Creuser sa propre tombe

Anathème • le 17 mai 2016
prison.

Alors que la grève des agents pénitentiaires bat son plein, que les détenus sont mal nourris, ne bénéficient que d’une douche tous les six jours, que privés de visites et de promenades la chaleur rend les fous, il est des citoyens pour ne pas perdre la tête et garder le sens des priorités.

Dans ces lieux de la véritable démocratie que sont les réseaux sociaux et les forums de la presse, ils rappellent que les détenus ne sont pas des enfants de chœur, qu’ils ont bien mérité leur sort, qu’ils n’ont pas laissé tant de chance à leurs victimes (ils sont tous des assassins, rappelons-le), qu’il est juste de leur faire payer au centuple le mal qu’ils ont fait et que leur sort est encore trop doux puisqu’on ne leur a pas coupé la télévision et que, si ça ne tenait qu’à eux, un mur, un bandeau, un peloton, au petit matin…

Faut-il réformer la prison ? Y investir à d’autres fins que la sécurité et la souffrance des détenus ? En faire un enjeu démocratique ? Et quoi encore ? Ne cédons pas irrationellement à l’émotion. La compassion est, c’est connu, mauvaise conseillère. L’heure est grave, la société est en péril, il faut savoir se montrer ferme : une main de fer dans un gantelet d’armure. Ne baissons pas la garde, frappons fort, sans sourciller.

Oh, bien entendu, tout le monde entend ces belles âmes, ces bobos-Bisounours et ces criminologues gauchistes qui clament que la violence en réponse à la violence n’est pas gage de paix civile, qu’il ne faut pas espérer qu’un homme humilié et maltraité se sente, une fois rendu à la vie libre, incliné à respecter la dignité de ses semblables. Nous n’écoutons que trop les discours de ces Cassandre qui nous promettent des taux de récidive catastrophiques, une dégradation de la sécurité, une brutalisation de la société et, en fin de compte, la mise en place d’un cercle vicieux.

Bien entendu que personne n’attend quoi que ce soit de la prison. Évidemment, personne n’imagine que les brimades et la dégradation mènent au repentir et à l’amour du prochain. Nous ne sommes pas débiles ! Mais là n’est pas la question.
Si la fermeté carcérale est essentielle en ces temps difficiles, c’est parce que nous sommes énervés : rien ne va, l’emploi, l’économie, l’enseignement, les tunnels, les centrales ; nous sommes nous-mêmes quotidiennement humiliés, rabaissés, insultés, injustement accusés ; nous n’en pouvons plus.

Ces délinquants, drogués, voleurs, assassins, violeurs, cannibales et terroristes ne sont qu’une des contrariétés qui nous agacent. Ils ont cependant l’avantage d’être à disposition, de n’avoir que peu d’excuses, d’avoir la tête de l’emploi et de ne manquer à personne d’important lorsqu’ils volent au trou. Il en va d’ailleurs de même des chômeurs, des réfugiés, des SDF et de tout qui est à la fois faible et importun.

Bien entendu, ne pas les aider, les sanctionner, les contrôler, les rabaisser, c’est semer un vent qui nous reviendra en tempête, mais, que voulez-vous, il faut bien passer ses nerfs sur quelqu’un. Or, rien ne défoule comme creuser sa propre tombe.

Photo : Chr. Mincke


Autrefois roi des rats, puis citoyen ordinaire du Bosquet Joyeux, Anathème s’est vite lassé de la campagne. Revenu à la ville, il pose aujourd’hui le regard lucide d’un monarque sans royaume sur un Royaume sans… enfin, sur le monde des hommes.
Son expérience du pouvoir l’incite à la sympathie pour les dirigeants et les puissants, lesquels ont bien de la peine à maintenir un semblant d’ordre dans ce monde qui va à vau-l’eau.