De la lutte contre le terrorisme anarchiste à la lutte contre le terrorisme djihadiste – Essai comparatif

Jonathan Piron
Terrorisme, jihadisme, Anarchisme, Violence politique.

La vague d’attentats que connaît l’Europe depuis plusieurs années suscite un grand nombre de propositions destinées à répondre au problème. La complexité du phénomène terroriste djihadiste, notamment en ce qui concerne ses origines et sa structure évolutive, amène cependant un certain flou quant à la nature des mesures à adopter. Ces derniers mois, tant en Belgique qu’en France, l’adoption de mesures répressives semble être considérée comme le seul instrument efficace. Dès lors, face à la recrudescence des attaques, la restriction des libertés publiques au nom de la sécurité n’est plus un tabou. Toutefois, nombre de questions demeurent quant à la légitimité et à l’efficacité de cette approche.

Face à ces doutes, l’histoire comparée peut être utile au débat. L’Europe a, en effet, connu plusieurs vagues terroristes, la plus éclairante pour notre époque étant celle des attentats anarchistes, de la fin du XIXe siècle. Face à ces violences transnationales, les gouvernements de l’époque ont alors adopté des mesures dont l’analyse peut éclairer les propositions actuelles.

Terrorisme anarchiste et terrorisme djihadiste : éléments comparatifs

Quelles comparaisons pouvons-nous dès lors établir entre terrorismes anarchiste et djihadiste ? Le terrorisme djihadiste présente, bien évidemment, de nombreuses différences avec l’anarchisme, ne serait-ce que parce que ce dernier s’oppose à l’idée d’une structure transcendante organisant la vie des hommes. Néanmoins, certaines similitudes sont soulignées par plusieurs spécialistes. Ainsi, pour le sociologue Farhad Khosrokhavar, les deux mouvements partagent un même caractère transnational, marqué par une globalité de leurs visées (haine de l’Occident, refus de la légalité, légitimation de la violence) et par le dévouement de leurs membres jusqu’à la mort [1]. La forme de coalition souple qu’adopte le terrorisme anarchiste se retrouve notamment dans des structures djihadistes, telles que celles de l’État islamique, laissant une grande marge d’initiatives aux terroristes prêtant allégeance à la doctrine [2]. La désignation des cibles est semblablement globalisante, du « bourgeois adhérant à l’ordre établi » pour les théoriciens de l’anarchisme à celle de « l’Occidental adhérant aux orientations politiques de ses gouvernements », comme l’ont résumé, en 2002, Oussama Ben Laden et, en 2014, Abou Mohammed al-Adnani [3].

Les deux mouvements partagent également des profils individuels non uniformes. Comme pour le djihadisme, une pluralité de profils compose le mouvement anarchiste. Des figures comme celle d’Auguste Vaillant, auteur d’un attentat contre l’Assemblée nationale en France, et anarchiste de longue date, côtoient d’autres radicaux violents et peu politisés. Ravachol, responsable de plusieurs attaques, finit par trouver dans la violence anarchiste une justification de ses actes, après une longue carrière dans la délinquance classique [4]. Émile Henry, quant à lui, responsable de l’attentat contre le café Terminus, n’adhère à l’anarchisme que peu de temps avant son passage à l’acte. Ces différentes caractéristiques, parfois combinées, se retrouvent dans une majorité des profils des terroristes djihadistes contemporains : un passé de délinquant [5] et un bagage idéologique lacunaire [6].

Enfin, les deux mouvements terroristes sont fragmentés et contiennent aussi bien des petits groupes structurés et coordonnés que des individus isolés décidant de passer à l’action [7].

Les réponses au terrorisme anarchiste

Comment la dynamique anarchiste violente a-t-elle été vaincue ? Deux aspects peuvent être envisagés : celui de la réponse politico-juridique tout d’abord, et celui des phénomènes exogènes et endogènes propres au mouvement anarchiste ensuite.

La réaction politique à la menace anarchiste prendra différentes formes et fluctuera en fonction de paramètres spatiaux et politiques. En France, l’attentat contre l’Assemblée nationale perpétré par Auguste Vaillant en décembre 1893 entraîne une réaction ferme du gouvernement de centre-droit, qui décide de mettre en place un cadre législatif spécifique désigné, par l’opposition, sous le nom de « lois scélérates » [8]. Votées dans l’urgence, leur objectif est de sauvegarder « la cause de l’ordre et celle des libertés publiques ». La provocation indirecte à et l’apologie de l’anarchisme sont désormais punies, permettant ainsi l’inculpation de tout membre ou sympathisant anarchiste, sans faire de distinction entre militantisme et passage à l’action violente. La délation est également encouragée. La dernière de ces lois, qui permet la poursuite et la condamnation de tout discours anarchiste, déclenche une chasse aux sorcières contre les milieux de la gauche révolutionnaire. Débordant des cercles anarchistes, les poursuites policières s’engagent contre les socialistes radicaux, assimilés à une menace pour la sûreté de l’État. L’ampleur de la répression, sans distinction entre mouvements pacifistes et mouvements terroristes, finit par entraîner un déséquilibre liberticide dans lequel la droite nationaliste et antisémite s’engage [9]. La posture répressive comme unique politique contribue également à nourrir la dynamique radicale-violente, à l’image de pays comme la Russie ou l’Espagne, où l’absence d’alternatives positives liées à une répression sanglante n’auront guère ralenti le tempo des attentats anarchistes.

Toutefois, ces mesures n’entraîneront pas directement un anéantissement de la menace anarchiste. En France, deux éléments indépendants de la répression étatique vont contribuer à son implosion. Un élément endogène tout d’abord : l’attentat du café Terminus à Paris, le 26 février 1894, qui est un moment charnière. L’extrême violence de l’attaque et son caractère non ciblé créent une rupture entre les anarchistes « individualistes » et les « sociétaires », ces derniers condamnant les frappes aveugles. Pour de nombreux anarchistes, l’usage de la force finit par représenter une impasse : tout d’abord en coupant le mouvement du milieu ouvrier dont il était censé être l’avant-garde ; ensuite en provoquant un renforcement sécuritaire de l’État.

Un autre élément, exogène, contribue à casser la dynamique violente en la faisant percevoir comme inefficace. L’inclusion des partisans modérés de l’anarchisme dans la lutte légalisée contre l’État bourgeois, via l’essor de nouveaux mouvements sociaux, siphonne le mouvement radical-violent. La forte attraction qu’ont représenté à la fois le mouvement ouvrier et syndical en France de même que l’adoption progressive de lois sociales en Allemagne, en Suisse, en Belgique, etc., ont favorisé cette disparition. La création des syndicats, comme la Confédération générale du travail (CGT) en France, amène une majorité des anarchistes à préconiser l’entrée dans les mouvements ouvriers. Le changement de la relation entre la bourgeoisie et le prolétariat représente ainsi une évacuation par le haut, qui isole les individualistes minoritaires des anarchistes ne se reconnaissant plus dans la violence.

Quels éclairages face au terrorisme djihadiste ?

Dès lors, que nous apprend l’étude des moyens mis en œuvre pour lutter contre le terrorisme anarchiste qui pourrait être utile à la lutte contre son homologue djihadiste ? La multiplicité des causes impose une action préventive large. Trois approches peuvent être dégagées : la posture sécuritaire, le dépassement par la rupture de la dynamique pseudo-religieuse et le dépassement par l’inclusion.

Les mesures de sécurité, tout d’abord. Celles-ci restent, évidemment, nécessaires. L’étude de profils tels que celui de Medhi Nemmouche témoigne de l’intention criminelle nourrissant certains terroristes ou apprentis-terroristes. Cette nécessité se fonde également dans l’existence d’un réseau dont les racines lointaines remontent aux années 1990 [10]. Cependant, tout en reconnaissant la nécessité d’adapter les moyens policiers face à la menace, le tout au répressif soulève de nombreuses questions. En premier lieu, l’adoption de mesures sécuritaires dans un cadre de vive émotion publique présente de nombreux dangers directs et indirects [11]. Ensuite, même si celles-ci sont nécessaires pour lutter contre un ennemi dont l’objectif reste la déstabilisation de l’État, les mesures sécuritaires ne s’attaquent pas à la dynamique même du terrorisme, et donc à ses causes. La nécessité de la prévention du terrorisme est cruciale. Deux aspects s’inspirant de la lutte contre le terrorisme anarchiste permettent de comprendre cette nécessité à l’aune des violences djihadistes.

Le premier aspect est celui du dépassement par la rupture de la dynamique pseudo-religieuse. La scission entre individualistes et sociétaires a contribué à l’affaiblissement du mouvement violent anarchiste. Cette rupture est à rechercher à l’intérieur de la mouvance djihadiste. Cherchant appui dans un collectif puissant auquel ils peuvent s’identifier, les djihadistes utilisent à leur profit les codes et références culturelles islamiques pour légitimer leur cause. La particularité de cet appel est qu’il s’adresse à un public dépassant le seul cadre identitaire musulman. La déshérence sociale et économique n’est pas le seul carburant. Des profils tels que ceux de Soufiane Mezroui ou Said El Morabit, provenant de milieux aisés, cassent l’idée d’un passage à la violence par volonté de revanche sociale et/ou économique. L’État islamique parle, en effet, à un ensemble large de récepteurs, pour qui l’islam radical se dresse en contre-culture face au modèle dominant. Il s’agit donc d’aller au-delà et de briser le lien entre la violence terroriste et sa construction identitaire religieuse, fondée essentiellement sur une inculture. Il est donc nécessaire de chercher à isoler les radicaux engagés dans la violence. Cette posture passe par l’adoption d’un contre-discours dans lequel les émetteurs sont à trouver au sein de ce référent identitaire, afin de parvenir à correctement rompre le lien existant. Parmi ceux-ci, les repentis représentent un élément à notre disposition pour parvenir à atteindre efficacement ces aspirants à la violence, dont la plupart rejettent précisément ce qui émane du « monde occidental » [12].

Différents exemples témoignent de possibles brèches au sein de la mouvance radicale. L’analyse du numéro 8 de 2016 de Dar Al Islam, la revue de l’État Islamique publiée en français, démontre le souci de justification des djihadistes. Ils y développent un long argumentaire justifiant d’un point de vue religieux, voire « excusant » les attaques du 13 novembre, en France. Cette rhétorique s’oppose aux avis par lesquels les autorités musulmanes françaises condamnaient les attaques terroristes. De même que l’adaptation ou la transformation de nos sociétés, sous le coup des émotions, vers un tout-sécuritaire ou une guerre de religion tend à démontrer, aux yeux des djihadistes, l’efficacité de leurs actions. Or, c’est précisément par le contraire, en ne cédant pas à la menace et en s’engageant dans la résilience, que nous parviendrons à démontrer l’inefficacité de leurs projets.

Le second aspect de cette prévention du terrorisme est celui du dépassement par l’inclusion. À l’image du changement de nature dans les relations entre la bourgeoisie et le prolétariat, le dépassement du terrorisme djihadiste va devoir se réaliser dans une nouvelle relation avec le terreau social de la radicalisation. L’État islamique offre une structure, des moyens, une opportunité à l’aspirant terroriste. Cette offre répond à une frustration voire une haine vécue par celui qui est prêt à passer à la violence physique. Cette posture implique, toutefois, de comprendre les dynamiques propres au djihadisme, ce qui reste une gageure aujourd’hui. En effet, la surface de projection du ressentiment dépasse les seuls milieux traditionnellement identifiés comme couveuses de radicalisation. Les dernières années ont montré le caractère multiple des profils des candidats à la radicalisation, parmi lesquels on trouve des individus relativement insérés, porteurs de diplômes et peu portés sur la religion. L’État islamique est ainsi surtout un moyen au service d’une cause plus profonde. Que la disparition du Califat ne supprimera pas. Les réseaux, qui aujourd’hui passent à l’action, sont anciens [13]. Et il y a fort à parier qu’ils continueront à exister, par exemple en se évoluant vers la grande criminalité. Par contre, un engagement important doit se réaliser vers les sympathisants isolés, tentés par le discours violent. Sans ces perspectives liées à la mise en place concrète de politiques répondant aux origines du déséquilibre, à la fois social, économique, politique et culturel, la lutte contre la menace djihadiste ne restera qu’un vœux pieux. Les généralisations lancées à l’emporte-pièce confortent le discours djihadiste, qui aspire précisément à ce qu’on lui serve l’idée de « clash des civilisations » sur un plateau.

Un travail de longue haleine

Les États qui sont parvenus à construire une réponse globale et systémique contre la violence anarchiste ont pu sortir de la phase de violence qu’ils subissaient et à canaliser les aspirants au radicalisme. Cet exemple historique peut être une source d’inspiration pour notre époque, même s’il faut se garder des généralités et des comparaisons abusives. Les ressorts de l’islam radical ne sont pas les mêmes d’un pays à l’autre. Chaque État doit apporter des réponses et des moyens de lutte contre le phénomène djihadiste en rapport avec son contexte. D’où l’importance, à nouveau, de s’opposer aux généralisations. Les motivations au djihad ne sont, en effet, pas les mêmes entre la Belgique et la Tunisie : à l’inverse des convertis au djihadisme au Moyen-Orient, les jeunes radicalisés européens ne connaissent pas l’arabe et ne lisent pas les textes religieux. La radicalisation violente est un phénomène à plusieurs dimensions nécessitant une approche circonstanciée pour chaque espace étudié [14].

Cependant, il est primordial de garder à l’esprit que le terrorisme n’est guère intrinsèque à une religion ou une doctrine politique. Il se nourrit avant-tout des circonstances politiques. Le dépassement du terrorisme djihadiste ne pourra dès lors survenir qu’au moment où les mécanismes le nourrissant seront réellement compris et qu’une série de réponses adéquates y aura été apportée, ce qui implique de dépasser les mesures symboliques qui flattent les populations, mais ne répondent pas à la menace. Il s’agit de s’interroger sur l’efficacité réelle de mesures telles que la présence de militaires dans les rues [15]. Ou de parvenir à se remettre en question face aux conséquences d’une action éducative et culturelle fragmentaire. L’attrait de l’État islamique déborde les seules considérations religieuses. Il est essentiel de comprendre ce mécanisme pour commencer à s’attaquer efficacement à ses fondements. Ce travail, toutefois, sera probablement long, s’articulera sur plusieurs années, avant de parvenir à correctement découpler radicalisation et violence. Et il nécessitera un effort important de pédagogie, afin de rassurer une population frappée par la peur et en perte de repères.

[1Farhad Khosrokhavar, Radicalisation, Paris, Éditions de la maison des sciences de l’homme, 2014, p. 36.

[2Hélène L’Heuillet, « Le terrorisme islamique, un messianisme anarchiste », dans Cités, 4/2008 (n° 36), Paris, Presses universitaires de France, 2008, p. 83-92, en ligne.

[3La question peut toutefois se poser d’une possible « rupture » à l’intérieur du mouvement djihadiste dans le choix des violences non ciblées, à l’image du dégoût entraîné par les attaques aveugles valorisées par Emile Henry au motif du : « il n’est pas de bourgeois innocent » (Walter Badier, Émile Henry, le « Saint-Just de l’Anarchie », dans Parlement(s), revue d’histoire politique, 2/2010 (n°14), Paris, 2010, p. 159-171 ; Gilles Kepel, Al-Qaida dans le texte, Paris, Presses universitaires de France, 2015 ; « Face aux menaces de l’EI, les Français appelés à « la plus grande prudence », Le Monde, Paris, 22 septembre 2014.

[5Sur les 22 terroristes ayant frappé la France entre 2012 et 2016, 14 ont un casier judiciaire ou ont fait l’objet de condamnations diverses (Samuel Laurent, « Français, fichés, anciens prisonniers : portraits des djihadistes ayant frappé la France », Le Monde, Paris, 29 juillet 2016).

[6Paul Cruickshank, « A view from the CT foxhole », in Combating Terrorist Center, West Point, 21 août 2015.

[7Vivien Bouhey, « Y a-t-il eu un complot anarchiste contre la République à la fin du XIXe siècle ? », Le mouvement social, Paris, La Découverte, 2010.

[8D’après le qualificatif employé par Léon Blum (« Les lois scélérates de 1893-1894-1. Comment elles ont été faites (Léon Blum) », dans Jaurès ou la nécessité du combat).

[9C’est ce que dénonçait d’ailleurs à l’époque Francis de Pressensé, président de la Ligue des droits de l’homme : « Il est si commode, d’interprétation en assimilation, par d’insensibles degrés, d’étendre les termes d’une définition élastique à tout ce qui déplaît, à tout ce qui, à un moment donné, pourrait effrayer le public. Or qui peut s’assurer d’échapper à cet accident ? Hier, c’étaient les anarchistes. Les socialistes révolutionnaires ont été indirectement visés. Puis c’est le tour aujourd’hui de ces intrépides champions de la justice, qui ont le tort inexcusable de n’ajouter pas une foi aveugle à l’infaillibilité des conseils de guerre. Qui sait si demain les simples républicains ne tomberont pas eux aussi sous le coup de ces lois ? » (Francis de Pressensé, « Notre Loi des suspects », dans Les Lois scélérates de 1893-1894, Paris, Éditions de La Revue Blanche, 1899).

[10Pieter Van Ostaeyn, « Belgian radical networks and the road to the Brussels attacks », Combating Terrorist Center, West Point, 16 juin 2016.

[11Que ce soit, par exemple, autour d’une diminution des droits de la défense ou des limites portées à la liberté d’expression.

[12Dont ils font pourtant partie.

[13Soren Seelow, « Le spectre de l’attentat du Caire plane sur les attentats de Paris », Le Monde, Paris, 16 février 2016.

[15Eli Tenenbaum, « La sentinelle égarée ? L’armée de Terre face au terrorisme », Focus Stratégique, n° 68, Paris, IFRI, 2016.