Crise migratoire et implosion de l’Europe ?

Jean-Claude Willame • le 5 octobre 2015

« Migrants », « demandeurs d’asile », « réfugiés », « migrants économiques »… Nos obsessions catégorielles font perdre de vue l’essentiel, à savoir que ces femmes, ces hommes et ces enfants qui se bousculent aux portes ou dans l’Europe sont tout cela à la fois.

Il faut bien se rendre compte que, pour ce qui regarde la Syrie et l’Irak en particulier, le largage des bombes du régime Assad sur sa population, la poussée inexorable des égorgeurs de Daech (l’« État islamique ») et la transformation du régime formellement pluraliste d’Irak en système violent et corrompu ont induit l’effondrement de tout le tissu social et des forces vives dans ces deux pays qui n’en sont plus. Alors que les « pauvres » et les « très pauvres », les plus nombreux, croupissent depuis plusieurs années dans les camps de réfugiés des pays voisins, les classes moyennes et les « riches », avec parfois beaucoup de dollars ou d’euros en poche, ont quitté le pays à destination de l’Europe en ayant recours à des passeurs plus ou moins mafieux.

À l’écoute des médias et à lire les témoignages sur les réseaux sociaux, il est évident que ce sont principalement des ingénieurs, des commerçants, des enseignants, des étudiants, des techniciens qualifiés qui ont entrepris un périple mortifère. Et certains se disent même issus de familles alaouites — sans doute ceux qui ont fait défection au sein de la communauté de Bachar Al-Assad — qui ont sans doute compris que cela commençait à tourner mal pour le tyran. Beaucoup savent où ils veulent aller (le plus souvent en Allemagne ou en Scandinavie qui sont les pays qui enregistrent le plus grand nombre de demandeurs d’asile) : ils ont voulu et pu y mettre les moyens. Ce sont donc aussi des « migrants économiques » qui viennent frapper à nos portes pour échapper à la mort.

On aura beau dire que sur les quelque 60 millions de réfugiés et de déplacés dans le monde en 2014, l’Europe porte un fardeau dérisoire : moins d’un million de demandeurs d’asile et de protection aujourd’hui dont plus de 45% ont reçu une réponse positive (avec toutefois des taux très divers suivant qu’il s’agisse de l’Allemagne, de la France ou des pays de l’Europe de l’est). Il est cependant clair, comme le montre le graphique ci-dessous que, depuis 2012, « l’Europe a un problème avec ses migrants ».

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La forte médiatisation ces derniers mois de ce que la presse a qualifié de « crise de la migration » et de « crise de l’asile » n’est en réalité que la pointe d’un iceberg qui a commencé à émerger en 2011-2012, c’est-à-dire avec la « révolte » et la répression subséquente en Syrie d’où proviennent aujourd’hui le plus grand nombre de demandeurs d’asile et de protection. Le tableau ci-dessus ne traduit cependant qu’une partie du drame qui se joue : celui de réfugiés originaires de Syrie et fuyant leur pays avec des embarcations de fortune sur la Méditerranée. Selon le HCR, ils étaient 9.700 en 2010 et pas moins de 411.000 entre janvier à septembre 2015, dont 6.500 ont disparu en mer entre 2014 et 2015.

L’Europe n’a évidemment pas attendu cette soudaine crise migratoire pour se pencher sur la question. Et il est vrai qu’un certain nombre de directives et d’orientations ont été adoptées par le Parlement européen depuis 2010 pour harmoniser le droit d’asile au sein des États membres : système d’identification « Eurodac », délais communs pour le traitement des demandes d’asile, limitation du délai le d’enregistrement du dossier limité à trois ou six jours, examen de la demande restreinte à six mois sauf circonstances particulières où il pourra être étendu jusqu’à vingt et un mois, harmonisation des règles en matière de logement, d’allocation de subsistance et de santé, accès au marché du travail autorisé après neuf mois de présence sur le territoire, etc.

Le problème majeur est que ces mesures d’harmonisation, outre qu’elles n’ont pas toujours été transposées en temps voulu dans tous les États et prévoient toujours des « exceptions », restent dans les faits du ressort exclusif de leurs souverainetés nationales respectives. Le Conseil prend le pas ici sur les autres institutions européennes dans une matière sur laquelle ses membres entendent garder le contrôle. Pas plus qu’il n’existe de gouvernance économique dans la zone euro comme la crise grecque l’a démontré, il n’existe pas de véritable droit d’asile européen en tant que tel, mais bien une « loterie » comme le notait Amnesty International en 2013 : la Commission européenne a ainsi annoncé tout récemment qu’elle avait lancé au total quarante procédures contre dix-neuf États membres (dont l’Allemagne, la France et la Belgique) qui n’avaient pas informé la Commission de la façon dont ils ont transposé le droit d’asile européen dans leur législation nationale. Sans parler des coups de canif portés, sous des prétextes « sécuritaires », aux dispositions de l’accord de Schengen sur la liberté de circulation entre les vingt-six membres de l’Union européenne.

L’explosion médiatisée des migrations forcées en 2015 a fait éclater, comme on pouvait le craindre, les égoïsmes nationaux mettant en évidence la fragilité des valeurs sur lesquelles l’Union prétend être fondée. Bien que le Parlement européen ait adopté en urgence une « relocalisation » contraignante de 120.000 réfugiés arrivés en Grèce et en Italie, celle-ci fut dans un premier temps rejetée par le Conseil des ministres européens compétents en la matière, sous la pression de certains États d’Europe centrale (Hongrie, Pologne, la Slovaquie, République tchèque), pour être finalement acceptée sans consensus dans un deuxième temps, mais moyennant une série de dérogations et, cas rare, le recours à une majorité qualifiée. On avait échappé de justesse à la honte absolue.

La Hongrie, sous la houlette de l’extrême-droite du Premier ministre Viktor Orban, et, dans une moindre mesure, la Slovaquie du populiste-socialiste Robert Fico, furent sans contexte les moteurs et les avant-postes de la fronde contre cette relocalisation. Le premier barricada ses frontières, criminalisa les migrants qui tentaient d’entrer dans son pays, et professa ouvertement des propos islamophobes. Le second déclara sans ambages que seules « cent familles syriennes de religion chrétienne seraient sélectionnées par son pays ». Des propos et des actes qui trouvèrent une résonance en Tchéquie, où le sentiment anti-musulman s’est développé à la vitesse grand V ces derniers mois, et dans la très catholique Pologne où le prix Nobel de la paix, Lech Walesa, a mis en garde l’Europe contre ces « millions de migrants [qui] vont venir ici n’hésiteront pas à imposer leurs coutumes, y compris les décapitations. » Sans parler, chez nous, des propos graveleux du président de la NVA N-VA qui propose d’« adapter » la Convention de Genève, d’opérer une « distinction claire entre droits civils et droits de l’homme », d’en finir avec l’Accord de Schengen qui est « cliniquement mort » et de « nous concentrer sur notre civilisation culturelle » et pas sur des migrants qui « déambulent sur des milliers de kilomètres » et sont donc tous devenus des « migrants économiques ».

Ce qui est sidérant pour ne pas dire plus, c’est le silence assourdissant, face à ces dérapages, des formations politiques du Parlement européen où sont hébergés les amis de MM. Orban et Fico, à savoir le PPE et le PSE. Ce qui est aussi sidérant, comme le souligne Jean-Paul Marthoz, c’est que « les députés libéraux, socialistes ou verts qui ont élevé la voix contre Viktor Orban se sont essentiellement référés à des valeurs fondamentales que l’on aurait pu croire partagées par tous et fermement protégées par le droit européen » et qu’ils n’aient pas songé, à l’exception du président des libéraux, Guy Verhofstadt, à évoquer l’ « option nucléaire, c’est-à-dire la suspension des droits de vote de la Hongrie, prévue par l’article 7 du Traité sur l’Union européenne » [1].

Nonobstant la constitution un peu partout en Europe de nombreux collectifs des sociétés civiles qui ont clamé « bienvenue aux réfugiés », il y a lieu d’être très inquiet des suites pernicieuses de ce franchissement de lignes rouges. Par pur électoralisme et/ou par peur de la montée des extrêmes droites, on a commencé à fermer ici et là des frontières sous des prétextes sécuritaires ou de « graves menaces à l’ordre public » (?), à se renvoyer les réfugiés d’un pays à l’autre, à lancer des campagnes publicitaires dans les journaux pour annoncer un durcissement de la législation à l’encontre des migrants, à politiser la matière…

En outre, dans un contexte où le « musulman » est un peu partout épinglé comme une source d’inquiétude ou de menace, le nombre forcément important de ceux qui se verront octroyer le droit d’asile ou la protection temporaire risque d’accroître les tensions et les méfiances à l’intérieur de nombreux États membres et, à moyen terme, de faire passer la « radicalisation » à la vitesse supérieure pour ceux, notamment les plus jeunes, qui en auront été les bénéficiaires et ne seront pas jugés bienvenus.

Il ne faut pas non plus se leurrer : en l’état, le mouvement migratoire continuera de s’accélérer tant que la machine à bombarder et à torturer du régime Assad et les décapitations médiatisées de Daech poursuivront leur œuvre de mort. À ce niveau, l’Europe qui est au premier chef concernée, ne s’est pas donné les moyens politiques de la dissuasion. Elle demeure une entité construite de manière baroque, incapable de se doter d’une politique étrangère et de défense digne de ces temps d’obscurantisme et d’insécurité sur nombre de terrains extérieurs. Ce sont donc la Russie et les Etats-Unis qui une fois de plus sont montés au front diplomatico-militaire comme au bon vieux temps de la guerre froide, l’Europe ne jouant que les utilités. Avec, en perspective, une poursuite de la « guerre au terrorisme » et un Bachar-al-Assad redevenu plus ou moins fréquentable.

Montée en puissance de l’euro-scepticisme, opacité dans les négociations sur le traité transatlantique de libre-échange, crise de l’euro, crise de l’asile, l’Europe serait-elle en train d’imploser ?

[1L’article 7 du Traité de l’Union européenne stipule : « Sur proposition motivée d’un tiers des Etats membres, du Parlement européen ou de la Commission européenne, le Conseil, statuant à la majorité des quatre cinquièmes de ses membres après approbation du Parlement européen, peut constater qu’il existe un risque clair de violation grave par un Etat membre des valeurs visées à l’article 1bis », c’est-à-dire les atteintes à « la dignité humaine, à la liberté, la démocratie, l’égalité, à l’Etat de droit, ainsi qu’au respect des droits de l’homme, y compris des droits des personnes appartenant à des minorités ».