Colombie. Faire la paix contre la guerre

Laurence Mazure

« Est-ce qu’on peut inventer un sens nouveau de la paix contre la guerre ? Ne pas faire la guerre à la guerre, mais faire la paix contre la guerre ? » Début septembre, le philosophe et historien Michel Serres s’exprimait en ces termes à l’occasion d’une entrevue du quotidien français Le Monde. Or « Faire la paix contre la guerre » est probablement la meilleure définition de ce que doivent être des accords de paix.

Justement, le dimanche 2 octobre, de l’autre côté de l’Atlantique, en Colombie, tout le monde attendait l’approbation par plébiscite de l’Accord final de paix signé par le gouvernement colombien et la guérilla des Farc le 24 aout dernier et célébré en grande pompe à Carthagène ce 26 septembre devant la communauté internationale.

Faire la paix contre la guerre revenait à approuver les mesures portant sur six points essentiels afin de réduire les inégalités structurelles qui sont à l’origine de cinquante-deux ans de guerre civile, pour apporter justice, vérité et réparation aux victimes du conflit, et pour permettre l’intégration des Farc dans la vie du pays après leur désarmement et leur transformation en parti politique.

Inversement, voter « non » revenait à rejeter d’un bloc cet accord historique, et les quatre années de négociations ardues qui y ont mené, ainsi que le travail de toute la société civile colombienne qui a réussi, quoi que l’on en dise, à faire entendre sa voix et à infléchir certains points, plus particulièrement en ce qui concerne les victimes et les compensations qui leur sont dues au nom de la réconciliation du pays avec lui-même.

Dans les sondages, auxquels il ne faut jamais trop se fier, tout paraissait jouer en faveur du « Oui ».

Sauf que… pour « faire la paix contre la guerre », encore fallait-il que les électeurs se donnent la peine d’aller voter. Certes, le vote n’est pas obligatoire en Colombie, à la différence de nombreux pays d’Amérique latine. Mais l’énormité de l’enjeu — la paix plutôt que la guerre, la vie plutôt que la mort — laissait présumer une issue positive.

Cela n’a pas été le cas.

On a assisté à la victoire du « Non » avec une avance de… 54681 voix. Dire que le « Non » l’a emporté avec 50,2% des suffrages exprimés, contre 49,8% pour le « Oui », ne suffit pas : seuls 37% des électeurs inscrits sont allés voter au scrutin le plus paisible et sécurisé de toute l’histoire colombienne. Ce véritable scandale sociétal correspond à une abstention de 63% — un taux historique, hélas, jamais atteint au cours des vingt-deux dernières années, comme l’a souligné BBC Mundo.

Les Colombiens ont un mot pour cela : la indolencia — une insensibilité mêlée de paresse, caractéristique des classes moyennes, surtout dans les grandes villes, qui montrent depuis des décennies une indifférence crasse vis-à-vis des victimes de la guerre et, pire, vis-à-vis de la guerre elle-même, comme si elle n’existait pas ou faisait partie du mode de vie — avec un désengagement total de toute responsabilité civique.

Car c’est bien cette indifférence-là qui a permis cette victoire du « Non », mené par le sénateur et ex-président Álvaro Uribe et son parti le Centre démocratique, contre le « Oui » du président Santos et de sa coalition pour la paix, selon des modalités qu’il convient d’analyser de plus près.

Aux présidentielles de juin 2014, les régions périphériques les plus durement frappées par la guerre avaient largement contribué à la réélection du président Santos, permettant la conclusion des négociations avec les Farc, tandis que le centre du pays soutenait le candidat du Centre démocratique. Aujourd’hui, la répartition géographique du « Oui » et du « Non » se superpose dans la plupart des cas à la carte de 2014 : une fois de plus, les plus pauvres et les plus meurtris par la guerre ont massivement voté en faveur de l’accord de paix. Mais cette fois-ci, ils n’ont pas gagné. Entre 2014 et 2016, le parti de Santos et du « Oui » a perdu environ 1,5 million d’électeurs. Même chose pour le parti de l’ex-président Uribe et du « Non » : il enregistre lui aussi une baisse de 500.000 voix. Ces 2 millions d’électeurs en moins, c’est toute la différence entre 47% de participation aux présidentielles de 2014 et 37% au plébiscite sur la paix. Et parmi eux, ce 1,5 million de personnes qui ne se sont pas donné la peine d’aller voter, c’est toute la différence entre un « Oui » qui était possible, et le « Non » de la indolencia qui a toujours fait passivement le lit de la guerre.

Dans les 48 heures qui ont suivi le choc de ce résultat, le gouvernement et la guérilla des Farc ont tous deux réaffirmé leur responsabilité vis-à-vis de leur engagement pour la paix et pour le maintien du cessez-le-feu bilatéral signé le 23 juin dernier.

Depuis, l’attribution du prix Nobel de la paix au président Santos le vendredi 7 octobre a été un geste censé démontrer le soutien de la communauté internationale à l’Accord final de paix.

Toutefois, l’« effet prix Nobel » pourrait être très limité. Bien que décerné au nom d’un accord de paix historique, ce prix est bancal car il n’inclut qu’une seule des deux parties, à savoir, le président colombien, alors que la guérilla des Farc est tout autant impliquée que lui dans l’aboutissement positif et concret de quatre ans de travail intensif.

L’opinion locale, elle, semble être peu sensible au symbolisme du Nobel : selon le grand quotidien colombien El Espectador, un sondage effectué mardi 18 octobre révélait qu’en dépit de ce prix, le soutien à Juan Manuel Santos était retombé à 34% après être brièvement monté à 36% au moment de l’annonce de cette reconnaissance internationale.

De plus, en ostracisant le nom des Farc, ce demi-Nobel risque de jouer dans le sens des intérêts de l’ex-président Uribe qui, surfant sur un plébiscite remporté par défaut, n’a de cesse de discréditer l’Accord final de paix en multipliant les manœuvres dilatoires en vue d’une renégociation.

Les dangers d’une telle posture n’échappent pas à l’opinion internationale : ainsi le 14 octobre, l’éditorial du New York Times alertait sur le rôle dangereux d’Álvaro Uribe, en le désignant comme « l’homme qui est en train de bloquer la paix ». Le grand quotidien américain n’a pas pris de gants pour rappeler une campagne du « Non » « hyperbolique et trompeuse », déclarant que le président Santos allait offrir l’impunité totale aux Farc, que leur commandant Timoleon Jiménez, de son vrai nom Rodrigo Londoño, allait prendre la tête du pays, ou bien encore que les intérêts du secteur privé étaient directement menacés par l’accord de paix. Cette opération de désinformation et de propagande a d’ailleurs été publiquement reconnue par Juan Carlos Vélez, responsable de la campagne électorale du « Non », qui a précisé que l’objectif avait été de provoquer non une réflexion sur le contenu des 297 pages de l’Accord final de paix, mais un état d’indignation afin de pousser les électeurs à le rejeter par les urnes.

L’avenir ?

Pour le moment l’application de l’accord de paix se trouve dans les limbes de l’incertitude, en attendant un accord politique avec le clan du « Non » qui avait jusqu’à ce jeudi 20 octobre pour remettre ses propositions aux négociateurs de La Havane.

Mais le temps presse : le négociateur des Farc Iván Márquez a souligné que, en cas de retard trop important, le risque serait de « passer des limbes à l’enfer », la guérilla devant continuer à prendre en charge ses troupes alors qu’elle n’en a plus les moyens économiques.

En attendant, tous les jours depuis le lundi 3 octobre, des dizaines de milliers de Colombiens à travers tout le pays témoignent de la vigueur du mouvement social, y compris dans les zones les plus difficiles. Partout, les secteurs progressistes et des personnes venues d’horizons dépassant les clivages politiques réclament l’application la plus prompte possible de l’Accord final de paix — celui qui a bel et bien été signé le 24 aout et célébré le 26 septembre dernier — pour « faire la paix » contre ceux qui voudraient continuer à faire la guerre.