Comme un Arabe

Anathème • le 23 juin 2014
école.

Ce sont des choses qui arrivent. Quand on fait des enfants, sauf accident, ils atteignent un jour l’âge d’entrer dans l’enseignement secondaire. C’est ce qui m’est arrivé.

Dans une ambiance de fin du monde, les médias glosent deux semaines sur les angoisses du CEB, sur ces enfants sous pression de parents sous pression des médias sous pression de leurs actionnaires. Ensuite, tous les enfants réussissent leur CEB, ou presque. Alors, les mêmes médias se demandent s’il est normal que tout le monde réussisse et si l’épreuve n’est pas un peu trop facile. Ils semblent parfois déçus, mais, bien vite, se désintéressent de la question pour se pencher sur celle des inscriptions dans les écoles secondaires.

Ils publient alors des articles et diffusent des reportages décrivant des enfants apeurés de n’avoir pas d’école, des enfants sous pression de parents sous pression de médias de… Enfin, vous voyez.

Mais, avant tout ça, il y a la procédure d’inscription, dont on parle trop peu. Sauf moi, bien entendu. Et puisqu’il est parfaitement dépassé de s’interroger sur la base de chiffres, de données, d’études et de tous ces gadgets qui permettent aux intellectuels de penser qu’ils sont informés de la marche du monde, je vais faire comme les analystes de tout poil : un récit parfaitement subjectif, dont aucun enseignement ne peut être tiré et que je vous prierai de considérer comme universel. Bien sûr.
Je n’ai pas du tout aimé le décret inscription. Je veux dire que j’ai détesté suivre la procédure qu’il instaure. Il faut obtenir un papier de l’école primaire, visiter des écoles secondaires, arrêter son ou ses choix et, ensuite, confier son papier dument complété à une école… Vient alors un temps d’attente au terme duquel le Grand Ordinateur nous envoie un courrier nous annonçant l’école dans laquelle le chérubin trouvera une place.

Faut-il le dire, c’était mieux avant… Vu mon passé royal, vu mes relations, j’étais reçu par le directeur de l’établissement de mon choix. Avec respect, il m’informait de la santé de son établissement et me présentait ses projets pédagogiques inutiles. Surtout, à mots voilés, il me garantissait que mon rejeton n’aurait pas à souffrir la présence d’indésirables : pauvres, déclassés ou mésinsérés. Les seuls étrangers y sont fils d’ambassadeurs ou d’industriels, c’est bien le moins. Ensuite de quoi, toujours d’un ton affable, il m’assurait de ce que son établissement serait heureux d’accueillir mon gosse, comme il le fit pour moi, mon père et le père de mon père. Courtois moi-même, je lui accordais ma confiance, je renchérissais de superlatifs pour qualifier mon enchanteresse adolescence dans ses classes trop froides ou trop chaudes, je louais son dévouement à la cause de l’excellence et nous étions quittes.

Je sortais conforté dans ma légitimité sociale, lui se sentait fier de son œuvre, mon fils était dispensé de toute interrogation sur le fonctionnement de l’enseignement. Tout était pour le mieux.

Mais voilà que, bien que la déférence y soit toujours, le directeur m’avoue désormais son impuissance à chauffer une place pour Junior. Voilà que je croise d’improbables moricauds aux visites de l’établissement. Voilà que des Ryan munis de papiers tout semblables à celui de ma progéniture, tenus en laisse par d’innommables Jessica, projettent de squatter les augustes sièges qui portent encore mon monogramme, gravé à la pointe de mon compas.

Malgré mes relations, mon aisance, ma connaissance des lieux, je suis à la merci d’autrui pour obtenir l’inscription de ma descendance. Comme un vulgaire pauvre, je dois espérer, sans levier d’action, sans passe-droit, sans priorité.

Alors oui, j’ose le dire : j’ai détesté ça ! Je me suis senti comme un Arabe.