exemple : J.-P. Lambert, « Faut-il introduire un examen d’entrée à l’université ? », exposé présenté dans le cadre des Midis de l’éthique, Chaire Hoover d’éthique économique et sociale, UCL, 8 avril 2003.

[9D. Viviers, « Citoyennetés », discours de la séance solennelle de rentrée académique 2012-2013, ULB, 21 septembre 2012.

[10La sociologue Joiciane de Souza, dans sa thèse sur le système « Sciences-Po » (université Paris-Descartes, 2011), a parfaitement décrit les graves défauts de ce dispositif cité ici en modèle, notamment en termes de stigmatisation de ceux qui demeurent des « outsiders » à l’intérieur de l’institution.

[11Voir par exemple le célèbre texte du « fondateur » historique de l’université de Berlin, « modèle » de l’université moderne, W.von Humboldt, Über die innere und äussere Organisation der höheren wis­senschaftlichen Anstalten in Berlin (1809-1810).

[12Ainsi, le colloque institutionnel organisé le 13 décembre 2012 par l’ULB, la VUB et Saint-Louis intitulé « Brussels, student city ! Bruxelles, ville étudiante ! Brussel, een studentenstad ! » a tout simplement ignoré les enjeux sociaux de l’avenir de Bruxelles.

[13C. de Montlibert, « La réforme universitaire : une affaire de mots », dans Fr. Schulteis, M.Roca, I. Escoda & P.-Fr. Cousin (dir.) « Le cauchemar de Humboldt. Les réformes de l’enseignement supérieur européen », Raisons d’Agir, 2008, p.27-46.

[14Nous reprenons ici l’expression d’Isabelle Stengers et Philippe Pignarre dans La sorcellerie capitaliste (La Découverte, 2007).