Colombie, retour d’un paradoxe trop connu : point de non-retour dans les négociations et reprise de la guerre

Laurence Mazure • le 27 mai 2015

Le vendredi 22 mai 2015, la guérilla des Farc a suspendu le cessez-le-feu unilatéral d’une durée indéfinie qu’elle avait mis en place le 20 décembre dernier. Cette décision n’est pas totalement inattendue : elle fait suite à toute une série de crises qui se sont accumulées au fil des mois, qui ont été surmontées tant bien que mal, et durant lesquelles la guérilla a réclamé sans succès au gouvernement colombien la mise en place d’un cessez bilatéral des hostilités. Il faut tout de suite préciser que le processus de paix en cours à La Havane depuis fin 2012 continue malgré tout, les deux parties ayant réaffirmé leur détermination à poursuivre les négociations.

Toutefois il importe de revenir sur les évènements qui ont précipité la décision de la guérilla.

À la suite d’une période sans accrochage majeur pour le gouvernement depuis le 20 décembre, le président Santos annonce le 10 mars 2015, en accord avec les forces armées, la suspension des bombardements contre la guérilla pour une durée d’un mois – un geste en général perçu comme avant- coureur d’un éventuel cessez-le-feu bilatéral. Puis cette mesure est reconduite le 9 avril, journée à forte teneur symbolique en Colombie où l’on commémore l’assassinat du leader populaire Jorge Eliecer Gaitán en 1948, et qui honorera dorénavant la mémoire de toutes les victimes du conflit. À cette occasion, M. Santos déclare : « Les informations que m’ont soumises aujourd’hui le ministre de la Défense et l’État-major indiquent que durant le mois qui s’est écoulé les Farc ont maintenu et respecté le cessez-le-feu unilatéral. C’est pour cette raison que j’ai décidé de proroger d’un mois la suspension des bombardements – et je continuerai à le faire à l’avenir ».

Mais six jours plus tard, mercredi 15 avril, onze soldats des forces armées sont tués et vingt-et-un autres blessés lors d’une attaque menée par la colonne Miller Perdomo des Farc dans la zone rurale montagneuse de Buenos Aires, région du Cauca. À la suite de cet incident grave, le président Santos réactive les bombardements contre les Farc.

Dans un long reportage sur les lieux de l’attaque, le quotidien régional de Cali El Pais souligne la complexité des circonstances : « plusieurs analystes s’accordent à dire que durant ces évènements […] il y a eu des failles de sécurité et de renseignements ». Le spécialiste en questions de sécurité John Marulanda explique que, selon lui, « il y a eu une erreur tactique de l’armée qui a facilité l’action des Farc, et cela s’explique par le mauvais moral des troupes et le peu d’enthousiasme des soldats ». Quant à l’analyste Ariel Avila, il souligne que les guérilleros contactés dans la région ont certes l’ordre de faire une trêve, mais qu’ils ne sont pas prêts à laisser les troupes de l’armée s’installer sur les territoires contrôlés par les Farc.

C’est dans ce contexte que le 17 mai, lors d’une longue interview accordée au grand quotidien de Medellin El Colombiano, le négociateur des Farc Pastor Alape tire la sonnette d’alarme en déclarant qu’« il est de plus en plus difficile de maintenir concrètement la trêve unilatérale, à la suite de l’intensité des opérations militaires ». Il précise qu’« il y a des offensives dans tout le pays, des tirs de mitrailleuses et des bombardements aériens, ainsi que des tirs de mortiers ». Il appelle le gouvernement à calmer le conflit plutôt qu’à l’envenimer.

Mais le 21 mai au soir un premier communiqué fait part de dix-huit guérilléros abattus à Guapi dans le Cauca par des bombardements de l’armée. Le lendemain matin, le président Santos confirme l’opération et actualise à vingt-six le nombre des guérilléros à la suite de l’usage de deux bombes de 250 kilogrammes chacune – images de l’armée à l’appui. Dans les minutes qui suivent, les Farc suspendent leur cessez-le-feu unilatéral.

Parallèlement à tous ces développements, la sous-commission technique sur le désarmement et la fin du conflit avance dans ses travaux à La Havane. Instaurée en août 2014, elle a pris réellement ses fonctions début février. Son travail ? L’étude et l’application des mesures techniques du processus de désarmement, de démobilisation et de réinsertion (DDR). Ses travaux se déroulent en parallèle à ceux des négociateurs. La sous-commission est composée de hauts gradés en activité et des chefs guérilléros connaissant parfaitement le terrain du conflit.

Le premier point de la sous-commission porte sur le déminage : depuis la ratification de la convention d’Ottawa en 2000 par le gouvernement colombien, seule la guérilla utilise toujours des mines antipersonnel pour interdire l’accès des zones qu’elle contrôle aux forces armées. Le pays est un des plus minés au monde : un site du gouvernement indique que, entre 1990 et mars 2015, 11.097 personnes ont été victimes de mines, 38% étant des civils et 62% des membres des forces de sécurité, et que 98% des accidents surviennent dans les zones rurales. Certaines régions sont particulièrement touchées comme celle d’Antioquia (région de Medellin), ainsi que le Meta et le Caqueta (centre du pays).

Or le 8 mai, malgré la crise déclenchée le 15 avril, un communiqué conjoint du gouvernement colombien et de la guérilla des Farc annonce la finalisation de la feuille de route d’un programme pilote de déminage. Sous peu, l’organisation norvégienne Ayuda Popular Noruega (NPA en anglais), qui participe depuis longtemps aux travaux de la Campagne internationale pour l’interdiction des mines antipersonnel, va accompagner ce programme. Fait historique : les équipes sont composées à la fois de militaires spécialisés dans le déminage et de membres des Farc connaissant les emplacements des engins explosifs. Telles sont les grandes lignes annoncées.

Mais ce n’est qu’au lendemain de la suspension du cessez-le-feu unilatéral par la guérilla que Carlos Antonio Lozada, délégué des Farc pour la sous-commission technique, révèlera que, du 15 au 20 mai, il y a eu une première mission. Six guérilléros se sont rendus de La Havane jusqu’aux confins colombiens de la région d’Antioquia, ainsi que du Meta et du Caqueta, accompagnés par le CICR et des représentants du gouvernement colombien ainsi que de Cuba et de la Norvège (les deux pays accompagnateurs du processus). Leur mission : « aller voir sur le terrain […] les unités de la guérilla qui opèrent toujours dans ces zones pour expliquer aux commandants et aux combattants les avancées du processus de paix ainsi que les procédures à suivre concernant les accords en cours sur la décontamination du territoire des objets explosifs ».

Les demandes réitérées des Farc au gouvernement d’un cessez-le-feu bilatéral se comprennent encore plus dans ce contexte. D’autant que dans un rapport détaillé du 27 avril, puis dans un communiqué spécial du 5 mai, le Frente Amplio por la Paz, composé de tous les secteurs progressistes de la gauche colombienne, s’inquiète de 55 actions offensives de l’armée contre la guérilla sur une période de 134 jours depuis le début de l’année, violant les conventions de Genève et ayant porté gravement préjudice aux populations civiles.

Pourtant, en dépit de tout, les cinq derniers mois de trêve unilatérale ont aussi sauvé beaucoup de vie. Pour l’analyste Ariel Avila, « avant les négociations entre les Farc et les forces armées, il y avait entre 180 et 200 attaques par mois. Durant la trêve, cela s’est réduit à une moyenne de 20… nous avions beaucoup avancé ».

Sur le front des avancées inédites, il faut justement mentionner les récents efforts visant à joindre les négociations de paix des Farc à celles de l’ELN.

Ainsi, fin avril, le commandant en chef des Farc, Timoléon Jiménez dit « Timochenko », ainsi que Nicolas Rodriguez Bautista, « Gabino », commandant de la guérilla de l’ELN (armée de libération nationale), se sont rendus tous les deux à La Havane. Pour le moment, la jonction des deux négociations n’est pas encore envisageable. Mais l’information de l’existence de ce voyage a été confirmée le lundi 11 mai par le président Santos car le ministère de la Justice venait de révéler que pour concrétiser ces rapprochements, quelque 118 ordres d’arrestation contre « Timochenko » avait été suspendus depuis le 22 décembre – une mesure qui n’a pas été remise en question lors de l’attaque du 15 avril et la reprise des bombardements par l’armée. De retour en Colombie, la tâche de Timoléon Jiménez était d’informer les troupes des Farc des avancées des négociations et de la mise en œuvre des programmes de déminage.

Aujourd’hui, avec la reprise des hostilités des deux côtés, le déminage est au point mort, les négociations se déroulent sous le poids des bombes, dans un rapport de force plus asymétrique que jamais, et la société civile réclame elle aussi, encore et toujours, un cessez-le-feu bilatéral.