De l’altermondialisme en général et en particulier

Joëlle Kwaschin
International, altermondialisme, Mexique, Communauté autochtone.

Le « gabelou » Rousseau, comme il se désignait lui-même, hormis un hypothétique séjour au Mexique, n’a jamais voyagé. L’Afrique, qu’il représente dans La Cascade qui figure en couverture, est tout imaginaire. Sa mythologie exotique évoque une nature sereine, ordonnée où hommes et animaux vivent en harmonie comme dans un Jardin d’Eden.
Puisqu’il est question du « douanier » Rousseau, il est aussi question de frontières. Celles entre position politique et analyse sociologique, d’une part, et entre militantisme tiers-mondiste des organisations non gouvernementales de développement et le mouvement altermondialiste, de l’autre. Bernard Duterme se livre à de la sociologie appliquée lorsqu’il se penche sur les lectures marxistes et tourainiennes de la « geste rebelle » des zapatistes du Chiapas. Les deux grilles d’analyse explorent, chacune avec ses spécificités, les mêmes deux dimensions, l’avant 1er janvier 1994 - date du soulèvement - et l’originalité de la parole zapatiste.

Appliquées à un mouvement social particulier, elles sont interrogées dans leur pertinence générale à comprendre la réalité. Évaluées de manière critique, elles en disent aussi long sur les lunettes des observateurs que sur les cagoules des insurgés. Si l’auteur accorde davantage de finesse aux analyses produites par les disciples d’Alain Touraine, il relève néanmoins les limites et les carences des deux approches. L’un des manques les plus criants est l’absence du réel, un réel délesté du poids de l’enchantement et de la fascination. Le résultat de l’emprise du normatif est que, tant les tourainiens, en quête du « vrai » mouvement social, que les marxistes, pour qui la rébellion zapatiste n’est qu’une nouvelle version de la lutte des classes, ne peuvent prendre en compte les multiples dimensions du mouvement. Bernard Duterme privilégie donc une approche constructiviste, dont le retrait par rapport à l’objet analysé ne signifie pas pour autant refus d’engagement. Car, souligne-t-il, « les lectures fantasmées de la geste rebelle, plus encore si elle est exotique, ont eu des conséquences désastreuses pour l’action ».

La véritable expertise de terrain dont peuvent se prévaloir les organisations non gouvernementales de développement pourrait se trouver gâchée dans l’esprit du public (c’est-à-dire des donateurs) à cause de sa trop grande proximité avec l’altermondialisme. Pierre Coopman et Andrés Patuelli retracent l’histoire d’organisations qui, de caritatives qu’elles étaient dans les années qui précèdent la création du Centre national de coopération au développement (C.N.C.D.), se sont identifiées à la défense idéologique des intérêts du tiers monde, incarnée aujourd’hui par le mouvement altermondialiste. Or, c’est là que le bât blesse : si tous les militants altermondialistes s’accordent pour dénoncer l’idéologie capitaliste, son caractère simpliste et sa mainmise sur la planète, sources réelles d’injustices et de souffrances, l’idéologie de l’altermondialiste, son caractère particulier sont d’autant moins mis en débat qu’ils ne sont pas reconnus pour tels.
Michael Singleton, qui se demandait si le Forum social de Mumbai était une foire ou permettait d’augurer du futur d’un autre monde, voit en tout cas dans la « religion » altermondialiste, la preuve de l’occidentalisation de la planète1. La mobilisation contre la guerre en Irak - dont la belle unanimité revenait, dans le chef de certains, à réhabiliter un régime sanguinaire - a montré, par ailleurs, que la diversité des tendances idéologiques de l’altermondialisme, censée permettre la libre expression, l’autonomie et l’expérimentation, en lissant les opinions, aboutit, en réalité, aux mêmes maux que l’idéologie capitaliste : le réductionnisme et les contradictions entre discours et pratiques.

Rejoignant Bernard Duterme, Pierre Coopman et Andres Patuelli dénoncent l’idéalisation de certains acteurs sociaux. Les zapatistes sont ainsi présentés comme l’avant-garde de l’altermondialisme du Sud, réduisant la carte du reste du monde à de vastes terræ incognitiæ. Ici aussi le brouillage des frontières entre organisations non gouvernementales et altermondialisme risque d’avoir des conséquences dommageables pour l’action. Le politiquement correct est naturellement passé par là, et personne n’oserait plus parler des « sauvages », mais les charmants habitants des jungles apprivoisées de Henri Rousseau sont-ils, finalement, si loin d’un monde réenchanté par l’altermondialisme ?

Les vertus des luttes indiennes hantent donc l’imaginaire occidental. Pourtant, aujourd’hui, le bon Indien est capitaliste, il gère un casino qui lui permet de financer des programmes sociaux. Olivier Servais explique cette contradiction et montre toute l’ambigüité des rapports entre les communautés amérindiennes et le système capitaliste. À la faveur d’un changement de la législation américaine, les casinos existant dans les réserves se sont considérablement développés au point d’alimenter presque tout le budget tribal et d’être considérés comme les « nouveaux bisons », symboles d’un avenir où la pauvreté serait éradiquée. Paradoxalement, ces nouvelles recettes permettent d’accroitre l’autonomie des communautés et renforcent les mouvements traditionnalistes. Cette évolution ne va pas sans créer tant des conflits éthiques à l’intérieur des communautés que des tensions ethniques avec les populations blanches. Certains représentants du Congrès arguent du fait que, puisque tous les Indiens sont riches, l’aide fédérale est superflue...

La figure de l’Indien révolutionnaire et celle, plus inattendue, de l’Indien capitaliste témoignent d’un même autisme tant les convictions néolibérales qu’altermondialistes assèchent le réel.