Cumulons !

Anathème • le 24 juillet 2017
partis politiques.

Il est, dans nos sociétés, des concitoyens qui se dévouent pour le bien commun. Se mettant au service de la Nation, faisant don de leur personne, ils vouent leur vie à résoudre les problèmes de leurs semblables. Si nous pouvons envisager avec confiance l’avenir de notre économie, c’est grâce à leur connaissance approfondie des dangers de sa financiarisation ; si nous sommes soulagés de l’angoisse du réchauffement, de la montée des eaux et de la disparition de la Flandre sous la mer du Nord, c’est parce qu’ils ont le courage politique de piloter la transition énergétique ; si nous pouvons avoir foi en l’avenir de l’humanité, c’est parce qu’ils ont su se montrer humains et incarner nos idéaux démocratiques face à l’afflux de réfugiés. J’aurais pu parler de la Justice, de la science, de la redevance télé... la place manque, hélas, pour un panégyrique à leur mesure.

Ces politiques dévoués ont notamment contribué à façonner un monde efficient, fondé sur la transparence, la libre concurrence, la lutte pour la survie et la conviction que des vices individuels naitront de grandes vertus collectives.

Pourtant, plutôt que de leur être reconnaissants de leur dévouement, nous commettons à leur égard injustice sur injustice. Passe encore que nous nous en gaussions, que nous moquions le maillot rouge de l’un, le crâne rasé d’un autre ou encore les vidéos promotionnelles d’une troisième, mais, cette fois, nous les attaquons dans ce qu’ils ont de plus sacré, dans leur dignité même, dans leur respect scrupuleux de nos valeurs.

Considérons les faits. Notre société valorise à l’extrême le multitasking, elle exige de chacun qu’il cumule une foule d’occupations, elle va jusqu’à nous aider en faisant en sorte qu’il ne soit plus possible de survivre avec un seul emploi.

En outre, notre système moral repose sur la valorisation des vainqueurs et le mépris des vaincus. Toute notre vie est placée sous le signe d’une saine compétition au cours de laquelle les mieux dotés ont l’occasion de faire mordre la poussière aux autres et, ainsi, de légitimer leur domination sans partage. Chômeurs paresseux, élèves doubleurs imbéciles, pauvres incapables de devenir millionnaires, réfugiés lâches de fuir leur pays, nous nous régalons de voir tomber les plus vulnérables. Nous leur préférons mille fois les patrons rapaces, les fraudeurs magnifiques, les héritiers m’as-tu-vu, les fils-de autosatisfaits.

Pourtant, il est une filière d’excellence que nous continuons de mépriser : la carrière politique. Voilà des gens qui se sont exemplairement conformés aux diktats de notre société et que nous dévalorisons : ils ont préféré d’interminables réunions improductives à leur famille, décidé à l’emporte-pièce, manié l’oukase comme personne, utilisé des mots savants qu’ils ne comprenaient pas, lutté pour s’élever, trahissant amis et coreligionnaires, ou bien ils ont hérité de leur poste, poussés dans le dos par une main de leur père, l’autre balayant les obstacles devant eux, ils ont empoché les avantages comme autant de choses naturelles et ont cumulé autant de sources de puissance et de revenus que possible. Tout ça pour quoi ? Pour être raillés, critiqués, trainés dans la boue ?

Certes, nous ne prétendons pas que tous sont exemplaires : il en est qui n’ont qu’un mandat, d’autres qui connaissent le nom de leurs enfants, certains sont cultivés et connaissent le monde. Il en est même qui ne gagnent pas bien leur vie, mais cherchent à faire le bien d’autrui. Bref, certains sapent les bases de notre société, refusant de se
conformer à nos valeurs tout en se donnant le beau rôle dans de lénifiants discours sur la démocratie et les droits fondamentaux. Oui, il existe des renégats et des déviants.

Mais faut-il condamner en bloc ? Ne pouvons-nous voir qu’une part considérable de nos représentants s’acharne à respecter à la lettre les principes que l’on nous vante tous les jours, ceux qui prévalent dans notre enseignement, dans nos médias, dans nos principes éducatifs, dans nos lois ?

Comment mieux démontrer son tempérament de battant, son moral de vainqueur, son employabilité idéale, ses facultés de réseautage qu’en cumulant les engagements ? Vit-on jamais personne plus exemplaire que celle ayant son mot à dire dans sa commune, au parlement, dans une intercommunale de gestion des déchets, dans une autre de télédistribution, dans les instances de gestion de la misère, dans l’un ou l’autre cabinet de consultance, voire dans des instances consultatives de grands groupes ? Polyvalence, activité permanente, networking multilevel, agilité, proactivité, combattivité faut-il dresser la liste complète des qualités dont il faut faire preuve pour tant cumuler ? Et l’on voudrait, alors que nous sommes tous sommés de cumuler, que nous en rêvons, que nous y travaillons, on voudrait que nos mandataires soient les seuls bannis de cet Eldorado postmoderne ?

Ah, tristes citoyens que nous sommes, qui vénérons Mittal et Frère, Jobs et Lagardère, Vrebos et Colman, mais ne pouvons reconnaitre en nos mandataires leurs dignes émules ! Il suffit ! Notre société ne gagnera pas son salut en tergiversant, en courant sans but. Il est temps de prendre au pied de la lettre nos principes fondamentaux et d’encourager ceux qui portent notre voix. Oui, cumulez, pour le bien de tous.

D’ailleurs, à leur place, ne ferions-nous pas exactement comme eux ?


Autrefois roi des rats, puis citoyen ordinaire du Bosquet Joyeux, Anathème s’est vite lassé de la campagne. Revenu à la ville, il pose aujourd’hui le regard lucide d’un monarque sans royaume sur un Royaume sans… enfin, sur le monde des hommes.
Son expérience du pouvoir l’incite à la sympathie pour les dirigeants et les puissants, lesquels ont bien de la peine à maintenir un semblant d’ordre dans ce monde qui va à vau-l’eau.