Comment ne pas parler d’Israël ?

Christophe Mincke • le 18 septembre 2014
Israël, Palestine.

Ce billet est la prépublication de l’éditorial du numéro à paraître au mois d’août.

Comment ne pas parler du conflit israélo-palestinien dans notre éditorial ? Les journaux en sont pleins, les réseaux sociaux en bruissent, les conversations s’en remplissent. Comment éviter le sujet ?

Mais comment parler du conflit israélo-palestinien ? Rappeler que le respect de la légalité internationale devrait être un préalable ? Qu’elle devrait s’imposer à l’ensemble des forces en présence ? Qu’il serait temps que la politique internationale soit plus que des jeux de coalitions plus ou moins cyniques et de vœux plus ou moins pieux ? Faire assaut de banalités, donc ?

À moins que cet énième réveil d’un conflit interminable soit l’occasion de nous interroger sur le regard que nous portons sur l’actualité. Les conflits ne manquent en effet pas, à l’heure actuelle : entre l’instauration d’un califat sur une partie de l’Irak et la résurrection du statut de dhimmi [1], les soubresauts du Sud-Soudan, les millions de morts congolais au cours des dernières années et, bien entendu, le bain de sang syrien, on peut se demander pourquoi les « quelques » centaines de morts civiles palestiniennes occupent à ce point l’espace médiatique, tellement plus que les atrocités « concurrentes ».

Il n’est bien entendu pas question de dire que les morts des territoires palestiniens occupés sont quantité négligeable, mais, face à des politiques de viol systématique, à l’instauration d’une théocratie particulièrement bornée et menaçante ou à des massacres délibérés de civils à l’échelle d’un pays entier, l’inégalité de nos focalisations médiatiques demeure difficile à comprendre.

À cela, sans doute, quelques raisons.

En premier lieu, on pourrait pointer l’ancienneté du conflit. Tout qui s’intéresse quelque peu à l’actualité internationale se rappelle avoir été confronté de multiples fois à des récits sur la création de l’État d’Israël, les guerres contre les pays arabes, l’occupation, la colonisation, les intifadas, les négociations de paix, les punitions collectives, les attentats, etc. Tant de récits qui créent une familiarité particulière, une proximité avec la région. Sans doute aussi, le statut particulier de la « Terre sainte » dans notre culture participe-t-il de cette proximité. Nous aussi, sommes attachés à cette région par des récits millénaires.

En deuxième lieu, il faut relever l’organisation des protagonistes. Les pays occidentaux sont, depuis longtemps, pris à témoin par les uns et les autres. Depuis le temps qu’ils sont aux prises, Israéliens et Palestiniens se sont organisés : ils disposent de réseaux associatifs, ont leurs partisans et leurs relais politiques et médiatiques. Il est ainsi bien plus aisé de mobiliser pour une manifestation, d’obtenir une interview ou de relayer ses positions auprès des politiques s’il est question du conflit israélo-palestinien que si l’on parle du Sud-Soudan ou de la Syrie. La réactivation régulière du conflit et celle des réseaux de diffusion de l’information accroit notre réactivité médiatique.

En troisième lieu, la présence sur notre sol de communautés organisées susceptibles d’une adhésion « naturelle » à la cause d’un camp ou d’un autre semble peser. Il n’est bien entendu pas question d’affirmer que tout citoyen musulman est solidaire du tir aveugle de roquettes hors de tout objectif militaire, ni de soutenir que chaque citoyen juif est indéfectiblement solidaire de la colonisation israélienne de peuplement dans les territoires occupés. Cependant, le conflit israélo-palestinien est devenu, pour certains de nos concitoyens, le symbole de questions douloureuses, l’abcès de fixation de problématiques liées à l’immigration, au rapport au religieux ou à notre passé antisémite et colonialiste. Le conflit israélo-palestinien n’est pas qu’une succession d’évènements, il est un symbole.

Quatrièmement, il faut reconnaitre que l’opposition entre « Palestiniens musulmans » et « Juifs israélites », si elle trahit la réalité politique et coloniale du conflit, si elle oublie les communautés chrétiennes de la région, si elle fait fi de la complexité de la relation entre judéité et judaïsme, permet de proposer des lectures du conflit frappées au coin du bon sens et de l’évidence. Dans notre propre univers de pensée qui continue de peiner à considérer que l’on puisse être à la fois musulman et intégré à la société belge, ces récits font mouche ; de même que de vieux discours antisémites aident à considérer certains raccourcis comme allant de soi. Les récits en question trouvent donc un écho particulier dans nos espaces médiatiques.

Enfin, il ne faut pas non plus négliger le fait que le dernier conflit colonial qu’est sans doute le conflit israélo-palestinien résonne particulièrement aux oreilles occidentales qui sont les nôtres. Sans doute y voyons-nous l’impasse qu’il nous a fallu du temps à déceler chez nous, sans doute aussi nous rappelons-nous l’apartheid, stérile tentative de maintenir une situation coloniale, sans doute nous remémorons-nous les massacres de la décolonisation française. Entre expérience des décolonisations et mauvaise conscience vis-à-vis de nos propres colonisations, le conflit israélo-palestinien nous parle. Si l’on y ajoute notre propre et millénaire responsabilité historique dans une judéophobie entêtante et meurtrière qui a poussé de nombreux Juifs d’Europe à fuir cette dernière et à créer l’État d’Israël, on peut comprendre certaines sensibilités à fleur de peau.

Il faut le reconnaitre, bien des facteurs concourent à faire du conflit israélo-palestinien un récit majeur de notre hyperactif système politico-médiatique. L’attention dont bénéficient les protagonistes de ce drame n’est pas injustifiée, loin de là, mais elle ne devrait pas nous empêcher de nous interroger sur nos cécités, celles qui font que l’on peut continuer de massacrer tranquillement dans tant de régions du monde. Nous, si vertueux démocrates, reconnaissons-nous vraiment la même valeur à chaque vie humaine ?

[1Le statut de dhimmi garantit la liberté religieuse contre le paiement d’un impôt spécial “de protection” au pouvoir musulman.