Crise : la menace lettonne

Franscico Padilla

La crise économique globale qui frappe l’Europe de plein fouet s’est imposée à partir du dernier trimestre de 2008 comme le sujet médiatique principal sur le vieux continent. L’attention portée à ses développements en Europe occidentale et aux États-Unis contraste cependant avec le silence dans lequel a été traité l’impact de la crise en Europe orientale et surtout dans les pays baltes. Cette indifférence est préoccupante à plus d’un titre. Il se pourrait que l’évolution de la situation dans ces pays soit le prélude d’une nouvelle phase plus aiguë que ce que nous avons connu à ce stade. Par ailleurs, l’instabilité sociale provoquée par la dégradation de la situation économique dans la région représente une menace non négligeable pour le futur des jeunes démocraties postsoviétiques, et par extension, pour la stabilité de l’ensemble de l’Union européenne.

La dette cachée de la transition

Quelques années d’exubérance, qui ont surtout bénéficié aux nouveaux riches, n’ont pas fait oublier à la majorité des habitants de l’ancien bloc de l’Est la longue période d’austérité imposée au nom de la transition vers l’économie de marché. La situation actuelle où des sacrifices sont à nouveau exigés au nom de la préservation d’un modèle de développement qui est loin d’avoir apporté une amélioration réelle des conditions de vie au plus grand nombre risque dès lors de constituer un terreau fertile pour les populismes de tous bords.

Depuis quelques mois, l’évolution de la crise financière en Lettonie constitue un sujet de préoccupation pour les économistes. Ce pays balte, membre de l’UE et de l’Otan depuis 2004, est grand comme deux fois la Belgique, mais compte moins de deux millions trois cent mille habitants. Ces dernières années, le pays a connu une croissance économique importante et poussée notamment par des afflux importants d’investissements, souvent à caractère spéculatif, originaires des institutions financières des anciens États membres de l’UE. La crise financière globale a sonné le glas de cette période de forte expansion en entraînant une dégradation vertigineuse. À l’instar d’autres pays de la région, la Lettonie cumulait à la veille de la crise des indices de fragilité macroéconomique tels que des déficits massifs de la balance courante de l’ordre de 25% du PIB et une dette externe de 140% du PIB qui rendent le pays particulièrement dépendant du financement externe et dès lors vulnérable à des chocs exogènes. Il faut y ajouter le fait que la Lettonie lie sa monnaie, le lats, à l’euro dans le cadre du mécanisme des taux de change européens. Cela fait reposer le poids de l’ajustement sur la demande interne puisqu’une éventuelle dévaluation ne fait pas partie des instruments de la politique économique aussi longtemps que le lat fluctuera dans une bande étroite par rapport à l’euro.

Une économie sous perfusion

Dans ces conditions, l’impact de la crise a été particulièrement brutal. L’effondrement des marchés financiers a inévitablement débouché sur un assèchement des flux des capitaux vers la république balte. À l’heure actuelle, l’économie lettone se trouve sous perfusion du FMI et de l’UE par le biais d’une aide d’urgence de 7,5 milliards d’euros, ce qui a permis à ce stade d’éviter la faillite et la cessation de paiements. Cependant, le prix à payer a été particulièrement élevé. Cette aide est conditionnée à une réduction drastique des dépenses publiques qui passe notamment par des coupes claires prévues dans les salaires et des investissements publics. Les dernières prévisions économiques tablent sur un recul du PIB de plus de 18%, ce qui fait de la Lettonie le pays de l’UE le plus affecté par la crise.

Malgré cette aide, en juin dernier, la cessation des paiements et la dévaluation ont été évités in extremis. Dans un contexte marqué par une offre massive des bons d’État de l’ensemble des différents pays qui ont dû augmenter leur endettement pour empêcher l’effondrement des systèmes bancaires nationaux, la Lettonie a le plus grand mal à vendre ses bons du trésor et ses réserves internationales fondent à une vitesse préoccupante. La dévaluation dans les mois qui viennent semble dès lors fortement probable.

Une dévaluation à très hauts risques

Deux raisons principales expliquent le fait que la dévaluation ait été évitée à ce stade. Premièrement, la Lettonie aspire à adopter rapidement l’euro et une sortie du système monétaire européen ne ferait que retarder cette perspective. Deuxièmement, à l’instar de nombreux pays de la région, la Lettonie est fortement endettée en devises fortes (90% des créances totales). Dans ces conditions, une dévaluation déboucherait fatalement sur la faillite d’une bonne partie des entreprises fortement endettées en devises étrangères. Cependant, de l’avis de nombreux économistes, compte tenu des fondamentaux, cette faillite serait devenue de facto inéluctable. Une dévaluation ne ferait que précipiter les choses tout en donnant un peu d’oxygène à moyen terme en restaurant la compétitivité externe du pays.

L’éventualité d’une dévaluation lettone fait planer également le spectre d’un effet de contagion. Le pays a des liens commerciaux et financiers majeurs avec ses voisins baltiques si bien qu’une dévaluation du lats aurait des répercussions importantes chez ces derniers qui lient également leurs monnaies à l’euro. L’autre voie de contagion est celle des banques occidentales qui ont massivement investi dans le secteur bancaire de la région. Les banques suédoises sont engagées dans les pays baltes à hauteur de 20% du PIB de la Suède. En cas de défaut ou de dévaluation en Lettonie, elles pourraient rapidement faire perdre plusieurs points au PIB suédois, ce qui ne manquerait pas d’entraîner des problèmes de liquidité et solvabilité importants pour elles. Une telle situation pourrait continuer à affaiblir les marchés financiers des pays de l’Europe centrale et de l’Est ayant des profils macroéconomiques similaires à ceux de la Lettonie (notamment la Bulgarie, la Roumanie et la Hongrie). Les reflux des capitaux déjà en cours dans la région seraient accentués, accroissant du même coup les difficultés des banques des pays des anciens États membres de l’UE fortement exposées dans la région. C’est notamment le cas des banques allemandes, britanniques, autrichiennes, italiennes et belges. De fait, les banques des anciens États membres de l’UE détiennent entre 60% et 90% des parts des marchés du secteur bancaire des nouveaux États membres de l’UE.

Maillons faibles et leçons systémiques

En définitive, les ingrédients d’une aggravation de la crise économique en Europe sont bien présents. L’élément déclencheur pourrait être un choc exogène tel que celui provoqué par une éventuelle expansion rapide de la grippe porcine à l’hémisphère nord durant le prochain automne et l’hiver. Un éventuel effet domino pourrait alors être amorcé par l’effondrement d’une petite pièce de l’édifice économique européen comme l’économie lettone, mais également par la chute d’autres maillons qui cumulent des fragilités analogues. C’est une raison suffisante pour suivre attentivement l’évolution de la situation économique dans les pays de l’Europe centrale et de l’Est.

Trois leçons peuvent être tirées de cette mise en perspective à partir des éléments avancés ci-dessous.

Premièrement, on a beaucoup insisté sur le caractère systémique de certaines grandes banques « trop grandes pour faire faillite ». Le corollaire du caractère systémique de la crise actuelle est le fait qu’aucune pièce, aussi modeste soit-elle, n’est négligeable. L’interconnexion de l’économie globale est telle qu’un petit segment du marché immobilier américain se trouve à la source de la pire crise économique depuis 1929. La plupart des médias s’acharnent à décoder dans les dernières statistiques économiques les signes d’une éventuelle reprise — ou du moins du fait que « le pire serait derrière nous ». Rien ne nous permet cependant d’écarter à ce stade l’hypothèse moins réjouissante que l’effondrement d’une petite pièce pourrait au contraire amorcer l’aggravation de la crise en Europe et nous faire plonger dans une dépression aussi profonde que durable. Ces considérations hypothétiques devraient nous pousser à faire valoir le principe de précaution et nous amener à prévoir et à discuter publiquement des réponses collectives d’urgence dans le cas où la crise s’aggraverait. Tout se passe cependant comme si les mesures de relance et de régulation adoptées à ce jour devaient nécessairement donner à terme des résultats probants. L’expérience récente nous apprend qu’un tel excès de confiance dans les politiques publiques est dangereux. Il ne faut en effet pas oublier qu’à la veille de l’effondrement des marchés financiers européens les autorités européennes faisaient valoir leur entière confiance dans la capacité à résister de l’économie européenne et soutenaient que l’UE ne serait guère touchée par la crise née outre-Atlantique.

Le déséquilibre des balances courantes

Deuxièmement, la situation que connaissent de nombreux pays d’Europe centrale et de l’Est est caractérisée par des déséquilibres aigus des balances courantes. Ces déséquilibres ne sont pas l’apanage exclusif de ces pays, mais ils concernent également des anciens États membres de l’UE comme le Royaume-Uni, l’Espagne et l’Irlande. Cela rappelle d’autres exemples récents où des crises financières désastreuses ont trouvé leur point de départ dans des économies connaissant des déficits de balance courante très significatifs et se sont soldées par une socialisation sans précédent des coûts. C’est notamment le cas des pays du Sud Est asiatique pendant la deuxième moitié des années nonante ou de l’Argentine au début du siècle.

Cela permet de mettre en exergue brièvement une faiblesse intrinsèque majeure des politiques économiques européennes. Alors que le Pacte de stabilité a tenté d’imposer une discipline fiscale aux pays membres de l’UE, aucun mécanisme d’alerte, et a fortiori de correction, n’a été imposé aux pays membres qui ont connu des déficits importants des balances courantes. Tout se passe donc comme si les tentatives d’imposer une discipline coordonnée visant à limiter l’endettement excessif de l’économie concernent les seuls pouvoirs publics alors que les agents économiques privés ont une large latitude pour aggraver considérablement l’endettement global des pays. Les crises financières à répétition nous apprennent que ce modèle de développement épousé par les dirigeants de l’UE basé sur une telle asymétrie aboutit à des résultats opposés à ceux escomptés. En effet, l’endettement privé lorsqu’il devient insoutenable est systématiquement transféré à la collectivité afin d’éviter la faillite de l’ensemble du système. Si l’on veut tirer les conséquences politiques de cette asymétrie, il faudrait alors élargir le Pacte de stabilité de manière à prévoir des mécanismes européens cordonnés d’alerte et de correction pour remédier à l’endettement privé insoutenable des économies nationales avant même que des crises systémiques imposent des solutions bien plus lourdes pour la collectivité.

Repenser l’assistance financière

Troisièmement, après les exemples emblématiques des pays d’Amérique latine, d’Asie et d’Afrique, les programmes d’assistance des institutions financières internationales touchent désormais des pays membres de l’UE. À l’instar des programmes d’ajustement structurel et des politiques de crédit de la Banque mondiale et du FMI durant les quinze dernières années, l’assistance financière de ces institutions est assortie de conditions très lourdes. La Lettonie a dû notamment s’engager à réduire les dépenses et les salaires publics pour recevoir les premières tranches de l’aide financière du FMI. Or ces mesures sont non seulement socialement injustes, mais elles sont également pro-cycliques. Les pays qui connaissent des récessions importantes devraient disposer des marges de manœuvre leur permettant notamment de mener des politiques de relance contre-cycliques visant à mitiger et lisser les effets récessionnistes. Cela n’est cependant pas le cas des pays qui bénéficient de l’aide des institutions multilatérales pour éviter la faillite, ce qui fait le plus souvent reposer de manière disproportionnée le coût de la crise sur les catégories les plus vulnérables de la population. La montée des populismes en Europe devrait nous dissuader d’emprunter une telle voie qui s’est avérée désastreuse en termes sociaux et politiques dans de nombreux pays.

Dans cette perspective, il est indispensable de mettre en évidence deux conditions pour sortir de l’impasse actuelle qui lie assistance financière internationale et politiques pro-cycliques de manière à honorer la double exigence à laquelle nous devons faire face à l’heure actuelle. Il s’agit, en effet, de réduire de manière drastique notre empreinte écologique et, à la fois, de lutter contre la précarité sociale générée par la crise. Ces deux exigences ne sauraient être remises à plus tard, ni faire l’objet de réponses séparées car la situation se dégrade de manière simultanée et vertigineuse sur les deux plans. En effet, d’une part, de nouvelles études scientifiques mettent en évidence le fait que le changement climatique est plus important que ce que l’on croyait il y a quelques mois seulement. D’autre part, des millions d’emplois sont en train d’être détruits partout dans le monde. Si l’on veut répondre à cette double exigence, il faut donc passer d’une logique de « relance » à une logique de redéploiement massif où le moteur de la création d’emplois sera l’économie verte. C’est ce que préconise notamment le Programme des Nations unies sur l’environnement dans un rapport très remarqué divulgué fin février 2009 qui appelle de tous ses vœux un « green deal global1 ».

Des réponses injustes et inadaptées

La première condition a trait aux marges de manœuvre (policy space) dont disposent les États. Comme le met en évidence la situation difficile des pays d’Europe centrale, l’architecture financière internationale est fondamentalement problématique. Les États qui sont fortement endettés en devises fortes et qui font l’objet d’attaques spéculatives sur leurs monnaies n’ont le plus souvent d’autre alternative que de mener des politiques d’austérité pro-cycliques telles que des augmentations des taux d’intérêts ou des coupes claires des dépenses publiques. Ces mesures qui ont pour objectif de rassurer les marchés financiers débouchent notamment sur une aggravation de l’impact des crises financières sur l’activité économique et le financement des secteurs sociaux. L’élargissement de la marge de manœuvre dont disposent ces pays pour ne plus être forcés de mener des politiques pro-cycliques dans un contexte de crise financière ou de récession qui, en même temps, exige un redéploiement massif de l’économie, revêt donc la plus haute importance.

La deuxième condition est indissociable de la lutte contre la précarisation et la dégradation qualitative de l’emploi. Dans un contexte de globalisation financière, les coûts du travail deviennent la variable d’ajustement par excellence des stratégies d’optimisation des entreprises. La déconnexion de la croissance des salaires avec la croissance de la productivité, aussi bien dans les pays riches que dans les pays en développement, induit une réduction de la part des salaires dans les revenus. De fait, cette part n’a cessé de diminuer depuis trois décennies au profit de la part des capitaux. Cette tendance structurelle débouche sur une contraction de la demande qui est d’autant plus importante qu’en période de crise, la modération salariale devient le leitmotiv principal des entreprises et des administrations. Il convient donc de rompre avec cette évolution et renverser la tendance.

Vers un nouveau régime monétaire multilatéral

Un long chemin reste à parcourir pour que le débat public sur la crise se saisisse à la fois des enjeux que ces deux conditions soulèvent. En effet, si ces enjeux sont souvent invoqués de manière séparée, ils ne font guère l’objet d’une réflexion intégrée sur les réponses à donner à la crise. C’est justement le mérite de la proposition développée récemment par la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced) concernant la mise en place d’un nouveau régime monétaire multilatéral. Cette proposition passe notamment par la création d’un système multilatéral de stabilisation où les monnaies fluctueraient autour d’une nouvelle monnaie de réserve basée à l’instar de l’Écu sur un panier de devises. Les taux de change seraient réajustés sur la base des différentiels d’inflation. Cette nouvelle architecture monétaire pourrait être bâtie progressivement sur la base d’accords monétaires régionaux. Ce système ferait donc disparaître le risque de dévaluation forcée par la fuite des capitaux. Sans pouvoir entrer ici dans les détails, la vertu principale d’une telle proposition est double. D’une part, elle permettrait d’élargir la marge de manœuvre dont disposent les États pour mener les politiques contre-cycliques nécessaires pour amorcer la transition vers une économie faible en carbone. D’autre part, ce nouveau régime faciliterait la reconnexion de la croissance des salaires avec la croissance de la productivité.