Consommatrices, consommateurs, encore un petit effort

Dominique Maes

En tant que président directeur généreux de la Grande Droguerie poétique, magasin de produits imaginaires créé pour ne rien vendre et refusant toute soumission aux lois de la rentabilité, je fus, avouons-le, abasourdi par l’intensité de votre enthousiasme lors de ce récent Vendredi noir qui porte si justement son nom.

Mon mur social, déjà fort encombré par le petit commerce, fut envahi ce jour-là par des annonces alléchantes bradant le prix de chaque chose. Ma boite mail vomit des offres incroyables, notamment pour des paires de chaussettes dont l’originalité titilla un instant mon gout pour le dandysme sexué. Je faillis succomber.

Plus tard, les différents organes de propagande que je ne consulte désormais qu’en me bouchant le nez, me transmirent des images époustouflantes prouvant que l’acte d’achat mobilise les foules bien davantage qu’une quelconque indignation ou une utopie défendue par quelque arrière-garde passée de mode.

Votre magnifique enthousiasme, consommatrices, consommateurs, me prouva combien j’étais déconnecté de la réalité de mes semblables, capables de la plus parfaite indifférence lorsqu’un employé, maladroit il est vrai, se fait piétiner jusqu’à ce que mort s’ensuive par la foule impatiente de gouter l’ivresse de son pouvoir d’achat.

Ah ! Votre pouvoir d’achat ! Comme vous l’exercez bien, chères consommatrices, chers consommateurs. Vous vous y accrochez comme au symbole de votre liberté. Même vos syndicats n’ont plus que ce seul but : le défendre à n’importe quel prix.

Quand je pense que je fus tenté un instant de rejoindre ces quelques-uns qui osent encore proposer des alternatives en prônant la décroissance, la honte m’envahit. Il est grand temps de corriger mes erreurs et si j’eus encore un réflexe archaïque qui fut de me gausser douloureusement face aux images de votre frénésie, j’ai pris heureusement conscience que se draper de mes parures d’artiste élitiste, de cultureux enivré par ses références, de poète indigné dont les ailes de géant l’empêchent de côtoyer le commun, sont les signes d’une attitude bien coupable. Pratiquant l’autocritique, je refoulai mon mauvais esprit et pensai comme tout le monde à gagner enfin un peu d’argent en écrivant cet article pour une revue qui participe, comme chacun le sait, à l’éloge du grand commerce.

Suivant l’exemple du Premier sinistre de notre joli royaume de petits commerçants montés en graines, de ces braves fonctionnaires gouvernementaux toujours aptes à caresser l’opinion publique dans le sens du poil malodorant et des valets médiatiques s’engraissant par tout ce qui peut distraire de penser en créant de l’audience, j’ai remisé mes flacons d’exhausteur de conscience, de concentré d’humanisme et autre désodorisant de pensée nauséabonde, pour produire et déverser des tonnes de démagogie. Je vais la pratiquer sans complexe et vous n’y verrez que du feu, appréciant mon cynisme digne d’un humoriste de radio et ne lisant de toute façon dans mes phrases que ce qui peut vous contenter.

Donc, et suivez-moi bien, je vous propose de faire encore un petit effort, d’aller un cran plus loin et d’oser ouvrir dès aujourd’hui le marché noir permanent. Le terme ne choquera personne, sauf peut-être quelques rares survivants de guerres dont on oublie les causes. Pour tous les autres, leur méconnaissance de l’histoire me garantit un vide de sens qui me permettra de pervertir allègrement le langage en lui faisant dire tout et n’importe quoi et surtout prétendre le contraire de ce que je pratiquerai. Bref, ne compliquons pas les choses, voici brièvement résumé, le programme que je vous propose.

Plutôt que de nous exciter pour un caleçon smart, un blouson tendance, un chargeur solaire pour geek ou un gode connecté, dont nous ne savons pas toujours quoi faire et qui ne contentent que trop brièvement notre désir détourné, je vous propose que tout, absolument tout et à commencer par vous, soit à vendre.

Ainsi nous pourrons enfin tout acheter : les hommes, les femmes, les enfants, leurs organes, une grossesse, la santé, l’éducation, la culture, l’opinion publique, la gloire, les réputations, les compétences, les animaux, la vie, la mort, la terre, l’eau, l’air, la planète, les étoiles, l’infini.

Dans ce bel élan, remercions déjà nos irresponsables politiques de soutenir le mouvement comme ils le font si bien en se soumettant au dictat du libéralisme forcené et demandons-leur de nous alléger de quelques contraintes qui endiguent encore l’expansion du grand marché et de la foire d’empoigne. Ne faisons plus les mijaurées, balayons les derniers tabous, dissolvons une morale obsolète.

Il est temps d’enfermer tous les réfractaires dans des centres de rééducation à la consommation joyeuse. Nous avions pensé les regrouper dans des stades afin de les éliminer comme cela se fit dans le passé de façon artisanale, mais nous préférons consacrer ces lieux aux grands-messes footballistiques, ô combien rentables, ou aux concerts de comptines surdimensionnées dont les infrabasses favorisent le décervelage de masse. Si une solution finale s’avère nécessaire pour quelques parasites accrochés à des idéologies passéistes, nous traiterons la chose de façon méthodique et industrielle.

Enfin, à l’instar de nos frères d’outre-Atlantique qui ont eu le courage d’élire comme président le symbole même du bon gout de l’homme d’affaires décomplexé, libérons la vente des armes légères et pratiques, révolvers, pistolets-mitrailleurs, fusils à pompe, qui se révèleront fort utiles pour les prochains jours de solde.

Ah ! Préparons donc des printemps qui chantent et qui ruissèlent d’objets multicolores qui égaieront nos maisons pimpantes et nos charmants jardinets de banlieue gardés par des milices privées.

Je vois déjà les longues transhumances dans nos quatre-quatre blindés vers les centres commerciaux qui étouffent le cœur historique et si ennuyeux de chaque petite ville de province.

La belle fête ! Les beaux weekends qui déjà ont commencé. Nous irons danser et chanter, naitre et mourir dans les grandes surfaces. Nous nous flinguerons les uns les autres pour arriver le premier à l’article en solde. Et nous consommerons, mes amis. Nous consommerons jusqu’à plus soif, jusqu’à plus faim.

Nous sacrifierons la jeunesse et immolerons les vieux dans des temples nouveaux plus grandioses encore qu’un Leroy-Merlin. Nous nous prosternerons, ivres de bonheur, le désir comblé et donc prêt à l’anéantissement final, devant ce dieu qui existe puisque nous l’avons créé : l’immense, l’infiniment vulgaire, le sublime et implacable pognon.