Crimée : un pont d’Avignon pour la Russie ?

Bernard De Backer • le 27 mars 2014
guerre, Ukraine, Russie, Étienne Davignon.

Lors d’un entretien avec Yves Cavalier, publié dans La Libre Belgique datée des 22-23 mars 2014, Etienne Davignon, présenté comme un « observateur avisé des affaires économiques et internationales », nous a livré son analyse de la situation en Ukraine « [1]. Si les compétences de M. Davignon en matières financières ne sont plus à démontrer aux épargnants belges, force est de constater que sa connaissance du dossier ukrainien nous semble plus problématique. Certes, il est loin d’être le seul dans ce cas. Le Secrétaire perpétuel de l’Académie royale de Belgique, Hervé Hasquin, se plaignait amèrement lors d’un colloque récent [2], de la très faible connaissance de ses compatriotes en matière d’histoire de l’Europe centrale et orientale. Et si le colloque en question était consacré au quatrième partage de la Pologne, consécutif au pacte germano-soviétique de 1939, la situation actuelle de l’Ukraine était dans tous les esprits. Elle fut évoquée par la plupart des orateurs, notamment Hervé Hasquin lui-même et Adam Michnik, l’un des fondateurs de Solidarnosc, dans des termes peu favorables au Kremlin. Un des intervenants, Bernard Joliot de l’Université de Lille, nous fit dans ce contexte la lecture de la déclaration soviétique justifiant l’invasion de la Pologne orientale en septembre 1939. Il signala, avec une ironie amère, que le mot « Pologne » pouvait être remplacé par le nom d’un pays dont il est beaucoup question pour le moment. L’effet était saisissant.

Mais revenons aux propos de M. Davignon. Celui-ci commence son analyse de la situation en Ukraine en nous signalant qu’il « faut d’abord regarder la réalité historique » et que celle-ci nous enseigne que « la Crimée est russe et qu’elle l’a toujours été ». La Grande Catherine elle-même, Impératrice de toutes les Russies, aurait été surprise par cette affirmation ! C’est en effet elle qui prit la décision d’envahir le sud de l’Ukraine actuelle et de s’emparer de la Crimée en 1783, de débaptiser la plupart des villes aux noms tatars et de leur donner un nom grec (comme Simferopol qui se nommait Aqmescit). La Crimée devint donc partie de l’Empire russe [3] à la suite d’une invasion militaire, suivie de l’exil forcé d’une partie de sa population et de son peuplement progressif par des colons. Rappelons par ailleurs que la quasi totalité des Tatars de Crimée vivant encore sur leur terre natale fut déportée par Staline en mai 1944 pour « fascisme » (un argument utilisé en d’autres circonstances). Lorsque Khrouchtchev fit don de la Crimée à la République socialiste soviétique d’Ukraine en 1954, la Crimée était donc « russe » depuis 171 ans et non pas depuis « toujours ». Et elle était nettoyée de ses Tatars fascistes (c’est-à-dire de tous). Ajoutons que l’année 1954 n’avait pas été choisie au hasard. Elle correspondait au trois-centième anniversaire du traité de Pereïaslav par lequel les Cosaques ukrainiens avaient fait allégeance au Tsar. C’était donc un cadeau au retour, qui, comme une sorte de lapsus calami historique, manifestait la continuité entre l’empire tsariste et l’URSS…

La Crimée fut donc ukrainienne entre 1954 et 2014, soit un tiers de la période russe (elle même inférieure à la période tatare, qui dura cinq siècles). Les Tatars survivants eurent la possibilité de revenir sur leurs terres natales à partir de 1988 et ils forment aujourd’hui 12 % de la population. Ajoutons que, en 1991, lors du référendum sur l’indépendance de l’Ukraine – organisé dans un contexte nettement plus démocratique que le plébiscite stalinien auquel nous venons d’assister – la majorité des Criméens se prononça pour l’Ukraine indépendante. Après bien des péripéties, la Crimée obtint un statut de république autonome [4]. Un des premiers gestes des nouvelles autorités russes actuelles fut de remplacer l’inscription trilingue (en langues ukrainienne, russe et tatare) au fronton du Parlement de Simferopol par une inscription monolingue russe. Selon des journalistes sur place, des maisons tatares ont été marquées d’une croix, comme en 1944, et le vice-Premier ministre de Crimée a invité les Tatars à renoncer à leurs terres spoliées [5].

Allons au-delà de la péninsule, du caractère légal du « référendum », du contexte musclé de sa mise en œuvre et de la question à choix peu multiple qui fut posée après une « campagne » unilatérale. Et accordons à M. Davignon le jugement sévère qu’il porte sur les autorités russes au sujet de la Crimée : « il est clair que ce n’est pas bien de faire ce que Poutine a fait ». La suite de son raisonnement concerne l’oblativité désintéressée des autorités russes envers Kiev.
M. Davignon affirme en effet que M. Poutine « avait donné des milliards à l’Ukraine » et ne demandait « rien en échange », alors que l’Europe mettait une série de conditions « démocratiquement légitimes » à son rapprochement, par l’accord d’association qui aurait dû être signé à Vilnius (selon les engagements pris par le président ukrainien, M. Ianoukovitch). Il nous faudrait par conséquent « se mettre à la place de Poutine » pour comprendre son courroux face à l’ingratitude des Ukrainiens, manifestant à Maïdan pour se rapprocher de l’Union européenne, malgré les conditions « démocratiquement légitimes » que cette dernière leur pose ! Et bien pire encore, pourrait-on ajouter. Les mêmes Ukrainiens affirment en effet que, si M. Poutine a fait preuve de générosité avec Kiev, c’est pour « acheter » M. Ianoukovitch (dont on connait pourtant la probité légendaire) et l’empêcher de signer l’accord d’association, afin de rejoindre l’Union eurasiatique. Imputer une pensée aussi retorse au président russe relève d’un procès d’intention qui expliquerait sa froide colère, débouchant sur l’annexion de la Crimée, redevenue russe comme elle l’avait toujours été. Signalons quand même que le « don » du Kremlin était un achat d’obligations d’État ukrainiennes, soit un prêt, et que la somme promise était payée par tranches révisables tous les trois mois, dépendant totalement de la bonne volonté du Kremlin. On n’est jamais assez prudent.

La suite de l’histoire, selon M. Davignon, pourrait être laissée à la nature : « les choses vont évoluer naturellement et le temps fera son œuvre pour entériner cette nouvelle situation ». Le temps, « ce grand sculpteur », écrivait déjà Marguerite Yourcenar… La Russie envisage de construire un pont reliant la Crimée à la péninsule de Taman, pour enjamber le détroit de Kertch qui la sépare de sa conquête. Cet ouvrage d’art, évalué à plusieurs milliards de dollars, devra sans doute être doublé de gaines techniques conséquentes. Ceci non seulement pour alimenter la Crimée, désormais coupée de l’Ukraine, mais aussi pour pomper le gaz puisé dans les réserves importantes que l’on aurait découvertes, dans la péninsule et dans ses eaux territoriales. On ne sait cependant si l’on va danser le kazatchok sur le pont pour célébrer la réunification tant attendue. Une invasion russe de l’Ukraine méridionale n’est en effet pas à exclure, et elle dispenserait de la construction de l’ouvrage d’art. Car cette partie de l’Ukraine a également « toujours été russe », depuis sa conquête par Catherine II, contemporaine de celle de la Crimée. Des minorités opprimées par la terreur fasciste y appellent déjà à l’aide et cela permettrait de faire une jonction avec la Transnistrie. M. Davignon, plus circonspect dans la chute de son entretien, n’écarte pas cette hypothèse : « Quand on lit aujourd’hui toute la littérature qui revient sur le déclenchement de la guerre de 1914, on doit bien admettre qu’il peut y avoir des erreurs d’évaluation… » On ne peut que lui donner raison sur ce point.

[1Etienne Davignon : « Poutine a besoin de l’Europe » », La Libre Belgique, 22-23 mars 2014.

[2« Le quatrième partage de la Pologne. 75e anniversaire d’une tragédie », colloque organisé par le Collège Belgique les 21 et 22 mars 2014 à Bruxelles.

[3Précision importante. Affirmer que la Crimée a toujours été russe équivaut à dire que le Congo a toujours été belge. La continuité territoriale masque le fait impérial.

[4Le rattachement de la Crimée à l’Ukraine est officiellement reconnu par la Russie en 1997. La nouvelle Constitution criméenne sera ratifiée par les deux Parlements, russe et ukrainien, les 21 octobre et 23 décembre 1998. Précisons que Sébastopol a un statut particulier.

[5Dans une interview accordée à l’agence russe Ria Novosti, le nouveau vice-Premier ministre de Crimée Roustam Temirgaliev a annoncé que les Tatars devront renoncer à des terres sur lesquelles ils sont installés. « Nous avons demandé aux Tatars de Crimée de quitter une partie de leurs terres, c’est nécessaire pour répondre aux besoins sociaux », a-t-il affirmé.