Congrès CSC 2010. « Construisons demain... »

Quentin Leroy

Après la FGTB au printemps, c’était au tour de la CSC d’organiser son congrès du 21 au 23 octobre dernier. Intitulé « Construisons demain. Un autre avenir est possible », celui-ci entendait questionner le positionnement de la CSC sur trois grandes thématiques : la démographie, la mondialisation et l’environnement.

Fruit d’un long processus de réflexion et de négociation de l’ensemble de ses fédérations régionales et centrales professionnelles, le congrès, autorité supérieure de la CSC, est l’occasion de déterminer le programme général et l’attitude de la CSC face aux questions importantes. On trouve à chaque fois, et c’est normal, un équilibre entre des axes de propositions que la CSC veut imposer dans le débat socioéconomique et des considérations sur des faits qui lui sont imposées de l’extérieur. De là, cette posture difficile liée à la volonté de se projeter dans l’avenir tout en sachant que les rendez-vous sont à prendre ici et maintenant dans le contexte de la négociation interprofessionnelle et dans les politiques budgétaires restrictives qui s’annoncent. On a également une impression générale que la CSC s’adresse plus au gouvernement qu’au patronat et plus à soi-même qu’au gouvernement, le temps de construire une position d’unité face à des enjeux ou les divisions internes risqueront de se manifester sur des dossiers chauds tels que l’harmonisation des statuts entre ouvriers et employés, le dossier des pensions publiques et privées sans oublier les tensions communautaires.

Démographie : vous me remettrez bien un petit peu de croissance (durable) ?

L’une des grandes ambivalences des résolutions du congrès est à attribuer au positionnement face à la croissance économique. Décidée à changer sa conception du progrès, la CSC affirme qu’il faut « définir d’autres critères que le PIB pour déterminer la prospérité, la croissance [sic] et le progrès en étant également attentifs à la qualité de la vie, à l’environnement et à la répartition de la prospérité ». Il s’agit donc d’un changement radical pour le mouvement syndical qui admet que la croissance, autrefois perçue comme moyen d’émancipation et comme facteur de justice sociale, doit être questionnée. Cependant, l’addiction reste extrêmement prégnante. C’est bien la croissance (pudiquement assortie du qualificatif « durable ») qui permettra de faire face aux défis du vieillissement : « Plus le PIB est important moins la part que représente le cout du vieillissement pèse lourd dans le PIB. » Dernière injection avant la cure de désintoxication ?

Hormis la croissance, les solutions proposées sur ce thème sont l’occasion pour la CSC de remettre au gout du jour son fameux « triangle d’or » : emploi — sécurité sociale — fiscalité. Sans surprise, l’emploi est extrêmement valorisé. Il doit être de meilleure qualité, durable (ou vert) et, bien sûr, en plus grande quantité. Si l’allongement de la carrière fut rejeté par le congrès, l’augmentation du taux d’emploi des travailleurs âgés est considérée comme l’une des composantes pour faire face aux éventuels déséquilibres. Malgré les demandes de plusieurs fédérations wallonnes et de la Centrale nationale des employés, le congrès a également rejeté en masse toute référence à la réduction collective du temps de travail. Passant de la semaine de quatre jours en 1968, à une réduction du temps de travail à trente-cinq heures au niveau européen en 1990, cette revendication continue donc à perdre de sa force.

La CSC entend en outre défendre une fiscalité plus progressive. Cela passerait par l’instauration de nouvelles taxes (sur les grosses fortunes, les revenus du capital…) et par une lutte plus efficace contre la fraude fiscale (sur la base d’un cadastre des fortunes, de la suppression du secret bancaire et d’un renforcement de l’administration fiscale). La sécurité sociale devrait quant à elle être renforcée et modernisée. Pointons deux avancées notables, l’objectif de la CSC d’introduire une cotisation sociale généralisée et d’arriver à une individualisation des droits sociaux.

Mondialisation oui, globalisation non

Ce deuxième thème fut l’occasion pour la CSC de développer une critique du capitalisme débridé et d’émettre une série de propositions en vue de soumettre les marchés financiers à une supervision plus démocratique. Instauration d’une taxe internationale sur les transactions financières, réformes des institutions économiques internationales, renforcement des mécanismes de contrôle de l’OIT, suppression du secret bancaire et des paradis fiscaux, autant d’éléments proposés en vue de tempérer les effets négatifs de la globalisation économique.

Les congressistes ont également approuvé plusieurs résolutions visant à remettre en avant le rôle des pouvoirs publics, via leur rôle de régulation et de contrôle des marchés financiers, en réintroduisant des banques publiques, ou encore en reprenant la maitrise « sur les approvisionnements et les activités environnementales stratégiques (comme l’approvisionnement et l’épuration de l’eau, la qualité de l’air…) parce que ces activités cruciales ne peuvent être abandonnées à la soif de profit ».

Si la CSC soutient le principe d’interaction croissante des économies nationales et refuse le protectionnisme, elle reconnait « dans certains cas aux États le droit de contrôler des mouvements de marchandises et de capitaux au nom d’objectifs sociaux, démocratiques, environnementaux et de souveraineté alimentaire ».

L’écologie-ennemie-de-l’emploi n’est plus

Devenue priorité syndicale pour la CSC en 1990, l’environnement est un sujet central du congrès de 2010. Loin de la simple déclaration d’intention, la CSC établit en détail les actions à soutenir : lutte contre le réchauffement climatique, diminution de la consommation (énergétique et de biens nuisibles telles que les voitures), défense des emplois verts (et aide à la reconversion), fiscalité environnementale ou encore adoption de normes plus strictes.

Cette thématique a fait l’objet d’un large consensus, à condition d’y ajouter la dimension sociale. L’écologie ennemie de l’emploi a vécu, laissant la place à une critique des dérives possibles de l’écologie où celle-ci ne profiterait qu’à quelques-uns.

Loin de l’image du militant syndical de base incapable de prendre en compte l’enjeu environnemental, les discussions préalables au congrès ont montré à quel point cette préoccupation ne se limite pas aux services d’études et autres responsables en charge de ces problématiques. Car c’est bien de la base que proviennent les demandes les plus radicales en termes de changements politiques. La confédération semblant, de son côté, plus frileuse.

Même si elle fut rabotée de sa première phrase qui stipulait que « la notion de développement durable n’est qu’un des avatars du capitalisme, destiné à nous fournir la même soupe consumériste teintée de vert » (sur demande des dirigeants de la confédération [1]), la CSC de Namur-Dinant à réussi à faire voter une ligne de force supplémentaire appelant à « repenser fondamentalement ce modèle basé sur la surconsommation de biens matériels et le faire évoluer vers un modèle qui remet l’humain et l’intérêt général au cœur du système, dans le respect du climat et de l’environnement ».

Un vide à moitié plein ?

Le militant écologiste restera sans doute sur sa faim, tout comme le militant altermondialiste. La CSC n’est pas devenue, le temps d’un congrès, le fer de lance de la critique sociale et environnementale de la société industrielle globalisée. Il n’empêche, certaines positions représentent de réelles avancées pour le syndicat chrétien, et semblent bien plus ancrées à gauche que les propositions initiales de la confédération.

L’amendement de Namur cache toutefois assez mal de nombreuses autres positions qui semblent engluées dans un agenda politique court-termiste. Car c’est bien sur une tension constante entre éthique de responsabilité et éthique de conviction que se sont structurés les débats et les textes approuvés.

L’ambivalence ne s’arrête pas là. Loin de refaire le travail d’analyse des tensions entre ses statuts de mouvement social et d’organisation réalisé lors de son congrès de 1968, on perçoit sans mal que cette tension existe encore bel et bien. Son statut d’organisation refaisant largement surface lorsque pour évoquer l’affiliation, le président Luc Cortebeeck ne put s’empêcher de parler en termes de « clients » et de « parts de marchés », exprimant par là l’importance que les services aux travailleurs représente dans le syndicalisme belge.

Une analyse par les clivages indique que la CSC continue à se positionner à gauche. Les adversaires nommés explicitement sont les néolibéraux et l’extrême droite. C’est une ligne qui dans le contexte électoral en Flandre est particulièrement important. Sur le plan communautaire, la CSC se positionne comme un acteur fédéral s’opposant à toute perspective de voir le nationalisme s’emparer des questions sociales pour en reformuler une grille de lecture communautaire. La CSC n’est cependant pas hostile à accorder une plus grande responsabilisation aux entités fédérées pour autant que cela ne casse pas les solidarités. Enfin, la référence chrétienne que la CSC ne remet pas en question ne l’empêche pas de considérer la famille traditionnelle comme un modèle familial parmi les autres et de rejoindre les partisans de l’individualisation progressive des droits sociaux et de la « défamilialisation » des politiques sociales. Sur le clivage productivisme-antiproductivisme, le positionnement est moins net. On sent que la question fait débat.

Espérons que les crises que nous connaissons ne poussent pas encore davantage l’ensemble du mouvement syndical dans une attitude trop défensive, faisant passer au second plan certaines de ses revendications de modifications plus profondes de la société. Le travail de proposition de solutions innovantes, mobilisatrices et émancipatrices pour sortir la tête haute de la crise de modèle que nous connaissons n’est pas encore achevé.

[1Alors qu’elle avait été acceptée par une courte majorité lors de travaux préalables en section (regroupant un tiers des neuf-cents congressistes).