Classe moyenne

Anathème • le 22 décembre 2016
pauvreté, capitalisme, sociologie.

L’homme est ainsi fait qu’il rêve de toujours plus. Plus loin, plus haut, plus cher, plus grand, plus luxueux. C’est sur ce désir d’ascension que se fonde d’ailleurs le contrat libéral, lequel, contrairement au contrat social, ne promet pas une place à chacun, mais la chance d’une place meilleure que celle du voisin.

On le sait, l’insatiable soif des riches les pousse à devenir hyper-riches. Celle des classes moyennes les incite à s’extraire des masses laborieuses, tandis que même les plus modestes rêvent, qui d’un logement décent, qui d’une veste d’hiver, qui encore d’une entrecôte saignante. Notre société libérale actuelle a cela de vertueux et d’égalitaire qu’elle permet à chacun de rêver.

Quel songe plus exhaltant, pour un pauvre, que celui d’un jour faire partie de la classe moyenne ? Quel plus beau projet, pour une politique économique, que de lui en faciliter la réalisation ?

C’est précisément ce à quoi œuvre l’actuel gouvernement belge de droite austéritaire, mais aussi celui, français, de droite honteuse ou celui, espagnol, de droite post-fasciste, parmi tant d’autres. Pour y parvenir, rien de plus efficace que des recettes simples et éprouvées, voyez plutôt.

Pour commencer, il faut bien entendu recourir à des critères objectivables pour définir la classe moyenne, identifier le Graal. Si nous nous rapportons à la référence qui fonde 85% des notes circulant dans les cabinets ministériels (les 15 autres pourcents étant des notes antérieures ne citant pas leurs sources), Wikipédia, nous pouvons définir la classe moyenne comme « les 50% des ménages dont le revenu brut disponible n’appartient ni aux 30% les plus modestes, ni aux 20% les plus aisés ». L’objectif est donc le suivant : faire entrer les 30% les plus pauvres dans le monde merveilleux des 50% qui sont plus riches qu’eux, sans pour autant faire partie des 20% les plus riches.

Naïvement, on pourrait songer à poursuivre l’enrichissement des plus démunis. Il faut cependant écarter cette piste faussement logique qui présente par trop d’inconvénients, dont celui d’obliger à donner de l’argent aux pauvres. Qu’il s’agisse de salaires ou d’allocations, rien n’est plus désagréable – et nuisible pour eux – que d’engraisser les rebuts de notre société. Oisiveté, mauvais gout, consommation déraisonnable, appât du gain, la liste des effets néfastes est infinie. Du reste, le cout de telles politiques serait considérable ; sans compter que nos dirigeants se feraient traiter de marxistes par leurs collègues européens, ce qui est, chacun en conviendra, proprement insupportable.
Bien plus efficaces sont les politiques déjà mises en œuvre depuis quelque temps. Elles consistent, par tous les moyens possibles, à appauvrir les classes moyennes. Précarité de l’emploi, rabotage de la sécurité sociale, baisse de la charge fiscale aboutissant à une augmentation des impôts, réduction des prestations étatiques, soutien des multinationales au détriment des PME et indépendants, encouragement de la spéculation, tout est aujourd’hui mis en œuvre pour faire baisser le niveau de vie des 50% du milieu.

Comme il est, pour les raisons que nous venons d’évoquer, impossible de transférer ces richesses aux plus pauvres, il est logique de les verser aux plus riches. Ils sauront quoi en faire, à n’en pas douter.

« La belle affaire, me direz-vous, l’appauvrissement des classes moyennes n’aide pas à s’élever les classes inférieures ! » Certes non, mais l’État ne peut tout faire à la place des individus. C’est pourtant un pas dans la bonne direction : il n’est en effet pas difficile de comprendre que, le seuil d’entrée s’abaissant, il sera d’autant plus facile à un pauvre d’accéder au niveau social qu’il convoite. Une Peugeot 405 plutôt qu’une Mercedes, un appartement chauffé plutôt qu’une villa quatre façades, de la viande une fois par semaine plutôt que tous les jours, des vêtements neufs plutôt que des habits de marque, des vacances dans les Ardennes plutôt qu’à la Côte d’Azur, la classe moyenne se démocratise, devient accessible. Un vélo neuf semble une promesse quand une voiture d’occasion était hier une cuisante déception. Une soupe avec des boulettes procure une satisfaction que n’apportait pas autrefois un resto pour toute la famille. La classe moyenne est là, à portée de main !

Il faut reconnaitre aux socialistes le mérite d’avoir largement contribué à la mise en place de ce mouvement, mais il faut saluer la détermination de la droite à accélérer le mouvement en ne s’embarrassant ni de précautions ni d’hésitations. La justice sociale est à ce prix.

Illustration : Chr. Mincke, 2016


Autrefois roi des rats, puis citoyen ordinaire du Bosquet Joyeux, Anathème s’est vite lassé de la campagne. Revenu à la ville, il pose aujourd’hui le regard lucide d’un monarque sans royaume sur un Royaume sans… enfin, sur le monde des hommes.
Son expérience du pouvoir l’incite à la sympathie pour les dirigeants et les puissants, lesquels ont bien de la peine à maintenir un semblant d’ordre dans ce monde qui va à vau-l’eau.