Comprendre le basculement dans la violence jihadiste

Corinne Torrekens • le 27 novembre 2015
Islam, Terrorisme, islamisme, Daech, jihadisme, radicalisation, sociologie, anomie.

Les attentats de Paris n’ont pas fait que des centaines de morts et de blessés mais causent aussi des dégâts sur le plan des idées. Bien sûr, ces attentats ne se sont pas déroulés dans une société vierge de débats sur les questions relatives à l’insertion des populations d’origine étrangère et à la présence de l’islam. Mais il y a fort à parier que l’une de leurs conséquences ira dans le sens d’un renforcement des polarisations sur ces sujets. Ainsi depuis les attentats, sur certains plateaux de télévision, on fustige le « communautarisme », on déclare une nouvelle « guerre de religions ». Dans la presse, on propose d’interdire les signes convictionnels dans l’espace public et on accuse la gauche de s’être montrée laxiste. Autant de termes sensationnalistes, de propositions liberticides et de raccourcis qui pèchent par simplisme et ignorance et tendent à pointer du doigt un groupe social particulier.

Les facteurs du basculement dans le processus de violence jihadiste

Or, pour éviter de propager des amalgames, il est nécessaire de comprendre ce qui sous-tend le basculement de certains individus dans des groupes jihadistes violents non pas pour l’excuser ou, pire, le légitimer comme le laissent croire ceux qui refusent d’entendre les « explications sociales », mais bien pour le prévenir. Au départ de l’étude [1] menée par Lieven Pauwels et Fabienne Brion élargie à la littérature scientifique (pléthorique) existant sur le processus de radicalisation violente et à l’étude de la biographie de plusieurs individus suspectés et condamnés, il est possible d’isoler quatre grandes sphères de facteurs qui sous-tendent ce processus.

La première sphère relève d’éléments contextuels « macros » comme les conflits (ici, l’identification à la cause palestinienne semble prégnante), les massacres (la répression par Bachar el-Assad de sa population, les Rohingya en Birmanie, etc.), mais aussi les vicissitudes de la politique internationale. Ici peuvent entrer en ligne de compte l’intervention américaine en Irak ou encore la destitution (mais surtout la condamnation à mort) du président égyptien Morsi par le général Sissi (en juillet 2013), soutenu plus ou moins tacitement par les puissances européennes et américaine, dont on a sous-estimé le traumatisme au sein de certaines franges de la population. Mais ces facteurs sont également « micros » et relèvent des multiples processus de discrimination, d’exclusion et d’altérisation. Peuvent être rangés dans cette catégorie, la hausse de l’islamophobie, clairement et statistiquement démontrée par le Centre pour l’égalité des chances [2], ou encore les discriminations sur le marché de l’emploi dès lors qu’il existe un écart de plus de 30% en termes de taux d’emploi entre les personnes belgo-belges et les personnes d’origine maghrébine, turque et africaine [3]. La différence de diplôme entre les deux groupes n’est pas la seule explication à cet écart, puisque deux études montrent que la proportion de Belgo-Marocains titulaires d’un diplôme de l’enseignement supérieur (tous niveaux confondus) est de 40%, soit supérieure à la moyenne générale [4]. Il est important de comprendre que certains individus, bien que n’ayant pas personnellement vécu des processus de discrimination, peuvent sortir diplômés de l’enseignement supérieur, avoir un travail et appartenir à la classe moyenne ou supérieure, tout en s’identifiant à un groupe qu’ils perçoivent comme victime de ces différents processus d’exclusion [5]. C’est ce processus d’identification qui compte.

Rentre également dans cette catégorie le processus constant de mise en altérité d’une partie de la population belge, que ce soit d’un point de vue ethnique (comme lorsqu’on fait venir des policiers marocains pour encadrer les quartiers anversois et bruxellois en raison des « chocs culturels » pouvant exister entre des policiers belges et des citoyens certes belges mais surtout d’origine étrangère) ou religieux en interrogeant constamment la licéité de l’islam par rapport à « nos » valeurs et essentialisant par-là même à la fois « l »’islam et « nos » valeurs. À ce titre, la cuvée 2015 des débats relatifs à la labellisation halal d’un producteur de sirop de liège et la pratique de l’abattage rituel s’avère exemplaire. L’ensemble de ces éléments contextuels fait naître un profond sentiment de malaise, d’injustice, de frustration et de ressentiment [6]. On parle d’inconfort moral [7]. Que ces individus en tension soient ou non musulmans, les mécanismes de rupture identitaire et de coupure avec l’héritage parental sont pareils, le sentiment d’injustice est identique, mais les raisons pour lesquelles cela se produit peuvent être quelque peu différentes. Olivier Roy considère que les convertis choisissent l’islam et s’identifient à la communauté musulmane « parce qu’il n’y a que ça sur le marché de la révolte radicale ».

La deuxième sphère de facteurs est composée d’éléments qui peuvent attirer un individu vers ce type de basculement dans la violence. C’est dans cette sphère qu’entrent en ligne de compte des facteurs psycho-sociaux comme la dépression, les absences familiales, les troubles de la personnalité, la psychopathie, une sensibilité plus grande à l’injustice, l’idéalisme, l’instabilité, l’impulsivité ou encore l’agressivité. Il est aujourd’hui démontré que bien des individus suspectés ou condamnés pour des actions violentes de type jihadiste ont un passé de délinquance et de consommation de produits stupéfiants.

La troisième sphère de facteurs décrit des éléments qui peuvent attirer un individu à basculer dans cette perspective. C’est relativement simple à comprendre : le groupe radical constitue une sorte « d’entreprise de biens et de services ». Plus précisément, le groupe radical répond aux questions existentielles de ces individus en tension et fournit à leur quête de sens des clés de lecture du monde, certes simplistes et manichéennes. Olivier Roy parle à ce sujet de « grand récit ». Qui plus est, ce groupe radical violent leur offre un moyen d’action immédiat et concret. À l’heure du désenchantement à l’égard de la politique et des coupes budgétaires au sein du tissu associatif, ces groupes radicaux peuvent apparaître, terrible constat, comme une voie d’action et de réalisation alternatives. Il y a là quelque chose d’essentiel à comprendre : la radicalisation violente dans une société démocratique, c’est avant tout un projet politique qui s’appuie sur une idéologie et qui considère que la violence est légitime pour arriver à ses fins (arriver au pouvoir, l’exercer et déstabiliser les sociétés « ennemies »). Enfin, ce groupe radical et violent offre avant tout un cadre de socialisation dans lequel les dynamiques de groupe (camaraderie, amitié, etc.) sont plus importantes que l’idéologie [8]. En d’autres termes, le groupe radical violent répond à la demande de sens et d’appartenance de ces individus en tension, la valorise et lui fournit une identité « Minute Soupe », prête à l’emploi.

Enfin, la quatrième et dernière sphère de facteurs regroupe des éléments déclencheurs comme un décès, un divorce ou encore une expérience de violence avec une institution (école, police, etc.).

Islam ou pas islam ?

Après chaque attentat, deux réflexes épidermiques, mais antinomiques émergent. La première position émane le plus souvent de personnes et de structures musulmanes pour lesquelles il est inintelligible que des actes d’une telle violence soient commis et justifiés au nom de leur religion. Leur position vise alors à affirmer que cela n’a rien à avoir avec l’islam, que ces individus n’ont pas lu et ne connaissent pas les textes sacrés et qu’ils ne peuvent donc être considérés comme de « vrais musulmans ». La deuxième émane le plus souvent d’intellectuels médiatiques et de personnalités politiques qui affirment, au contraire, que les attentats ont tout à avoir avec l’islam car la violence lui serait inhérente, inscrite au plus profond de ses textes.

En réalité, ces deux positions sont fausses. D’abord, il s’agit bien d’un courant de l’islam et plus précisément d’une alliance entre une vision religieuse littéraliste issue du salafisme et une vision particulière issue d’un courant des Frères musulmans légitimant l’action politique violente et immédiate. La dimension religieuse est donc bien présente [9], mais l’islam y devient une idéologie et c’est en tant qu’idéologie qu’elle est utilisée et instrumentalisée. Par conséquent, confondre les salafistes et les Frères musulmans en général avec le jihadisme contemporain en particulier, cela a autant de sens que confondre le catholicisme avec l’Opus Dei ou l’IRA (l’Irish Republican Army, en Irlande du Nord).

Dès lors, où intervient la religion dans le schéma exposé plus haut ? La plupart du temps, elle intervient subséquemment, telle une sorte de vernis ou de justification a posteriori. Il est à ce titre frappant de constater que bien des terroristes présumés ou condamnés n’étaient pas ou très peu religieux avant de basculer dans cette perspective violente. Cela ne signifie pas qu’au moment de commettre ces actes, ils n’étaient pas intimement croyants et persuadés de réaliser la prophétie divine. Cependant, il n’est pas moins certain que ceux qui procèdent à leur recrutement et qui les commandent sont bien conscients des enjeux politiques de leur idéologie et les maîtrisent.

Alors, le fondamentalisme est-il la source du basculement dans la violence jihadiste ? Là encore, la réponse est complexe. En soi, le fondamentalisme ou le salafisme ne constitue pas une menace pour l’ordre politique démocratique puisqu’il est majoritairement quiétiste, c’est-à-dire orienté vers les activités de prédication et de piété. À ce titre, il est même apolitique et plutôt légitimiste, au sens où il tend à ne pas contester la légitimité du pouvoir en place. Ce « néofondamentalisme », comme le nomme Raphaël Lioger, est essentiellement axé sur les mœurs, la sexualité, le rapport hommes-femmes, les loisirs, les comportements de la vie quotidienne et estime que le terrorisme n’est pas conforme à la tradition. Quant à de nombreux Frères musulmans, ils se sont convertis au jeu démocratique, tandis que des groupes salafistes leur ont d’ailleurs emboité le pas. Par contre, le salafisme reste un projet conservateur d’un point de vue moral et c’est à ce titre qu’il peut être l’objet de la critique, d’autant que par son approche littéraliste, il n’offre aucun outil aux individus en tension leur permettant de contextualiser le texte et de se le réapproprier d’un point de vue anthropologique.

Une conclusion en forme de paradoxes et de questions

Il existe un paradoxe dans le débat postérieur aux attentats. On insiste sur la surveillance des mosquées et on estime souvent que la « communauté musulmane » n’explique pas assez sa religion, qu’elle n’en fait pas assez pour vaincre ce cancer. Or, c’est méconnaître le fonctionnement des groupes jihadistes violents qui recrutent en dehors des mosquées et sous le couvert d’activités caritatives ou intellectuelles (Sharia4Belgium, Resto du Tawhid, etc.). C’est aussi méconnaître les dynamiques locales de surveillance et de concertation qui existent entre les mosquées et les autorités publiques locales [10], toutes tendances politiques confondues, faut-il le souligner. Mais c’est surtout méconnaître les difficultés pour une association musulmane d’être soutenue financièrement par les pouvoirs publics.

Quant aux grilles de lecture privilégiant le communautarisme ou l’échec supposé de l’intégration, elles ne fournissent tout simplement pas les bonnes « lunettes » pour appréhender le phénomène. D’abord, Olivier Roy montre à quel point ces individus condamnés ou suspectés pour des faits de terrorisme n’ont tout simplement pas eu de pratiques « communautaires ». Ce n’est donc pas le repli identitaire qui pousse au basculement jihadiste, comme ces lignes tentent de le démontrer, mais au contraire le vide identitaire. Quant à la logique de l’intégration, en en faisant un problème lié à une origine « allochtone », elle ne permet tout simplement pas d’expliquer pourquoi des convertis, des personnes ayant un emploi et issues de la classe moyenne et supérieure basculent également. Enfin, l’insertion et la participation des minorités ethniques tout comme le communautarisme ne sont pas des logiques unilatérales, mais des dialectiques.

Est-on prêt à analyser les lourdes responsabilités qui pèsent sur les épaules de nos sociétés et l’intervention de ces dernières dans ces dynamiques ? Cela signifie que la logique sécuritaire, qui est la première réponse politique car elle est à la fois visible et rapide à mettre en œuvre, devrait s’accompagner de moyens et d’actions sur le long terme dans des secteurs clés comme l’emploi, l’enseignement et la cohésion sociale. Il est tout aussi urgent de favoriser l’émergence et de soutenir une identité musulmane positive, décomplexée et légitime. Même si l’on se doute que cela pourrait être l’occasion pour une certaine droite tourmentée par sa propre affirmation identitaire de régler ses comptes avec cette « différence » qui l’incommode, d’enjoindre les « différents » de rentrer dans le rang et de s’y conformer, au risque de produire elle-même une violence certaine.

[1Lieven Pauwels et Fabienne Brion, « Comprendre et expliquer le rôle des nouveaux médias sociaux dans la formation de l’extrémisme violent. Une recherche qualitative et quantitative », Belspo, 2014.

[2« Le travail du Centre exprimé en chiffres pour l’année », Centre pour l’égalité des chances et la lutte, octobre 2015.

[3« Monitoring socio-économique », Service public fédéral Emploi, Travail et Concertation sociale et Centre pour l’égalité des chances et la lutte, 2013.

[4Corinne Torrekens et Ilke Adam (sous la direction de), Belgo-Marocains, Belgo-Turcs : (auto)portrait de nos concitoyens, Fondation Roi Baudouin, mai 2015 ; EURISLAM, Finding a place for Islam in Europe, Final Integrated Report, FP7 European Commission project.

[5Marieke Slootman et Jean Tillie, Processen van radicalisering. Waarom sommige Amsterdamse Moslims radicaal worden, FMG : Institute for Migration & Ethnic Studies (IMES), 2006.

[6Xavier Crettiez, « Penser la violence politique », dans Xavier Crettiez et al., Les violences politiques en Europe, Paris, La Découverte, 2010, p.7-28.

[7Lieven Pauwels et Fabienne Brion, op. cit.

[8Cesari, Jocelyne, « Muslims in Europe and the US : A Shared but Overrated Risk of Radicalism », dans Rik Coolsaet, Jihadi Terrorism and the Radicalisation Challenge. European and American Experiences, Ashgate, 2011, p. 101-116 ; Rik Coolsaet, « What drives Europeans to Syria, and to IS ? Insights from the Belgian case », Egmont, Royal Institute for International Relations, mars 2015.

[9Younous Lamghari, « Pourquoi ils se radicalisent », Politique, mars-avril 2015.

[10Corinne Torrekens, L’islam à Bruxelles, Presses de l’université de Bruxelles, Bruxelles, 2009.