Congo : on n’est pas sorti de l’auberge espagnole

Jean-Claude Willame

Didier Reynders, grand communicateur sur les questions financières et dont on dit qu’il prend beaucoup moins son pied aux Affaires étrangères, est récemment sorti du bois en remettant en cause la décision de la commission Rwanda (décembre 1997) de ne plus envoyer de troupes belges dans les ex-colonies. En substance, déclarait le ministre, « la Belgique ne peut pas continuer à plaider pour un renforcement du mandat de la mission de l’ONU au Congo tout en disant qu’elle ne peut elle-même y prendre part ». Par ailleurs, « la coopération européenne en matière militaire étant croissante, il sera de plus en plus difficile d’imposer certaines exclusivités ». Enfin, le ministre citait en exemple l’intervention française au Mali pour laquelle, selon lui, la « France reçoit des félicitations du monde entier ».

Bonnes questions… qui ont fait flop dans la classe politique traditionnelle. Mis à part Dirk Vandermaelen (Sp.a), qui a le plus souvent des boutons dès que l’on prononce le nom de notre ex-colonie et qui réclame, à l’instar du ministre de la Défense, Pieter De Crem, « un débat approfondi », c’est le silence chez la plupart des « chers collègues ». Du côté de la francophonie, le PS n’a jamais eu de politique africaine, donc il se tait. Le CDH attend peut-être que le belliqueux supporter de Joëlle Milquet, le Belgo-Congolais, Bertin Mampaka, se prononce. Au MR, l’électron libre, Alain Destexhe, a dit lui aussi son scepticisme. En fait, tout le monde est déjà en campagne électorale les armes à la main, et le dossier congolais n’est pas une arme à brandir en ces temps de crise et de restrictions.

Envoi d’une force d’intervention

Didier Reynders voulait-il émettre le signal positif d’un bon élève à une possible demande onusienne de force d’intervention rapide dans le cadre des « battle groups » européens qui sont opérationnels depuis janvier 2007 ? Rappelons qu’en octobre 2008, au plus fort de la menace que le chef de guerre et « pasteur », Laurent Nkunda, faisait peser déjà sur Goma, le département des opérations de la paix de l’ONU avait approché l’Europe pour lui demander de contribuer à une intervention plus musclée que celle dont étaient capables les troupes onusiennes. À cette époque, le « battle group européen » en ordre de marche, c’est-à-dire mobilisable en principe en dix jours, était franco-britannique. Mais ni la Grande-Bretagne ni la France ne répondirent présents. Le cabinet de Nicolas Sarkozy décréta entre autres : « On ne va quand même pas tirer sur des Noirs (sic). » À Londres, on préférait envoyer sur le front des Noirs, en l’occurrence les Angolais : rappelons aussi que le précédent Premier ministre, Tony Blair, était un grand admirateur de Kagame dont il était devenu l’intime et qu’il n’aimait vraiment pas ce genre d’opération et pour cause. La Belgique, à travers son ministre des Affaires étrangères de l’époque, Karel de Gucht, s’était trouvée finalement seule à défendre l’idée.

La castration onusienne et l’impéritie de l’armée congolaise dans la dernière prise de Goma par les mutins du M23 méritent certainement mieux que des bataillons pakistanais, népalais ou autres qui ont toujours refusé d’être proactifs dans les provinces du Kivu. Alors d’autres armées africaines, notamment celles de la Communauté de développement d’Afrique australe (SADC), pourraient-elles faire la différence ? En février dernier, il fut effectivement question de l’envoi de 4 000 hommes provenant de contingents mozambicain, tanzanien et/ou sud-africain, mais ces pays contributeurs possibles d’une force d’intervention musclée entendaient ne pas dépendre de la force de maintien de la paix en RDC, la Monusco, qui, disait-on à Pretoria et dans d’autres capitales africaines, s’était disqualifiée dans son mandat de protection des populations. Aujourd’hui, après un débat où les Russes et certains pays contributeurs de troupes ont émis des doutes sur sa faisabilité et son opportunité, le Conseil de sécurité a finalement approuvé l’envoi — mais pas avant l’été — d’une force d’imposition de la paix de 2.500 hommes à laquelle participeront des soldats du Mozambique, de l’Afrique du Sud et de Tanzanie, et dont la durée n’excèdera pas un an. Une « première », se plaisent à dire les diplomates : c’est oublier cependant qu’en 1963 et toujours pour ce qui regarde le Congo, l’ONU avait déclenché une opération offensive pour réduire la sécession katangaise de Moïse Tshombe. On était à l’époque en pleine guerre froide : il ne fallait surtout pas que l’ancienne colonie belge tombe dans l’escarcelle des « Rouges ».

Une contribution belge à cette force dans le cadre d’un futur « battle group » européen où la Belgique pourrait être une « nation leadeur » ? Recours en particulier à l’utilisation de drones belges — qui ont déjà été utilisés lors de l’opération Eurofor — pour surveiller les frontières avec le Rwanda et l’Ouganda, comme cela fut évoqué à l’ONU ? Didier Reynders, comme ses collègues au fond, renvoie la patate chaude au Parlement, ce qui prendra du temps. Et puis, il faudra faire face, non seulement aux pays européens traditionnellement opposés à ce genre d’intervention militaire (Allemagne, Pologne…), mais aussi à l’inconsistante haute représentante aux Affaires étrangères et à la Politique de défense de l’UE, Catherine Ashton, dont beaucoup attendent le départ. Les avatars du Mali et de la Syrie l’ont d’ailleurs bien montré ; la politique européenne de défense est encore dans les limbes, contrairement à ce que laisse penser le ministre Reynders. Et ce ne sont pas les énormes richesses potentielles d’un Congo qui serait menacé par le « terrorisme » qui vont exciter les chancelleries occidentales : comme les grandes bureaucraties internationales, celles-ci ont pris l’habitude de classer le Congo dans la catégorie des « crises à basse intensité » ou même des « situations post-conflit ».

Un débat tronqué

En réalité, l’« ouverture » du ministre des Affaires étrangères introduit un débat tronqué. Car si le facteur de dissuasion militaire doit être pris en compte, il y a toute la dimension du dialogue local entre communautés — Congolais contre rwandophones, Tutsi contre Hutu, Nande contre les autres collectivités congolaises — qui n’a jamais été prise en charge ni par le régime Kabila ni par les multiples « plans de stabilisation » — ISSS, I4S, STAREC — imaginés depuis 2007 par les bureaucraties fatiguées du Haut qui doivent désormais affronter une absence totale de leadeurship de la part d’un président mal élu. On ne s’en cache pas dans certains milieux onusiens et ailleurs : Kabila, une solution boiteuse préférée à celle du vieux leadeur historique d’un autre âge, Étienne Tshisekedi, est un problème. On suppute des alternatives comme celle du président du Sénat, l’ancien bras droit de Mobutu, Kengo Wa Dondo. Le « Haut du haut » rêve tout bas, prisonnier qu’il est du mirage des élections démocratiques tant vantées en 2006 par Louis Michel.

En attendant, ce président avenant, mais mal élu, qui entend prouver aux bailleurs de fonds et aux diplomates qu’il est un démocrate, occupe le terrain en voulant organiser un « dialogue national » qui ne porterait que sur des réaménagements techniques. Totalement isolé du terrain, il occupe le pouvoir par le biais d’un entourage aux contours mal dessinés depuis la disparition de son éminence grise, Katumba Mwanke, ou de ministres qui se présentent à l’extérieur comme des technocrates bon teint, quitte à « oublier » les activités peu recommandables de ces « services de sécurité ». L’encéphalogramme plat du régime est encore renforcé par un Parlement morcelé en multiples factions et dont les membres se sont récemment attribué des émoluments étonnants : plus de 13 000dollars mensuels, contre 6 000 il y a deux ans, alors qu’au front de l’est, un « full colonel » en touche 80 et un soldat de première classe, 60 !

Certes, la reddition fortement médiatisée du chef de guerre tutsi du M23, Bosco Ntaganda, et son transfert à la prison dorée de la Cour pénale internationale (CPI) peut-être considérée comme un « acquis » symbolique pour le régime Kabila, bien qu’il le soit beaucoup plus encore pour un Rwanda, dont l’image s’est fort écornée au fils des mois et qui peut ainsi apporter un démenti à l’appui qu’il apporte aux rebelles du M23. Mais il reste la trentaine de bandes armées et leurs petits chefs imprévisibles qui continuent à sévir avec cruauté dans les deux provinces du Kivu et ailleurs et qui risquent d’être « oubliés » par les différents organes de l’ONU et la noria de diplomates africains et occidentaux qui se disent concernés par le dossier congolais.

En bref, on n’est pas sorti de l’auberge espagnole où, selon la définition d’usage, « on ne trouve que ce qu’on y a apporté, un endroit où l’on trouve de tout, où l’on rencontre n’importe qui ». En l’occurrence, au Kivu il s’agit de hauts gradés indélicats pour ne pas dire pire, de Rwandais démobilisés ou non, de rebelles burundais du FNL, de jeunes Congolais déscolarisés et sans aucun repère, tous attirés par les coups de feu et les opportunités rapides au Kivu. Mais il s’agit aussi de docteurs Mukwege qui « réparent » des milliers de femmes violées, de responsables de « sociétés civiles » qui appellent vainement à l’aide, de personnalités compétentes à la pelle, d’une presse qui n’est pas toujours « aux bottes » et, de-ci de-là, mais (trop) rarement, de notables locaux se mettant autour de la table pour tenter de régler leurs différends.