Cygnes noirs au-dessus de Fukushima

Luc Barbé

En janvier 1697, l’explorateur néerlandais Willem de Vlamingh découvre en Australie des cygnes noirs (Cygnus atratus) en remontant une rivière inconnue. Jusque-là, aucun Européen n’avait jamais vu que des cygnes blancs. Sa surprise fut énorme. Notre connaissance qui n’est basée que sur l’expérience n’est-elle pas foncièrement limitée ? La métaphore a été utilisée par Nassim Nicholas Taleb, ancien agent de change à Wall Street et professeur à l’université de New York, pour traiter des explications qui sont avancées à postériori pour traiter des évènements imprévus [1] ayant un grand impact. Selon Taleb, la vie de nos sociétés est marquée bien plus qu’on ne le pense pas la survenance d’une série de « cygnes noirs » qui perturbent leur cours, quel que soit leur niveau d’organisation.

Nucléaire/finance même constat

La catastrophe nucléaire de Fukushima est-elle un « cygne noir » ? Pour les associations environnementales, cela n’en est pas un. Cela fait longtemps qu’elles nous mettent en garde contre les risques d’un nouvel accident nucléaire grave. En revanche, pour Electrabel, les autorités japonaises de sécurité nucléaire, l’Agence internationale de l’énergie atomique, cela ne fait pas de doute. N’est-ce pas étrange ? Ne devons-nous pas étonner qu’autant d’experts aient si mal évalué la situation ? Prenons par exemple l’Agence de sécurité nucléaire japonaise. En 2006, elle estimait à un sur cent-mille le risque d’un accident grave en un an exposant les riverains d’une centrale nucléaire. Cinq ans plus tard, Fukushima survenait. Les experts s’étaient complètement trompés.

Prenez l’exemple de Fortis ou de Lehman Brothers. Là aussi les experts les plus compétents nous assuraient que leurs produits financiers étaient les plus sûrs. Mais la crise financière a montré que leurs calculs n’étaient pas justes et qu’ils avaient sous-estimé les risques. Là aussi, ceux-ci n’auraient pas dû dépasser un sur dix ou cent mille. Or dans le secteur nucléaire comme dans le secteur bancaire, les conséquences sont énormes pour toute la société. Et c’est bien le cœur du problème. Quel est l’impact quand cela échoue quand même ? La question se pose dans tous les secteurs. Si les câbles de l’ascenseur de Strépy-Thieux cèdent, cela peut déclencher une catastrophe et un drame humain terrible, mais l’ampleur du dommage sera bien moindre que celui généré par la crise de Fortis ou par Fukushima. L’ascenseur n’est pas « too big too fail ».

Accepter l’ignorance

C’est le centre de la démonstration de Taleb. Nous ne pouvons pas tout savoir. Nous ne pouvons pas évaluer tous les risques. Bien plus, les « cygnes noirs » ne constituent pas des risques que l’on peut évaluer de manière scientifique. Il s’agit tout simplement d’ignorance, d’une situation où il est impossible d’évaluer la possibilité de survenance d’un évènement très important, ce que des sociétés aussi marquées par la technologie que le Japon ou l’Europe ont un mal fou à accepter. Parce que cela les renvoie à l’état de nécessité auquel nos grands-parents étaient soumis et auquel la technique est censée nous avoir fait échapper… Mais nous apprenons sans cesse que l’imprévisible fait partie de la condition humaine. Le nier conduit à la catastrophe. Le reconnaitre peut nous amener à des stratégies nous permettant de réagir à l’apparition de « cygnes noirs ». Autrement dit, alors que le progrès impliquait jusqu’ici de ne pas accepter l’ignorance, nous devons parvenir à une notion de progrès qui passe par l’acceptation de l’ignorance dans certains domaines.

Taleb ne plaide pas pour un arrêt de toutes les activités comportant des risques. Mais il nous invite à rendre nos systèmes technologiques « robustes », afin d’être en mesure de survivre aux « cygnes noirs ». Cela implique de passer d’une gestion classique des risques (« est-ce que la cuve du réacteur est assez épaisse et le refroidissement d’urgence fonctionne-t-il ? ») à une gestion des « risques 2.0. » qui prend en compte les conséquences pour l’ensemble de la société d’un échec éventuel, même si le risque semble minime.

Des systèmes robustes

Exemple type : est-il raisonnable d’implanter six réacteurs nucléaires dans un site comme celui de Fukushima, avec pour conséquence potentielle qu’en cas de pépin, des millions de gens sont non seulement privés d’électricité, mais doivent également prendre la fuite et que des milliers d’hectares sont rendus incultivables pendant des milliers d’années ? Il ne faut pas nécessairement mettre un terme à tous les « grands systèmes ». Non, il faut les revoir du point de vue de leur « robustesse », c’est-à-dire de leur capacité à résister aux « cygnes noirs ». Et cela va bien plus loin que les stress-tests auxquels il est question de soumettre les centrales nucléaires belges. Du reste, deux grandes banques irlandaises avaient franchi sans problème des stress-tests avaient d’être mises au bord du gouffre et ne devoir leur survie qu’à une aide de l’État irlandais d’un montant de dizaines de milliards d’euros.

Toutes les banques, toutes les grandes infrastructures techniques ou financières devraient être dotées d’une « touche Taleb », vérifiant leur capacité à résister aux « cygnes noirs ». Cela prendra du temps, de l’énergie et de la créativité et forcera sans doute à des réformes systémiques. Mais c’est aussi une question de justice. La facture des failles de systèmes qui ne sont pas robustes est renvoyée quasi systématiquement à des citoyens qui n’ont aucune responsabilité. Nous devrons probablement payer tous la facture de la crise bancaire et la facture de Fukushima sera payée par des millions de citoyens japonais (et par des dizaines de millions de citoyens partout dans le monde qui devront payer des primes d’assurances plus élevées afin de combler les déficits des réassureurs).

Au XVIIe siècle, Willem de Vlamingh voulut rapporter quelques cygnes noirs aux Pays-Bas, mais les gracieux volatiles ne survécurent pas au voyage. L’explorateur, lui, traversa moult tempêtes imprévues et finit par rentrer chez lui. Un capitaine robuste sur un navire robuste.

[1Nassim Nicholas Taleb, Le cygne noir, La puissance de l’imprévisible, Les Belles Lettres, 2008.