Commémorations : lorsque la réalité dépasse l’affliction

Nicolas Baygert • le 13 janvier 2016

Les évènements funestes qui survinrent l’année dernière donnèrent lieu à une déflagration médiatique dont l’écho se prolongera, vraisemblablement, tout au long de cette nouvelle année. D’emblée, la plupart des rédactions choisirent de débuter 2016 par une longue séquence commémorative (un enchaînement d’émissions ou d’éditions spéciales « anniversaire »), réévoquant les évènements autour de l’attentat de Charlie Hebdo du 7 janvier 2015.

Les médias, en véritables hommagiciens, se présentent dorénavant comme « opérateurs de mémoire » permanents, œuvrant à la reconstitution des représentations collectives en proposant un « pack mémoriel » ; une relecture consensuelle, réaménagée des évènements.

Comme l’évoque la médiologue Louise Merzeau : « Les médias ne se contentent pas de répercuter les commémorations culturelles, sportives ou politiques. Ils fabriquent eux-mêmes de la commémoration, en suscitant l’organisation d’évènements conçus pour la médiatisation, et en traitant toute actualité comme une donnée mémorable. Les délais nécessaires à l’élaboration d’un temps historique s’en trouvent affectés, et les rapports entre histoire, mémoire et médias sont de plus en plus enchevêtrés » [1].

Or, la succession des solennités, liée à un calendrier commémoriel de plus en plus surbooké, engendre un exercice de recueillement non plus ponctuel, mais en continu – une remémoration chassant l’autre. Cette marronisation de l’agenda médiatique comporte avantages et inconvénients – la marronisation vue ici comme la succession de séquences émotionnelles, médiatiquement coordonnées et à obsolescence programmée. Une dynamique d’amplification émotive standardisée, qui contient, compte tenu de son caractère épisodique, un risque d’épuisement – « d’overdose commémorielle ».

L’histoire – complexe et forcément inachevée – s’efface au profit du jubilé, du chiffre rond, prétexte aux conscientisations cycliques et – dans la scénarisation de l’information – aux éditions spéciales (véritable antiphrase si l’on tient compte de leur quasi-normalisation actuelle).

Le « framing » (le cadrage délimitant le champ de vision de ce qui nous est montré) n’est en aucun cas anodin. En psychologie sociale, la notion de cadrage (telle qu’explorée par Tversky et Kahneman [2]) suppose l’imposition d’un « cadre cognitif », considéré comme approprié pour raisonner sur un sujet.

Citons à titre d’exemple cette information sélectionnée par Le Soir, traitant d’une fresque réalisée dans une galerie commerçante bruxelloise par un artiste belge à la demande de la multinationale Sony pour la sortie de l’album Blackstar, ultime opus de David Bowie, décédé ce 11 janvier. Une fresque qui, depuis l’annonce de la mort de l’artiste, se transforma – nous dit l’article – en mémorial (un phénomène qui n’est pas sans rappeler les gerbes de fleurs devant les Apple Stores – chapelles consuméristes improvisées – au moment du décès de Steve Jobs).

De même, le « framing » de l’information sur la page Facebook du Soir est en tout point symptomatique. « L’œuvre d’un Belge ! » sur-titre le quotidien, lui permettant ainsi de fixer – topographiquement (dans la Galerie Toison d’Or) – et de belgiciser quelque peu l’émoi mondial le temps que durera ce deuil médiatiquement scénarisé avant la prochaine vedette tirant sa révérence, alors également livrée aux foules sentimentales numériques s’adonnant à la « RIPite aiguë ». Cette syntonisation [3] médiatique de l’émotion misant sur l’unanimité du chagrin, aura comme effet pervers d’asphyxier le deuil véritable, le transformant illico en « old news ».

En ce qui concerne les évènements tragiques survenus à Paris, l’incantation périodique du passé couplée à une scénarisation léchée permet avant tout un désamorçage de l’horreur vécue, en l’intégrant dans un récit maîtrisé.

Une maîtrise post hoc qui contrastera tout particulièrement avec la médiatisation décriée des agressions survenues à Cologne durant la nuit de la Saint-Sylvestre. Dans leurs hésitations et de par leur mutisme, les médias publics allemands validèrent involontairement les interprétations complotistes autour de la « Lügenpresse » (la presse mensongère) avant tout véhiculée par l’AFD (Alternative Für Deutschland), formation de droite populiste radicalement opposée à la politique d’accueil des réfugiés prônée par la Chancelière Angela Merkel. Une rupture de confiance occasionnée par une approche frileuse, voire une autocensure préventive. La chaine ZDF, où le malaise fut particulièrement perceptible (y compris sur le visage des présentateurs) parle désormais de « mésestimation », en s’excusant de surcroît. Reste que la mise en quarantaine précautionneuse de l’information renvoya au citoyen lambda le reflet d’un militant Pegida [4] en puissance, incapable d’appréhender raisonnablement les faits sans recours automatique aux amalgames : « cachez ce réfugié que je ne saurais voir ». Conséquence : un « effet streisand » [5] qui ravira les puristes (pour rappel : le terme désigne l’effet pervers selon lequel une tentative de censure ou de camouflage au contraire la propagation du contenu que l’on souhaite cacher). Des atermoiements qui contribueront in fine à la montée d’une incrédulité grandissante face au récit officiel.

Ainsi, la séquence de crise, par essence chaotique, bouleverse politiques et médias, tous deux décontenancés lorsqu’il s’agit d’appliquer une grille de lecture (un cadre cognitif) aux évènements se déroulant « en temps réel », voire en léger différé – évènements qu’ils subissent à l’image de l’ensemble de la population. « Le politique est aujourd’hui un consommateur de terreur comme tous les autres, et le fait qu’il soit censé être responsable de la lutte contre la terreur ne change rien au fait qu’il demeure exactement aussi passif et hors d’atteinte que la “société” », note Peter Sloterdijk [6].

Pour la classe politique, mieux vaudra-t-il miser sur la séquence post-traumatique, avec l’espoir de ressouder l’ensemble du corps social, à grands renforts de symboles, et d’enclencher le processus de résilience. D’après Michel Schneider, « le discours politique est devenu un psychotrope, et est apparu dans les années 1980 un État psychanalyste à l’écoute d’une société malade et se proposant de la libérer. Comme lui, les groupes et les institutions empruntent de plus en plus la posture qu’ils croient être celle du psychanalyste : écouter la souffrance » [7].

De manière plus générale, on observe que le politique cherchera volontiers à capitaliser sur tout type d’émoi collectif (on peut certainement parler ici de récupération), se greffant quasi-mimétiquement sur le calendrier commémoriel médiatique précité ; une politique du pathos privilégiant l’affect. Citons l’exemple – également symptomatique – de l’hommage officiel à David Bowie, décrété en urgence par l’échevin bruxellois du Tourisme Philippe Close, grand « amateur de rock », précise La Libre Belgique :

« Un best-of des titres de l’artiste sera diffusé sur la Grand-Place, a expliqué la porte-parole de l’échevin. Philippe Close et son équipe ont constaté que les réactions étaient très nombreuses sur les réseaux sociaux […] Le cabinet de Philippe Close n’était pas encore en mesure de déterminer le nombre de participants. Nous espérons le plus grand nombre. »

Aussi, que reste-t-il d’autre au politique que d’intervenir dans cette « digestion commémorielle » globale, en cherchant à fixer l’émoi, notamment par l’entremise de plaques du souvenir ? Que dire encore du mandat présidentiel de François Hollande, s’achevant en 2017, duquel on retiendra avant tout un président à côté de la plaque commémorative ? Comme l’écrivait Philippe Muray : « Les célébrations et commémorations [...] ont aussi pour but d’assurer les transitions les plus douces possible entre ce qu’on peut encore savoir du monde d’hier et les désastres actuels » [8]. Ainsi, en parangon de la mémoire, le politique échafaudera volontiers une liturgie du vivre-ensemble (que certains qualifieront de grande guimauve compassionnelle) où rien ne sera laissé au hasard (respect des communautés religieuses, célébration de la diversité, etc.), permettant de réintégrer la tragédie dans un script corrigé et enfin sous contrôle.

[1Louise Merzeau & Thomas Weber (dir.), Mémoire et médias, Paris, Editions Avinus, 2001.

[2Amos Tversky et Daniel Kahneman, « The Framing of Decisions and the Psychology of Choice », Science, 211, 1981, p. 453-458.

[3Ajustement de multiples circuits sur une même fréquence.

[4En allemand : « Patriotische Europäer gegen die Islamisierung des Abendlandes », (Les Européens patriotes contre l’islamisation de l’Occident).

[5Sur Curry Jansen & Brian Martin, « The Streisand Effect and Censorship Backfire », International Journal of Communication, 9, 2015, p. 656–671.

[6Peter Sloterdijk, Le Palais de cristal, À l’intérieur du capitalisme planétaire, Paris, Hachette, 2006.

[7Michel Schneider, Big Mother. Psychopathologie de la vie politique, Paris, Odile Jacob, 2002, p. 72.

[8Philippe Muray, Après l’Histoire I, Paris, Les Belles Lettres, 2001.

Photo : @Christophe Mincke