Cinquante ans de coopération belge au développement

Pierre Coopman • le 5 avril 2014

Sclérose ou nouveau souffle ?

En Belgique, plusieurs organisations non gouvernementales (ONG) de développement
atteignent la cinquantaine en 2014 (le CNCD, SOS Faim, Oxfam, Iteco, Frères des hommes, etc.).
A cette occasion, Défis Sud, la revue de réflexion et de débats produite par SOS Faim, a publié un dossier contenant une interview de Gautier Pirotte, socio-anthropologue du développement à l’Université de Liège, et spécialiste de l’étude de l’implication de la société civile dans la solidarité internationale. En tant que rédacteur en chef de la revue Défis Sud, je fais le choix de porter la focale sur cet entretien en le republiant sur ce blog de la Revue nouvelle auquel je participe régulièrement. Je remercie Stéphane Boulc’h, ancien chargé d’études du Cota, aujourd’hui analyste et consultant indépendant, qui a réalisé cet entretien très interpellant.

Plaidoyer pour un nouveau souffle

Les propos de Gautier Pirotte sont empreints d’ amertume. « Je ne suis pas très optimiste, me confie-t-il, lorsque je finis par le dénicher dans son bureau perdu au fond des couloirs de la Faculté de Droit de l’Université de Liège. Son témoignage porte sur le contexte belge.

« L’innovation est le mot le plus galvaudé de la Coopération, commence-t-il. La capacité
d’innover est une des plus-value mises en avant pour légitimer l’action des ONG. Ces
dernières sont confortées dans cette légitimité par un système d’agrément. Mais ce
dernier tue l’innovation. Car depuis 1976, au fur et à mesure des modifications des
modalités de certification puis de cofinancement, le secteur se renferme dans une
posture défensive qui l’incite à réutiliser chaque fois les mêmes concepts, techniques et
méthodes, de manière à clore le débat. »

« La coopération fonctionne autour de buzzwords utilisés comme une marque de
délimitation. Maîtriser des concepts tels que la Cohérence, l’Appropriation, l’Efficacité,
l’Approche Droit, l’Approche Genre… est une manière de contrôler le champ pour
affirmer sa légitimité mais aussi afin de se démarquer des autres intervenants de la solidarité,en particulier des Initiatives Populaires de Solidarité Internationale (IPSI), taxées, parcontraste, d’amateurisme. »

Ces concepts ont la particularité d’évoluer sans cesse. « Ils sont un horizon vers lequel on avance sans jamais l’atteindre. En ce sens, ils sont une garantie de pérennité. Issus de centres de recherche, de think tanks ou de bureaux d’études connectés avec des bailleurs internationaux puissants, les buzzwords se diffusent d’autant plus vite qu’ils fonctionnent sur une logique d’ambiguïté fonctionnelle. Ils n’ont jamais de définition claire et ferme. Les mots peuvent être pris dans des sens différents tant qu’ils conservent une connotation positive. Ils doivent être rassembleurs et fonctionnels parce que le système a besoin de consensus. On ne peut plus rassembler les gens autour d’une dénonciation marxiste du néocolonialisme, ni de la société de consommation de masse. Il faut des mots-valises qui permettent à la fois aux altermondialistes et aux tenants de l’ultra-libéralisme de s’y retrouver. Une fois qu’on a adhéré, le seul débat encore possible porte sur des chiffres et des modalités d’action. Il se technicise, devient hypernormé et, pour y accéder, il faut être un spécialiste, qui se définit par sa conformité aux normes. »

D’après l’analyse de Gautier Pirotte, c’est la professionnalisation et l’adhésion aux principes d’efficacité qui déterminent aujourd’hui la légitimité des ONG.

« Auparavant, cette légitimité était issue d’une revendication de la société civile, voire d’un mouvement social. Aujourd’hui, elle est technicienne, tirée de la maîtrise du terrain et des outils. Ainsi donc, la coopération s’est coupée du citoyen, elle s’est dépopularisée. La disparition du débat politique est une tendance marquante des dix dernières années. Sur le plan politique, les débats sur la récente réforme de la coopération ont été plutôt pauvres. La coopération est devenue totalement dépourvue d’enjeux pour nos politiciens qui ne l’investissent quasiment plus. Le Parlement lui-même en est déconnecté. Tout est discuté dans un cercle fermé qui rassemble le Cabinet, la DGD (Direction générale Coopération au développement et Aide humanitaire), la CTB (Agence Belge de Développement) et quelques grosses ONG et structures fédératives. »

Les ONG ne communiquent pas assez sur l’idéologie qui motive leur engagement selon Gautier Pirotte. « Les informations diffusées vers le grand public sont redondantes et systématiques. On communique sur ceux qu’on aide, sur l’apport technique des problèmes à résoudre. La finalité de cette communication est presque toujours la mobilisation autour d’un plaidoyer, d’une récolte de fonds, mais aucun débat n’est proposé. Le bailleur fédéral, en raison de ses propres difficultés financières, a tout intérêt à réduire le nombre de ses interlocuteurs, mais il devient pourtant urgent d’imaginer un dispositif qui permette au secteur de se régénérer en incorporant de nouveaux acteurs, porteurs de nouvelles idées. Encourager les systèmes de coterie, comme c’est le cas actuellement, ne peut conduire qu’à la sclérose. »

«  Développer des collaborations avec des IPSI serait aussi un moyen de recréer du lien avec la population. Mais pour le moment, elles sont surtout perçues comme des instruments, des leviers. On ne leur reconnaît pas réellement un statut de partenaire à part entière, impliqué dans la conception des stratégies, la gestion des ressources ou la maîtrise d’œuvre ».

Propos recueillis par Stéphane Boulc’h

A lire : l’intégralité de l’article dans lequel s’insère cet entretien