Colombie : sortir du conflit sous une paix fragile

Laurence Mazure • le 26 février 2015
Amériques, Colombie.

L’écho international du processus de paix colombien en dit long sur la crédibilité que le gouvernement et la guérilla des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) ont réussi à insuffler à leurs négociations au cours de ces deux dernières années. L’accueil réservé au président Santos lors de sa récente tournée européenne en est l’illustration.

« La paix n’a jamais été aussi proche », cette déclaration du président François Hollande lors de la visite officielle de son homologue colombien le 26 janvier dernier a une double signification. D’une part, la France s’engage à jouer un rôle actif dans la période dite du « postconflit » en matière de justice, d’éducation agricole afin de rendre le secteur agraire plus compétitif, et de gendarmerie, soit la création d’une force armée chargée de mission de police dans les zones rurales. L’Agence française de développement va aussi accorder à Bogota des prêts supplémentaires. D’autre part, un comité stratégique franco-colombien sera mis sur pied d’ici le mois de juin. Il fera des suggestions dans les secteurs de l’énergie, de l’eau, des transports et des infrastructures. C’est dire si la perspective de la « paix » promet des situations mutuellement profitables, tant pour la Colombie qui a connu un taux de croissance de près de 5% en 2014, que pour les investisseurs étrangers. Quant à l’Union européenne, elle a manifesté en novembre dernier son soutien à la création d’un fonds destiné à l’accompagnement de la période « postconflit », mais dont le montant n’a pas encore été fixé.

L’optimisme du président Hollande confirme qu’au niveau international, on perçoit l’aboutissement prochain des négociations de paix engagées à La Havane depuis novembre 2012. L’année 2015 devrait être cruciale car les deux parties ont manifesté leur intention d’accélérer les négociations pour aboutir à un accord de paix rapidement.

Des avancées significatives

Cette dynamique s’est accélérée le 20 décembre dernier, quand la guérilla des FARC a mis en place un cessez-le-feu unilatéral pour une durée indéterminée — une initiative historique. Le 5 janvier, à Cartagena, au terme de la troisième conférence des négociateurs du gouvernement et des experts internationaux, le président Santos a souligné que les FARC avaient tenu leur promesse et respecté leur cessez-le-feu. De là, sa volonté d’aboutir le plus vite possible à un accord de paix : l’équipe de négociateurs va retourner très vite à La Havane. Et elle y retourne avec l’objectif et les instructions d’accélérer le rythme de ces négociations, afin de mettre fin le plus vite possible et une fois pour toutes à ce conflit armé.

Dix jours plus tard, le président Santos précisait qu’il allait promouvoir la désescalade du conflit pour accompagner les négociations vers un accord final : « J’ai donné des ordres aux négociateurs pour qu’ils commencent le plus le plus vite possible à débattre d’un cessez-le-feu et des hostilités bilatéral et définitif. »

Conformément à cet agenda, la délégation du gouvernement colombien retourne en février à La Havane et deux sous-commissions vont être mises en place pour débroussailler les questions de désarmement, démobilisation, et réinsertion (mieux connues sous l’acronyme de DDR) qui, en règle générale, doivent marquer la fin des conflits et le retour à la paix.

Même si l’espoir prévaut en ce début d’année, il reste encore des inconnues concernant la suite des négociations. La question relevant des victimes du conflit, de leurs droits et donc de la justice transitionnelle à mettre en place, et la question de l’instauration d’un processus de DDR reste extrêmement sensibles.

Les FARC sont inquiètes à ce sujet : le 28 janvier, leur commandant en chef, Timoléon Jiménez, a fait connaitre l’intention du gouvernement Santos de travailler à la mise en place d’une justice transitionnelle, mais à deux vitesses. Les forces armées bénéficieraient d’une amnistie pour leurs crimes, mais pas la guérilla. Quant aux annonces chocs sur un possible cessez-le-feu bilatéral, elles ne masquent pas l’ambivalence des autorités colombiennes. Même s’il reconnait que la guérilla a respecté les engagements de son cessez-le-feu unilatéral, le gouvernement continue de mener des opérations militaires contre les FARC. Le très belliciste ministre de la Défense Juan Carlos Pinzón tient d’ailleurs un discours à l’opposé d’une volonté de désescalade.

La société civile menacée

Mais il n’y a pas que les risques d’une reprise des affrontements militaires entre guérilla et forces armées qui pourraient compliquer un processus de paix engagé dans sa dernière ligne droite. La guerre en Colombie, c’est aussi la persécution des mouvements sociaux et des organisations qui mobilisent la société civile

Si un point de non-retour a été atteint dans les négociations, il faut souligner le rôle essentiel qu’ont joué la société civile et tous les secteurs progressistes. Malgré la grande discrétion des négociations, les mouvements sociaux, ONG, leadeurs communautaires, représentants des victimes, activistes des droits de l’homme, de l’environnement, et syndicalistes ont réussi à faire entendre leurs attentes en faveur d’une paix juste. Cet obstacle ayant été plus ou moins surmonté, il reste encore un chemin long et dangereux à parcourir avant d’envisager la concrétisation d’un état de paix en Colombie — une réalité encore différente de celle que désigne le terme « postconflit » et qui se réfère à la période suivant immédiatement l’arrêt définitif des hostilités et le début de l’application de futurs accords visant à une reconstruction du pays.

En effet, pour le moment, plusieurs facteurs jouent contre l’émergence d’une période de « postconflit » sans violence.

Sur le terrain, le climat se caractérise par une montée très préoccupante des menaces de morts et des assassinats contre les secteurs progressistes de la société colombienne et leurs leadeurs. Ces menaces émanent notamment de groupes paramilitaires jamais vraiment démobilisés comme les Águilas Negras. Or les personnes visées par ces persécutions sont celles-là mêmes qui devaient devenir les interlocuteurs entre le gouvernement et les Colombiens dans une future période de « postconflit ».

Le 21 janvier dernier, Carlos Pedraza est assassiné. Il était le leadeur du mouvement Congreso de los pueblos, une organisation agraire importante qui fait partie du mouvement social Marcha patriótica créée comme un vaste rassemblement de gauche fin 2010. Pedraza était connu pour son rôle très actif dans les grandes mobilisations agraires de 2013, et son assassinat est perçu comme emblématique. À travers lui, c’est à la fois les mobilisations paysannes qui sont visées, mais aussi les enjeux et espoirs politiques à venir de la Marcha patriótica.

Les 25 et 27 octobre prochains se tiendront les élections municipales et régionales. Or, la Marcha comprend non seulement des organisations sociales, mais aussi des partis politiques de gauche, ainsi que des personnalités qui ont un engagement et une influence local qui pourraient être décisifs le jour des scrutins.

Une semaine avant l’assassinat de Pedraza, cinq grands leadeurs et personnalités de la Marcha patriótica, dont l’ex-sénatrice libérale Piedad Córdoba, la présidente du parti de gauche Polo Clara López et le sénateur du même parti Iván Cepeda, se sont rendus au palais présidentiel pour faire part de leur inquiétude face à l’intensification des menaces de mort à leur encontre après avoir reçu des couronnes mortuaires envoyées par les Águilas Negras. Dénonçant les intimidations contre les défenseurs du processus de paix, ils ont exigé l’ouverture d’une enquête. Après qu’ils ont été reçus par le général Óscar Naranjo, ministre conseiller au postconflit, et le conseiller présidentiel aux droits de l’homme Guillermo Rivera, le président Santos a annoncé la création d’un « commando spécial dépendant du ministère de la Justice et des services de renseignements » pour faire la lumière sur des exactions trop souvent impunies.

Ces évènements s’inscrivent dans une tendance à long terme : en cinq ans, plus de 70 leadeurs de restitutions de terres spoliées qui aident les paysans déplacés à récupérer leurs biens ont été assassinés. Au cours de la seconde moitié de l’année 2014, 157 cas de menaces de mort et 15 assassinats ont été recensés. Au mois d’aout dernier, 93 journalistes ont été menacés. Début décembre, 16 collaborateurs de médias alternatifs et communautaires, qui sont aussi les plus présents sur le terrain, notamment dans les zones de conflit, ont eux aussi reçu des menaces du groupe paramilitaire Águilas Negras.

Par le passé, les espoirs de paix ont été sabordés à coup de massacres et d’assassinats de personnalités politiques de premier plan. Aujourd’hui comme hier, les menaces viennent toujours de forces armées récalcitrantes, de leurs anciens alliés paramilitaires et des secteurs politiques et économiques qui les ont soutenus, mais leurs cibles ont changé. Les morts d’aujourd’hui se comptent parmi les leadeurs communautaires et activistes de droits fondamentaux qui, tout en jouant un rôle crucial sur le terrain, sont inconnus hors du pays — l’ampleur de cette violence politique est donc beaucoup moins visible.

Le plus grand défi de l’année 2015 sera donc de concrétiser sur le terrain, au-delà des effets d’annonces, les promesses de ces mots que sont « cessez-le-feu bilatéral », « processus de DDR », « postconflit » pour faire évoluer la Colombie vers un véritable « état de paix ».