Création de la Celac. Et si l’Amérique latine s’unissait (enfin) ?

François Reman

« La Celac, nouveau machin ou chance pour l’Amérique latine ? », se demandait le journaliste du Figaro Patrick Bèle au lendemain de la création de la Communauté des États latino-américains et des Caraïbes consacrée par la déclaration de Caracas le 3 décembre dernier [1]. La mise sur pied de ce nouvel organisme a en tout cas permis de se pencher à nouveau sur les forces et les faiblesses du processus d’intégration régionale du continent latino-américain. D’autant plus, et c’est là tout son intérêt, que la Celac se compose des trente-trois pays du continent américain, excepté les États-Unis et le Canada. Cette nouvelle institution est l’aboutissement d’un processus lancé dès 2008 par le président brésilien Lula da Silva lors d’un sommet réunissant l’ensemble des pays du continent à Salvador de Bahia. En février 2010, un nouveau sommet sous l’égide du président mexicain Felipe Calderón à Cancun avait accouché d’une déclaration dans laquelle les signataires exprimaient « la conviction que l’intégration politique, économique, sociale et culturelle de l’Amérique latine et des Caraïbes est une aspiration historique de leurs peuples et constitue un facteur nécessaire au progrès du développement soutenable et au bien-être social dans toute la région. »

La déclaration de Caracas, composée de quarante articles, rappelle quant à elle les grands principes de l’intégration régionale et « reconnait le droit de chaque nation à construire en paix et librement son propre système politique et économique sur la base des institutions correspondantes et selon le mandat souverain que lui octroie sa population ». Une affirmation bien diplomatique pour rappeler que les pays du continent refusent (au moins sur la forme) tout type d’ingérence extérieure. Elle réaffirme aussi que « l’unité et l’intégration politique, économique, sociale et culturelle de l’Amérique latine et des Caraïbes constituent non seulement une aspiration fondamentale des peuples, mais aussi une nécessité pour affronter avec succès les défis qui se présentent à l’Amérique latine en tant que région [2] ». Alors doit-on se réjouir de cette nouvelle structure censée dynamiser l’intégration régionale ou faut-il faire preuve de prudence tant les pays de la région sont habitués de ce genre d’embrassades emplies de belles promesses sans lendemain [3] ?

Chaque grand sommet d’organisations régionales comme ceux de l’Unasur, du Mercosur ou de la Communauté andine se clôture en effet inlassablement par une déclaration solennelle réaffirmant la volonté politique de s’unir (sous-entendu sans les États-Unis) pour affronter les défis économiques et politiques à venir. Et puis chacun rentre chez soi et quelques mois plus tard s’empresse de signer un accord de libre-échange avec le grand voisin du Nord. Pas d’optimisme démesuré donc, mais un regard lucide permettant d’apprécier à sa juste valeur cette nouvelle initiative qui, il est vrai, surgit dans un contexte de crise internationale dont l’Amérique latine paraît pour l’instant épargnée. Car si la pauvreté, les inégalités sociales, mais aussi une violence endémique traversent encore une bonne partie du continent, la plupart des États peuvent se prévaloir de quelques beaux résultats en termes de croissance économique, ce que leurs dirigeants ne se privent évidemment pas d’afficher quand ils se réunissent [4]. En effet, hasard du calendrier, au moment même où se tenait la réunion de la Celac à Caracas, Christine Lagarde, la toute nouvelle directrice du FMI, visitait le Pérou, le Mexique et le Brésil non pas pour les tancer pour leur mauvaise politique fiscale comme cette organisation en a eu trop souvent l’habitude, mais bien pour les féliciter de leur gestion macroéconomique « prudente » et leur demander éventuellement de renflouer financièrement les caisses du FMI et du Fonds européen de stabilité. Quand on se souvient de l’arrogance dont pouvait faire preuve le FMI vis-à-vis de certains pays, cette demande traduit à l’évidence un tournant au sein de l’architecture financière internationale.

Le fond et surtout la forme

Le contenu des discussions d’un sommet comme celui de la Celac a évidemment son importance et permet d’analyser les rapports de force entre les pays, mais la forme des discussions revêt aussi une dimension capitale tant il existe peu d’opportunité pour l’Amérique latine d’exister — à l’exception du Brésil — politiquement et… médiatiquement sur la scène internationale. Hugo Chavez, l’amphitryon de la rencontre, l’a bien compris en échangeant des « mots doux » avec les très libéraux présidents chilien et colombien. L’objectif étant sans doute de faire oublier son appui, ainsi que celui des autres pays de l’Alba [5], à Mouammar Kadhafi et d’avoir fermé les yeux sur les tueries qui étaient perpétrées en Libye [6]. De plus à travers cette rencontre, le président vénézuélien a aussi cherché à se repositionner sur la scène régionale alors qu’il est fortement affaibli à la fois par un cancer et par l’émergence sur la scène interne de Henrique Capriles Radonki, un jeune candidat qui va lui disputer l’élection présidentielle le 7 octobre prochain.

D’autres pays manifestent également un intérêt tout personnel pour ce genre de démonstration d’unité. C’est le cas de la Colombie, allié indéfectible des États-Unis sous la présidence Uribe qui, avec Juan Manuel Santos, tente de renouer des liens avec ses voisins équatorien et vénézuélien accusés un temps d’avoir soutenu politiquement et financièrement les Farc. Et s’il fallait encore prouver à l’opinion publique internationale que l’entente semble parfaite entre tous ces pays, une troïka pour le moins originale composée des commandants Castro, Chavez et du président chilien, le milliardaire Sebastián Piñera, sera chargée de superviser l’évolution de cet organisme.

Néanmoins, l’hypothèque la plus importante qui pèse sur la Celac est celle de l’investissement du Brésil. Septième puissance mondiale avec un PIB de 2090 milliards de dollars, membre du G-20, le Brésil pourrait prendre le leadeurship de cette organisation, comme il l’a déjà fait avec le Mercosur et l’Unasur, et l’utiliser comme tremplin dans son parcours pour devenir membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU avec cependant comme danger pour les autres pays de ne pouvoir en tirer les bénéfices escomptés étant donné l’asymétrie économique existante entre le « géant vert » et ses voisins. L’autre possibilité pour Brasilia, s’éloigner des pays de la région pour renforcer ses liens avec les autres puissances émergentes à travers le BRICS regroupant le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud, des partenaires ayant un pouvoir d’influence au sein des organisations internationales passablement plus étendu que celui des Paraguay, Uruguay, Chili ou encore Pérou.

La mise à l’écart (toute relative) de l’Oncle Sam

Le spectre des États-Unis a plané sur tout le sommet d’autant plus que Hugo Chavez, Rafael Correa et Daniel Ortega ont manifesté leur souhait que la Celac soit une opportunité pour se distancier de Washington et contribuer à affaiblir le poids de l’Organisation des États américains (OEA), considérée comme le bras diplomatique des États-Unis dans la région. Créée en pleine guerre froide pour éviter les conflits régionaux et promouvoir la paix dans la région, l’OEA a essentiellement servi d’instrument au service de la politique étrangère des États-Unis dans ce qui était alors son arrière-cour. S’alignant chaque fois sur les positions de Washington, l’organisation a en effet approuvé les coups d’État au Guatemala en 1956 et en République dominicaine en 1965. En 1976, c’est Augusto Pinochet lui-même qui inaugurait la vie Assemblée générale aux côtés d’Henri Kissinger. Tous les grands dictateurs latino-américains ont été acceptés en son sein.

Cristina Fernandez, la présidente argentine, a quant à elle tenu des propos plus modérés en affirmant que la Celac ne se crée « contre personne, mais en faveur de la région ». Des propos soutenus par Dilma Roussef qui a insisté sur le rôle que cette institution doit jouer en tant que… forum. Il n’est en effet jamais difficile de se distancier des États-Unis à travers des discours enflammés comme on les aime dans la région, mais il est néanmoins plus ardu de mettre ces discours en pratique car au moins un tiers des États membres de la Celac sont liés à Washington par un accord de libre-échange.

Notons aussi que l’intérêt des États-Unis pour la région a fortement diminué sous le mandat de George Bush — malgré quelques coups fourrés au Venezuela et en Bolivie. Cette tendance s’accentua encore avec Barack Obama. Arturo Valenzuela, alors secrétaire d’État adjoint en charge de l’Amérique latine, l’avait d’ailleurs clairement annoncé : « Nous n’avons aucun problème avec la volonté que peuvent avoir des pays souverains de s’unir pour approfondir leur relation et résoudre certains problèmes. Si cette organisation génère de la confiance mutuelle et de l’intégration économique, elle est la bienvenue. » On a connu les États-Unis plus menaçants envers la région. Il est vrai qu’à l’inverse de l’OEA, la Celac ne possèdera ni traité constitutif, ni siège, ni secrétariat ni budget spécifique, ce qui en fait donc plus un forum qu’une véritable organisation avec personnalité juridique. Pour l’instant et malgré les efforts des pays de l’Alba, elle complètera l’OEA plus qu’autre chose. Pas d’analyse optimiste forcée donc. Néanmoins le lancement de cette organisation rassemblant des pays à forte croissance économique alors que l’Europe et les États-Unis sont à la peine, illustré par la visite de charme de la directrice du FMI dans la région, démontre clairement que l’Amérique latine a sans doute une nouvelle carte à jouer dans l’actuelle recomposition économique mondiale.

[2La déclaration de Caracas est disponible sur le site Mémoire des luttes : www.medelu.org/Declaration-de-Caracas-l-Amerique.

[3François Reman, « À la recherche d’une vraie solidarité » ; Roberto Peña Guerrero, « Intégration : une expérience manquée », La Revue nouvelle, novembre 2006.

[4Cette image d’un continent économiquement émergent doit néanmoins être atténuée par le fait que seul le Brésil, voire le Mexique s’inscrivent dans une logique d’industrialisation. Les économies des autres États reposent encore fortement sur l’exportation de matières premières dont les valeurs boursières restent élevées grâce, entre autres, à la demande asiatique. Voir l’étude économique de l’Amérique latine et Caraïbes 2010-2011 de la Cepal, www.eclac.cl

[5Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique - Traité de commerce des peuples. Organisation qui promeut la coopération économique sociale et politique entre ses États membres qui sont le Venezuela, la Bolivie, Cuba, Dominique, L’Équateur, le Nicaragua, Saint-Vincent et les Grenadines et Antigua-et-Barbuda.

[6Bernard Perrin, « La Libye met mal à l’aise la gauche latino-américaine », La Revue nouvelle, avril 2011.