Crise politique et malentendus

Michel Molitor

La crise politique que connait la Belgique depuis l’été 2010 combine blocages et malentendus. Ceux-ci trouvent leur origine dans des ressentiments qui révèlent surtout la méconnaissance des Communautés. Celle-ci est peut-être le résultat de transformations institutionnelles qui sont restées extérieures aux citoyens et n’ont pas été suffisamment investies pour nourrir le vivre ensemble du pays.

En marge des négociations difficiles entourant depuis plus d’un an la formation d’un nouveau gouvernement, de nombreux commentateurs, des acteurs de la société civile ont exprimé leur opinion dans les médias, formulé des analyses, parfois proposé des formules ou des propositions à destination du monde politique. L’indifférence de surface de la population a donc été partiellement démentie par de multiples prises de position qui avaient pour objectif de contribuer à l’identification d’issues possibles à la crise née des élections de juin 2010, crise mal résumée par l’image d’un monde politique incapable de mettre au point la formule gouvernementale susceptible de rallier des points de vue ou des options largement contradictoires. Le thème du « malentendu » a été présent dans plusieurs débats. Parmi ceux-ci, le débat organisé le 29 mars dernier aux facultés universitaires Saint-Louis, à Bruxelles, a été particulièrement suggestif [1]. Mon intention n’est pas de résumer ce débat rempli d’enseignements utiles, mais de réagir sur quelques points de manière à prolonger la discussion engagée alors.

Les thèmes du malentendu

Un premier élément important a été fourni par Bruno De Wever, historien gantois. Après avoir insisté sur l’origine — connue — des contentieux linguistiques, la constitution en Belgique d’une élite de langue française et les malentendus surgissant dès lors qu’on ne comprend pas la langue de l’autre et pesant sur le « vivre ensemble », il a avancé que le mouvement flamand dans son acception linguistique stricte se ramènerait aujourd’hui à quelques petites organisations marginales, mais que, plus largement, « la Flandre était aujourd’hui le mouvement flamand ». Autrement dit, les objectifs d’auto-affirmation et d’autonomie véhiculés par le mouvement flamand trouvaient aujourd’hui leur expression plénière dans une nation flamande largement réalisée. La question en débat est bien celle de l’amarrage de cette Flandre à la « Polis » belge (considérée ici comme le lien institutionnel qui persisterait entre les composantes de l’actuel État belge ?) et à l’Europe. Cette partie du raisonnement n’a — malheureusement — pas été approfondie, mais il est apparu clairement que la clé d’une relation harmonieuse entre la Flandre et la « Polis » belge serait Bruxelles. Bruxelles pourrait donc être le facteur d’union ou au contraire de rupture de la Belgique future. Cette formulation elliptique reflète, sans beaucoup de nuances, les thèses de la N-VA sur Bruxelles. La prétention de Bruxelles au statut d’une Région à part entière est vue comme marginalisant de fait les Flamands dans le système belge à trois Régions et constituerait donc un facteur de désagrégation de l’État.

De son côté, Béatrice Delvaux a exprimé le désarroi ressenti par beaucoup de francophones (à commencer par Le Soir lui-même) devant la faible reconnaissance de leurs démarches d’ouverture politique et culturelle. Elle insiste sur un paradoxe contemporain, l’opposition entre une Flandre dynamique, innovatrice et ouverte sur la modernité et une Wallonie beaucoup plus traditionnelle qui cherche encore les chemins de son développement. Et de s’interroger sur cette « autosuffisance » de la Flandre qui n’est (ne serait ?) plus intéressée par une relation avec la Wallonie (considérée comme un cout) ou la population bruxelloise (la relation à Bruxelles ne restant intéressante que si on réduit la ville à un espace symbolique sans la considérer comme une entité économique, politique, sociale, culturelle en soi). Le destin flamand serait accompli ; il n’est plus nécessaire de sortir de la Flandre pour exister.

Enfin, Philippe Van Parijs a voulu représenter, à l’usage du public francophone assistant à ce débat, les trois formes de ressentiment vécues par la Flandre aujourd’hui : une réaction à l’arrogance historique des élites francophones, le rejet des transferts couteux vers la Wallonie, l’énervement des élites flamandes devant l’immobilisme francophone. Je voudrais insister sur ces trois ressentiments parce que, s’ils sont historiquement fondés, il me semble tout aussi important non pas de les relativiser, mais de les compléter et de les mettre en contexte afin d’éclairer de manière plus complète les malentendus contemporains et les impasses — provisoires — auxquelles ils conduisent.

Les ressentiments du passé ?

L’existence de ces ressentiments est un fait objectif. Il est clair qu’une blessure demeure qui marque la conscience historique de nombreux Flamands. Le fait que les bases contemporaines de la blessure n’existent plus est secondaire à côté de la permanence de représentations partagées par une partie de l’opinion. Ce ressentiment aura-t-il un terme, ou, à l’instar d’autres blessures historiques vécues par d’autres peuples, s’inscrira-t-il toujours dans la mémoire collective et servira-t-il de base plus ou moins consciente à des exploitations politiques ? Béatrice Delvaux s’interrogeait sur la possibilité d’une « résilience [2] ». À l’intérieur de la Flandre aujourd’hui, nombreux sont ceux qui pensent que les bases de l’humiliation sont largement dépassées et que la dynamique de la société flamande n’est plus fondée dans ce ressentiment. Philippe Van Meerbeek a proposé un jour que l’affaire se solde par une demande de pardon en bonne et due forme. La référence aux actes symboliques censés clôturer un litige colonial ou les drames de la Deuxième Guerre mondiale est évidente, mais, en écho à ces propositions, j’avoue ignorer qui devrait demander pardon et à qui. Les auteurs de l’offense ont disparu ou se sont transformés et je vois mal quels incertains héritiers pourraient assurer aujourd’hui ces obligations de la mémoire historique.

Plus précisément, il faut s’interroger sur le levier que constituent cette mémoire aujourd’hui et son usage. La bourgeoisie francophone qui a écrasé de son mépris la langue (et non la culture) flamande était essentiellement flamande. Bourgeoisie de Gand, d’Anvers, de Courtrai et d’ailleurs. Les élites dirigeantes de l’époque incriminée étaient géographiquement flamandes et bruxelloises. Rarement wallonnes. La Wallonie fournit des ingénieurs, des fonctionnaires, des cadres ; peu de « dirigeants » qui auraient partagé le statut et les orientations de cette classe culturellement dominante. À moins que leur cooptation dans la classe dirigeante ait eu pour effet de les « délocaliser », culturellement parlant.

La difficulté commence lorsque ce ressentiment historique glisse de la « classe dirigeante francophone » des XIXe et XXe siècles à la Wallonie et aux Wallons d’aujourd’hui qui, sur ce plan, ne sont en rien responsables de quoi que ce soit. On repère parfois des traces de l’arrogance passée dans le comportement d’habitants francophones des communes de la périphérie bruxelloise qui persisteraient dans leur ignorance de la culture flamande et dans leur dénégation de la réalité institutionnelle de la Région dans laquelle ils vivent. Il existe certainement des comportements individuels regrettables de francophones intolérants qui n’ont leur contrepartie que dans les gesticulations du TAK. Plutôt que de raisonner en termes d’intégration et d’assimilation, la seule solution ici serait de penser la situation avec les catégories de la rencontre, de la reconnaissance et des droits individuels.

Dans les moments de tension et de crise (et nous vivons cela depuis longtemps), il est fréquent que les identités collectives se gonflent et s’affirment souvent indument : les « immigrés », les « chômeurs ». Le glissement de l’incrimination de la « classe dirigeante francophone » aux « Wallons » et aux « francophones » éclaire bien ce phénomène. Mais ce glissement est aussi politiquement utile dans la mesure où il permet d’entretenir un ressentiment qui sert de base aux mobilisations alors que ses fondements historiques ont largement disparu. Par ailleurs, lorsque pour éclairer des malentendus, on parle de ressentiment, il faut pouvoir être complet. Beaucoup de francophones dans la génération des cinquante à soixante-cinq ans ont rencontré la Flandre à travers le « Walen buiten », les « Franse ratten » et autres « Mars op Brussel » ? Leur représentation de la Flandre a depuis longtemps dépassé ce litige…

La forme contemporaine des ressentiments

Par contre, le ressentiment relatif au sens et au volume des transferts depuis les années soixante existe évidemment. Et sans doute est-il inutile d’établir des balances historiques. Néanmoins, au XIXe siècle et pendant la première moitié du XXe, c’est la Wallonie et Bruxelles qui ont tiré le pays. Vu du côté wallon, les premières tensions sont apparues lors de la création de la sidérurgie maritime (Sidmar), du développement de Zeebrugge et du transfert des capacités de production et des investissements (publics) rendus nécessaires par ces créations. Si l’on remet l’histoire des ressentiments dans la longue période, on relativiserait sans doute les arguments contemporains. L’Union européenne est construite sur ces transferts entre régions riches et pauvres. Cette solidarité organisée est consubstantielle au projet européen. Les litiges ici sont moins affirmés parce que les redistributions s’opèrent à travers des mécanismes moins directs. Le ressentiment existe cependant dans d’autres pays ; en Italie par exemple où, pour les Milanais, l’Afrique commence au nord de Rome.

Le ressentiment historique sur l’usage des ressources connait une nouvelle expression aujourd’hui. Il a des racines bien au-delà des frontières de la Belgique, même s’il connait dans notre pays une actualisation singulière. Dick Pels [3], un sociologue hollandais, a montré comment les « nouveaux populismes » apparus en Autriche, aux Pays-Bas, existant aussi dans un certain nombre de pays de l’Europe orientale, dont on trouve des expressions dans le Tea Party des États-Unis, n’avaient plus comme référence la défense des droits et des besoins du « peuple » comme tel, mais qu’ils avançaient comme principe de base les besoins et les droits des individus, la défense d’une sorte d’égoïsme collectif. Dans ce contexte, la critique porte sur les groupes sociaux (les travailleurs immigrés qui « prennent les emplois » des nationaux) ou mécanismes politiques et administratifs qui font obstacle à ce que le produit de l’activité soit détourné des individus qui devraient, en principe, en être les bénéficiaires. Ainsi, les redistributions opérées par les systèmes de sécurité sociale sont jugées déresponsabilisantes, inéquitables et leurs gestionnaires ne sont pas loin d’être considérés comme des voleurs. Il y a une littérature abondante, déjà ancienne, sur les « effets pervers » de l’État protecteur (le Welfare State [4]) qui a nourri dans les années quatre-vingt les réformes de R. Reagan et de M. Thatcher, et le néolibéralisme des années nonante est une actualisation de certains de ces principes. Aujourd’hui ces idées trouvent un terreau fécond dans une Flandre ayant atteint un niveau remarquable de développement et confrontée à la crainte de l’appauvrissement relatif dans le double contexte de la mondialisation et du vieillissement de la population. Depuis plusieurs années s’affirme dans les milieux politiques flamands la nécessité de réformes économiques profondes pour rencontrer ces risques. Le thème du « goed bestuur », la gestion efficace, est une sorte de substitut fonctionnel à des options plus ouvertement libérales, mais il est au cœur d’une sorte de consensus large qui associe au minimum CD&V, N-VA et l’Open VLD. Les transferts en faveur de la Wallonie sont vivement critiqués comme une sorte de détournement de ce qui devrait d’abord servir à rencontrer les problèmes et les besoins de la Flandre. L’exigence manifestée par M. Thatcher à l’égard de l’Union européenne, « I want my money back », se mue ici en un « We need our money back ». Assez logiquement, les Wallons sont considérés comme ceux qui bloquent ces réformes nécessaires. Le succès de la N-VA trouve son origine dans la conviction qu’elle a le plus justement exprimé ce diagnostic et indiqué la réponse adéquate.

Le seul litige qui soit objectivable concerne, à mon sens, l’usage que les Wallons auraient fait de leur autonomie et des ressources mises à leur disposition par ces transferts. Les premiers responsables de cette situation sont les autorités politiques wallonnes qui, dans les premières années de l’autonomie régionale, ont dépensé une énergie considérable à consolider leurs bases locales plus qu’à créer les outils du développement. Je vois deux sources principales à ce problème (il en est d’autres).

En premier lieu, la régionalisation (c’est-à-dire cette nouvelle forme d’organisation politique) n’a pas été collectivement assumée (à Bruxelles non plus d’ailleurs). Les réformes institutionnelles ont longtemps fait l’objet d’évaluations ou de commentaires contradictoires. Une partie des médias a exprimé son scepticisme par rapport à ces réalités nouvelles. Les responsables politiques ont porté sur elles des jugements variés. On a feint d’ignorer un principe de réalité élémentaire : les nouvelles structures existent et le civisme comme le réalisme obligeaient de les faire vivre. Autrement dit, il a très longtemps subsisté un doute sur les nouvelles institutions et le nouveau décor, combiné à une nostalgie des structures politiques anciennes. Un exemple : la communautarisation de l’enseignement existe formellement depuis 1989, alors qu’en pratique les systèmes d’enseignement étaient gérés de manière autonome depuis les années septante. Les premières législations propres importantes en Communauté française ont tardé à se mettre en place. En Flandre, le processus démarre beaucoup plus tôt.

En second lieu, à l’inverse de la Flandre et de la… Belgique, il ne s’est pas constitué en Wallonie de « milieu dirigeant » ou si l’on préfère, de « capacités d’actions innovatrices et inédites ». Il y a des « dirigeants » (au sens de ceux qui prennent des initiatives et qui orientent l’action collective), mais il n’y a pas de milieu. Les responsables — politiques — en place ont développé des stratégies d’occupation du terrain, de lotissement de la société (le PS a excellé dans cette matière) sans amorcer un cycle de développement qui donnerait vie aux nouvelles institutions. Cela commence à changer, mais on est encore loin du but. On comprend dès lors fort bien le ressentiment sur le mauvais usage des ressources. Il existe aussi en Wallonie même.

Autrement dit, avant même de songer aux nouvelles formes de solidarité qui pourraient refonder un hypothétique État fédéral dans le futur, il est impossible d’imaginer une sortie de crise qui ne prenne pas en compte de manière plus ou moins radicale les besoins exprimés par la Flandre. Chacune des trois Régions et leurs élites politiques seront-elles capables de prendre en compte les problèmes de l’autre comme une réalité et une nécessité objectives ? La future loi de financement est évidemment au cœur même de cette problématique. N’est-il pas illusoire de penser que sa réforme, dans ces conditions, ne pourra jamais vraiment rencontrer l’exigence du ps : aucune partie ne doit sortie appauvrie du processus ?

Vivre ensemble ?

Le fond du problème me semble avoir été bien synthétisé par Béatrice Delvaux lors du débat du 29 mars : les diverses régions, les diverses composantes de la « société belge » ont-elles encore besoin les unes des autres ? Qu’ont-elles à apprendre les unes des autres ? Quels liens — culturels entre autres choses — veulent-elles encore désirer et établir ? S’intéresse-t-on aux problèmes des autres ? Il est certain que les Flamands s’interrogent sur un usage différent des ressources, aujourd’hui transférées à la Wallonie, compte tenu des problèmes qu’ils ont à affronter : vieillissement de la population, épuisement de l’espace et congestion croissante du système de communication routière, dépendance par rapport aux multinationales, pollutions diverses… La Flandre traite-t-elle ces problèmes seule ou cela présente-t-il un intérêt de les travailler avec d’autres ? S’agit-il d’une question candide ou a-t-elle quelque fondement ? Ce qui se traite entre Kortrijk et Lille pourrait aussi se traiter entre Antwerpen et Liège… Mais, a-t-elle ajouté avec raison, pour que l’on redessine un pays, même en profondeur, il faut être d’accord sur un fait élémentaire : que ce pays existe.

De fait, dans les systèmes politiques démocratiques, on peut discuter de tout et envisager toutes les réformes à une condition : que la démocratie et les institutions qui la garantissent soient considérées comme un bien commun. La Belgique, même très profondément réformée pour répondre aux vœux des uns et des autres, est-elle encore un bien commun ? Il est clair que pour pouvoir négocier, il faut au minimum un accord sur la nature du point d’arrivée. Dans notre cas, un État belge profondément transformé et réformé, mais un État belge (ou un pays si l’on préfère) qui subsiste et qui ne se soit pas évaporé (c’est-à-dire dont on aurait organisé la disparition). Cette condition étant remplie, il me semble qu’il est possible de commencer à négocier les diverses formules d’aménagement possibles. Le principal facteur de blocage aujourd’hui est dans l’attitude d’un des interlocuteurs (et le plus important en poids électoral) qui laisse entendre son indifférence (au mieux) ou son hostilité (au pire) à ce point d’arrivée. Dans ces conditions, la négociation ne peut pas s’enclencher puisqu’on ne peut pas connaitre ou identifier à la fois son objectif et son statut : de quoi négocie-t-on ? De l’aménagement ou de la disparition du cadre de vie commun ? Les références historiques sont approximatives, mais elles peuvent éclairer. On connait les luttes pour l’obtention du suffrage universel à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, et les conditions dans lesquelles celui-ci a été acquis en 1921. Quelle aurait été la nature des débats autour de la modification du mode de suffrage si les organisations du mouvement socialiste avaient décrété que l’obtention du suffrage universel s’accompagnerait d’emblée de l’abolition de la monarchie et de l’instauration de la république ? Le suffrage universel (pour les hommes…) est une profonde réforme institutionnelle qui transforme en profondeur le jeu politique, mais il n’était pas associé à la disparition du régime.

Un autre malentendu n’a pas été abordé par le débat de mars ; il concerne la temporalité des réformes. Après 1960, les premières vagues de réformes institutionnelles se sont développées sur de longues années. Les épisodes de crise (pacte d’Egmont) ne doivent pas dissimuler que le travail s’est distribué sur des périodes assez longues, sans perturber sensiblement l’activité gouvernementale. On pourrait dire que les transformations les plus profondes ont nécessité un temps d’incubation et de recul par rapport aux épisodes de crise aigüe. Ce que n’a de toute évidence pas compris, faute de culture politique et d’expérience, A. De Croo quand il a précipité la crise. Xavier Mabille rappelait récemment que c’est en 1949 et non en 1945 que les institutions de la RFA ont été mises sur pied. Leur solidité — hormis la réunification, elles ont été peu modifiées depuis plus d’un demi-siècle — vient probablement de ce recul par rapport à la période de crise qu’étaient la guerre et la sortie du nazisme. Ce recul méthodologique (donner du temps à la négociation et à la maturation de projets) est-il encore envisageable aujourd’hui ? En réalité, la tactique qui a consisté à créer la pression en faisant d’un accord sur le contenu de réformes institutionnelles la condition de constitution d’un gouvernement est en soi un facteur de crise. Et probablement de précipitation. La république de Weimar a été constituée dans une précipitation analogue sur les ruines de l’ancien Reich allemand, dans les désaccords les plus profonds.

Dans les deux cas — le consensus nécessaire sur un point d’arrivée et le recul nécessaire à une réforme solide —, il faut enregistrer un désaccord. Sans doute un désaccord funeste. Il est largement dû au comportement de la N-VA. Ses motivations ne semblent pas claires : organiser le désordre pour administrer la preuve de l’ingouvernabilité du pays ? Les meilleurs commentateurs s’épuisent sur le sujet. On soulignera aussi l’irresponsabilité pratique du CD&V. Depuis 1945, le CVP (sous la forme PSC-CVP, puis sous la forme unique du CVP) a été le « parti de l’État » qui a été de tous les épisodes et de toutes les réformes. La diminution continue de son poids électoral l’a conduit à opter pour un régime régionaliste radical. Ayant donné le ton, sur ce terrain il a trouvé son maitre : la N-VA. Le choix de s’allier avec cette formation nationaliste et conservatrice pour maintenir des positions électorales locales a altéré en profondeur non seulement les objectifs, mais aussi les marges d’action de l’ancienne démocratie chrétienne, dorénavant l’ombre d’elle-même et privée de toute autonomie. Ce sont les perspectives des élections communales de 2012 et le désir de maintenir des positions locales acquises en 2006 grâce aux cartels avec la N-VA imaginés par M. Leterme qui bloquent toutes les marges d’action de l’ancien parti dominant et le réduisent à un rôle de relais peu glorieux.

Une autre difficulté apparait rétrospectivement : l’absence de vision à long terme sur les évolutions souhaitées des structures politiques, en tout cas du côté du monde politique francophone. Les réformes de 1988 ont péché par un défaut majeur : l’absence de vision claire sur les fonctions propres de l’État fédéral et ses domaines d’autorité [5]. L’autre lacune date de 1999, au moment où le Parlement et les leadeurs politiques flamands ont clairement affirmé leurs options pour le futur sans que cela s’accompagne d’une définition symétrique en Wallonie et à Bruxelles, condamnant mécaniquement leurs responsables politiques à des démarches défensives et peu créatives.

*

La crise politique actuelle combine blocages et malentendus. Le blocage d’un système politique paralysé par des rapports de force inédits. Ces blocages avaient été pressentis par François Perin lorsqu’il publiait en 1960 La démocratie enrayée. Force est de reconnaitre que ce constat pessimiste n’avait pas été pris au sérieux et qu’il ne s’est pas trouvé d’acteur politique qui se serait employé à en démentir les prémisses ou les conclusions

Les malentendus à l’origine de la crise politique actuelle ont évidemment des sources multiples. Ils s’enracinent dans des ressentiments qui s’expriment parfois à sens unique. Derrière les malentendus, il y a la profonde ignorance réciproque de deux opinions publiques, de deux populations, et comme le rappelait Philippe Van Parijs, de deux systèmes de représentation politique étanches l’un à l’autre, de deux systèmes d’enseignement. Le plus souvent, au-delà de rapports individuels, les uns et les autres ne se connaissent plus que par le truchement d’interprètes politiques ou de médias qui n’ont pas pour vocation de représenter le point de vue de l’autre. On paie ici, de manière peut-être irréparable, les effets d’un processus de réorganisation institutionnelle axé essentiellement sur le transfert d’autorité et de moyens vers des entités régionales et culturelles sans jamais s’interroger positivement sur les mécanismes de communication et de coopération sur des objectifs communs.

Je terminerai par un malentendu silencieux qui s’instaure aujourd’hui entre opinion publique et gouvernants. Il paraît de bon ton de se satisfaire de l’existence d’un gouvernement « en affaires courantes » et de considérer qu’il n’est pas anormal de rechercher depuis plus de douze mois une formule qui permette d’embrayer le processus de réformes institutionnelles que tous estiment nécessaire. C’est un véritable déni de réalité. La situation est-elle au contraire à ce point grave qu’il serait insupportable de le reconnaitre ? Dans la logique de nos institutions politiques, il n’est pas possible de faire appel à l’opinion publique en dehors du recours aux élections afin de connaitre son sentiment sur le fond du problème. Le drame est que, dans ce contexte, la seule manière de sanctionner le politique serait dans l’abstention ou, ce qui a fait le succès probable de la N-VA, dans la dénonciation populiste de partis irresponsables. Le recours à l’arbitrage de l’opinion publique serait sans doute la pire des solutions. Il reste donc à espérer que les autorités politiques et, en premier lieu, les partis associés au gouvernement, comprennent le caractère insupportable de la situation et se décident à inventer, avec courage, la formule qui serait de nature à relancer le processus de changement enrayé. Il faudra aussi beaucoup de courage pour entreprendre de rétablir les mécanismes de communication entre les Communautés qui permettent de dépasser enfin les malentendus. À défaut, on risque fort de se condamner à de bien médiocres séparations.

30 juin 2011

[1Le débat était organisé par Altercité, un groupe de réflexion animé par des personnes soucieuses de la présence ouverte de chrétiens dans la vie politique. Voir http://www.altercite.be/. Le débat était animé (remarquablement) par l’historienne Chantal Kesteloot. Il réunissait Béatrice Delvaux, rédactrice en chef du Soir, Jan De Volder, journaliste à Tertio, Bruno De Wever, historien de la RUG, Philippe Van Parijs, philosophe de l’UCL.

[2Pour un individu marqué par un traumatisme particulier, la résilience est un mécanisme psychique qui lui permet de prendre conscience de la source de la blessure pour sortir de la dépression et dépasser l’épisode traumatique. La référence ici est de nature métaphorique puisqu’elle concerne la capacité, pour une collectivité, d’identifier, de relativiser (c’est-à-dire de mettre en contexte) et d’aller au-delà de ce que l’expérience passée a eu de traumatique.

[3Dick Pels, Het volk bestaat niet. Leiderschap en populisme in de mediademocratie, De Bezige Bij, 255 p. Cité par De Morgen, 22 juin 2011.

[4Le thème du « Welfare State Backlash » présent dans la littérature de sciences politiques nord-américaines (H. L. Wilensky) dès la fin des années soixante.

[5Voir le numéro publié par La Revue nouvelle en octobre 1988 : « La Belgique moyenne ». D’autres conclusions de cet ensemble sont à méditer : « Si l’on partage l’optimisme de M. Delors […], dans quinze ans l’Europe existera bel et bien et beaucoup de décisions aujourd’hui nationales seront européennes. Wallonie et Flandre seront à l’égal de l’Aquitaine ou de la Catalogne. Et peut-être trouveront-elles un sens nouveau à leur coopération dans un contexte renouvelé. Si, au contraire, l’idée et la réalité d’une Europe des régions paraissaient utopiques à moins de cinquante ans de distance […] le pendule pourrait prendre sa course dans l’autre sens et des coopérations pourront trouver leur sens dans une Belgique fédéralisée. Encore faudra-t-il que les complexes, l’esprit de revanche ou la volonté de puissance aient été éliminés ou, au moins, maitrisés. Ce qui suppose que chacun des partenaires soit parvenu à se construire. Alors peut-être trouverons-nous un sens à nos complémentarités. »

Ce commentaire est daté de la fin juin 2011, au moment où l’on ne connait pas encore le contenu de la note du formateur pressenti, E. Di Rupo, ni forcément l’accueil qui lui sera réservé. Il est cependant fort probable que cette actualité ne démente pas le fond du raisonnement exposé dans cet article.