De l’utilité du clignotant

Joëlle Kwaschin

Comme chaque année, la journée internationale des femmes du 8 mars est l’occasion pour les pleurnicheuses (et les pleurnicheurs qui prennent leur parti) de faire le constat attristé ou révolté que l’égalité entre les femmes et les hommes, si elle est acquise sur le terrain du droit est loin d’être réalisée en pratique. Il n’y a pas si longtemps que les hôtesses de l’air peuvent être un peu moches et continuer à travailler mêmes marquées par l’âge, grâces en soient rendues à Gabrielle Defrenne [1].

Sauf au Japon où une compagnie bon marché a compris qu’une politique commerciale de bas prix ne suffit pas. Encore faut-il que les hôtesses soient décoratives. Leur nouvel uniforme, très années soixante, est sexy en diable : une petite robe près du corps et qui répond à la définition canonique de la minijupe, dix centimètres sous les fesses, et un bibi encore plus succinct. Le genre de vêtement interdit aux mémères enveloppées, avec lequel on ne peut ni s’assoir ni se pencher. Pour ce qu’elles ont à faire, ce n’est du reste pas essentiel. Heureusement que les jeunes Japonaises de vingt-cinq ans ont plutôt les mensurations de la Natacha, de Walthéry. Mais le président de la compagnie autorisera celles qui refusent de porter le nouvel uniforme à s’en abstenir. Social, le patron. Après une telle générosité, qu’elles ne viennent pas se plaindre de subir les privautés de la clientèle mâle, elles n’auront qu’à s’en prendre à elles-mêmes si elles sont légères et court vêtues.

Soyons de bon compte, il reste des problèmes graves (mutilations sexuelles, mariages forcés, viols, lapidation, répudiation…) dans des régions arriérées, et il faut rester mobilisé pour que cela change. Du reste, les Espagnoles savent quelque chose du déplacement des frontières et du grignotage de terrain par l’obscurantisme.

L’ONU l’affirme fortement, «  L’égalité pour les femmes, c’est le progrès pour toutes et tous.  » Certes, mais chez nous, non, mille fois non, tout va bien. Évidemment, à la marge, on peut toujours faire mieux, par-ci par-là. Mais pas pour les dessinateurs de presse qui, quel que soit leur genre, sont parfaitement égaux. Ils l’ont montré lors de la nomination de Dominique Leroy en qualité de directrice générale de Belgacom. Par parenthèse, l’anglais, si chéri du monde des affaires, est beaucoup plus inégalitaire que le français : essayez toujours de féminiser ce titre barbare de chief executive officer…

Plusieurs dessinateurs et surtout dessinatrices ont donc représenté la chief, pendue au téléphone avec sa sœur ou une copine en train de discuter chiffons et soldes pendant que ses collaborateurs, tous des hommes, comme de bien entendu, étaient contraints de faire le pied de grue en attendant qu’elle veuille bien raccrocher, meublant leur longue attente de commentaires désolés sur l’erreur de lui avoir offert un abonnement gratuit. Tout de même quelle légèreté de la part du conseil d’administration de Belgacom d’annoncer le choix de leur nouvelle chief au début des soldes. Tout le monde sait bien qu’une femme qui cause loques est intarissable.

Après tout de quoi se plaint-on ? Il y a beau temps que les gens et les gentes savent que si les femmes gouvernaient le monde, à rebours des illusions de certains, il ne tournerait pas forcément mieux, ni plus justement. Il s’est d’ailleurs trouvé des féministes pour dire que les femmes avaient les mêmes droits que les hommes, y compris à la bêtise.

Nous y voilà, l’égalité est acquise : désormais les femmes peuvent se moquer des leurs et être aussi machos que leurs collègues, accréditer les mêmes lieux communs, vieux comme le monde. À propos, n’oubliez pas que le changement de vitesse au volant sert à suspendre leur sac à main. Zut, cela ne se fait plus sur les voitures actuelles ? Reste la manette des clignotants, mais elle est un peu courte. Voilà comment se réduit le droit des femmes.

[1En 1968, Gabrielle Defrenne, hôtesse de l’air à la Sabena est, comme toutes ses collègues, contrainte de prendre sa retraite à quarante ans alors que les stewards peuvent travailler quinze ans de plus. Trois arrêts de la Cour de justice des Communautés européennes (1970, 1975 et 1977) consacrent le principe d’égalité entre les hommes et les femmes énoncé par le traité de Rome en 1957.