De qu(o)i Charlie est-il le nom ?

Baptiste Campion • le 19 janvier 2015
presse, Charlie Hebdo.

« Je suis Charlie. » Apparu dans l’heure qui a suivi l’attaque terroriste qui a décimé la rédaction de Charlie Hebdo, le slogan s’est répandu comme une traînée de poudre. De Paris à Marseille, de Stockholm à la base scientifique des îles de la Deception dans l’Antarctique en passant par New York, Moscou, Sidney ou Ramallah, des gens se sont présentés comme « étant » (à moins qu’il ne faille comprendre « suivant » ?) Charlie.

Ce succès s’explique sans aucun doute par l’émotion et l’indignation suscitées par les attentats parisiens, mais pas seulement. « Je suis Charlie » n’est pas un simple brassard de deuil porté par des gens affectés, il est aussi brandi comme un étendard, largement repris par les médias, diverses organisations et des dizaines de milliers de particuliers. Jusqu’à des situations franchement comiques si on se réfère à la ligne éditoriale de l’hebdomadaire satirique : le slogan a été peu ou prou repris par les personnalités les plus improbables, de la reine d’Angleterre au Hamas, de Wall Street à Christine Boutin. Tout le monde se devait d’« être » Charlie, au moins le temps de la communion. Mais à force d’agréger des gens très différents, le slogan ne serait-il finalement qu’une coquille vide ?

« Je suis Charlie » : un symbole

D’abord, soyons clairs : en-dehors de la rédaction du journal, personne ou presque n’est Charlie. Avec un tirage limité, au bord de la faillite et s’étant mis à dos bon nombre de courants de pensée du fait de ses prises de positions et caricatures, Charlie Hebdo est loin d’être un journal consensuel. Il ne cherche d’ailleurs pas à l’être. « Être Charlie » est une identité symbolique, comme lorsque les contestataires de mai 68 se disaient tous Juifs allemands, comme lorsque le monde entier s’est senti un peu américain le 11 septembre 2001 : s’en prendre à Charlie Hebdo, c’était quelque part s’en prendre à moi. Mais symbolique de quoi, au fond ?

Charlie Hebdo était une cible car il s’était et on l’avait érigé en symbole : celui du journal qui entendait ne se mettre aucune limite dans ce qu’il publiait et les manières de l’exprimer, quel que soit le thème abordé. « Tuer Charlie » comme ont tenté de le faire (littéralement) les terroristes reviendrait à tuer la liberté dont il jouissait en France. Se proclamer « Charlie » serait donc consacrer l’échec du projet : symboliquement, malgré les dommages infligés, Charlie n’est pas mort puisqu’il est en chaque citoyen trop nombreux pour être tous menacés.

La difficulté, c’est qu’au-delà du symbole, cela ne veut pas dire grand chose. Qu’est-ce qu’implique « être Charlie » pour des gens qui n’étaient probablement pas lecteurs du journal (si on s’en tient à ses chiffres de vente avant l’attentat) ? Adhérer à sa ligne éditoriale ? Trouver aujourd’hui drôle un dessin qu’on a peut-être critiqué hier ? Défendre l’expression de toutes les opinions, quelles qu’elles soient et qu’on soit d’accord ou non avec celles défendues par Charlie ? Ou carrément « interdire une fois pour toutes l’expression de tous les extrémistes et religieux qui nous pourrissent la vie » comme j’ai pu le lire dans des débats passionnés sur les réseaux sociaux entre personnes arborant le même « Je suis Charlie » comme photo de profil ? « Charlie » serait-il multiple, ou schizophrène ?

De la liberté d’expression

La gigantesque manifestation parisienne du 11 janvier dernier témoigne évidemment de ces ambiguïtés. Outre qu’on peut s’étonner ou s’amuser de voir Cabu, Wolinski, Charb et les autres être acclamés au son de la Marseillaise et se voir élevés au rang de saints républicains, on peut surtout se demander ce que faisaient des gens comme Sergeï Lavrov, Viktor Orban ou Ali Bongo (pour ne parler que d’eux), représentant tous des pays particulièrement mal classés en termes de liberté de la presse, dans une manifestation dont la défense de la liberté d’expression était un des mots d’ordre rassembleurs.

Si pour les uns « être Charlie » signifie une authentique défense de la liberté d’expression, chez d’autres il s’agit surtout de faire avancer un agenda politique qui peut aller à son encontre. Le renforcement des lois sécuritaires et des pouvoirs des services secrets en tout genre est-il vraiment le meilleur moyen de défendre la liberté d’expression ? (Et cela ne concerne pas que des dictatures lointaines : la France a et va encore renforcer son contrôle du web, alors qu’Angela Merkel bataille avec la cour constitutionnelle de Karlsruhe pour imposer un archivage extensif des données téléphoniques.) Enfin, chez certains, « être Charlie » semble justifier une authentique posture idéologique de rejet et d’intolérance que ne renierait pas l’extrême droite identitaire [1], que ce soit envers l’Islam et les musulmans dans leur ensemble, ou envers ceux qui ne sont pas Charlie .

C’est là une des ambiguïtés, et non des moindres, d’un slogan qui divise a priori le monde en deux catégories : ceux qui « sont » Charlie et les autres. Les suspects, les anti-démocrates présumés. La polémique enfle à propos des gens reprenant le slogan antagoniste « je ne suis pas Charlie ». Si une partie de ces messages publiés sous cette étiquette véhiculent clairement de la haine ou disent que les victimes l’avaient finalement bien mérité, d’autres affichent leur solidarité avec les victimes et condamnent l’attentat tout en disant ne pas partager la ligne éditoriale du journal dont ils ne peuvent/veulent par conséquent pas se revendiquer. Sont-ce pour autant tous des déviants à stigmatiser ou à rééduquer comme l’ont rappelé divers « responsables » ? Sans même parler du paradoxe qui consisterait à interdire (symboliquement sinon juridiquement) au nom de la liberté d’expression les opinions contraires à celles prêtées à un journal qui en serait le symbole ultime.

Et les débats, dans tout ça ?

« Je suis Charlie », par l’ampleur qu’il a prise en quelques jours, est assurément un phénomène social (peut-être éphémère). Mais ce n’est pas un mouvement : c’est une auberge espagnole conceptuelle. Ce n’est pas un problème quand cela donne un cadre aux expressions (et donc leur inclusion) dans l’espace social. Ça le devient clairement lorsque l’étiquette occulte les débats de fond et, à ce titre, tue tout débat. Le danger ne réside pas tant dans l’existence de gens rejetant « Charlie » (fût-ce avec des intentions totalitaires méprisables, comme on en a vu), mais dans la croyance que tous les « Charlie » du monde seraient d’accord entre eux sur tout et auraient un combat commun à mener contre « les autres ».

Après le temps de l’émotion, le débat doit reprendre. Nous avons (presque) tous été Charlie quelques jours, mais redevenons avant tout nous-mêmes pour y défendre chacun nos conceptions de la société, de manière ouverte et transparente. Ne transformons pas Charlie Hebdo en institution fossilisée à l’aune de laquelle nous devrions peser toutes nos paroles : sommes-nous « assez » Charlie ? Charlie approuverait-il ce que nous disons ? Laissons Charlie Hebdo aux caricaturistes et journalistes qui s’y engagent, s’ils en ont la force et l’envie, ils en feront ce qu’ils voudront. Nous continuerons à les lire, ou pas, selon les convictions de chacun. C’est la liberté de tous de les suivre ou non, comme c’est la liberté de Charlie Hebdo de défendre son point de vue sans nous ménager. Le combat pour la liberté d’opinion et d’expression ne se limite pas et ne doit pas se limiter au droit de caricaturer le sacré ou de « blasphémer » dans un journal satirique, tout comme exercer cette liberté ne signifie pas qu’il faille sans cesse chercher à aller « trop loin ». Ce combat se mène avant tout partout où des femmes et des hommes sont menacés, harcelés, arrêtés, emprisonnés ou assassinés, très souvent par leur propre gouvernement, parce qu’ils cherchent à faire entendre des opinions jugées dissonantes et non à s’affirmer sans aucun tabou. La continuation de Charlie Hebdo est positive pour la démocratie et pour la liberté d’expression. Mais celles-ci ne se limitent pas à Charlie Hebdo. Très heureusement, d’ailleurs.

Message de la rédaction. Comme toujours à La Revue nouvelle, nous ne pensons pas que des événements de l’ampleur des récentes attaques terroristes s’expliquent de manière simpliste, ni qu’il existe un regard autorisé et pertinent unique, susceptible d’en rendre compte. Ce texte est donc une tentative parmi d’autres de donner des clés de compréhension. Nous vous renvoyons à nos blogs et à la revue papier pour en lire davantage.

Illustration reprise du site IndieGogo

[1« Je défile pour protéger la liberté contre l’envahisseur, si on ne s’exprime pas, on sera envahi par d’autres valeurs, par d’autres idées. » Propos d’un manifestant bruxellois rapporté dans la couverture en direct des manifestations sur http://www.lemonde.fr, 11/01/2015.