Cinéma : art, investigation et engagement

Paul Géradin


« Le documentaire est pour moi le genre le plus pur, le plus cristallin, le plus absolu du cinéma puisqu’il montre la réalité vue par le prisme des cinéastes, c’est-à-dire des dramaturges et des poètes. » C’est ce que disait Thierry Michel dans l’interview qu’il a donnée à La Revue nouvelle [1] lors de la sortie de Katanga Business (2009), son film consacré au boom du cuivre. À propos de L’irrésistible ascension de Moïse Katumbi (2013), nous remarquions que, même si la réalité du pouvoir est fortement mise en scène, « le réalisateur ne démontre pas une thèse. Il donne à voir et à penser, tout en renvoyant, dans ses commentaires, aux études universitaires sur le sujet [2] ».


Une démonstration est bien présente dans Zambie, à qui profite le cuivre (2012), réalisé par Audrey Gallet et Alice Odiot. Elle repose sur une enquête qui montre comment la Banque européenne d’investissement (BEI) finance, pour une usine de traitement du cuivre à Mopani en Zambie, le leadeur mondial des matières premières Glencore, par ailleurs soupçonné d’évasion fiscale. Les travailleurs et les communautés voisines sont mis en scène de façon saisissante, et on remonte la filière jusqu’à l’UE. Celle-ci a besoin d’investir dans les mines, car le cuivre s’épuise alors que dix kilos par an et par Européen sont nécessaires, notamment pour les ordinateurs et les voitures… Ici, le documentaire, dramatique dans sa vérité, mais aussi dans sa beauté (il a été récompensé par la fondation Albert Londres), débouche sur un engagement ciblé. Les réalisatrices sont membres de l’ONG Les Amis de la Terre. Un moratoire a été demandé à la BEI, cinq ONG européennes ont entamé une action judiciaire contre Glencore, une plainte pour pollution a été déposée en Zambie. Mais c’est David contre Goliath. Le film s’achève sur cet avertissement : « Ruine économique et désastre écologique, si rien n’entrave ce mécanisme, alors la Zambie est notre futur. »

Le quotidien des mineurs et de la population est aussi intensément présent dans Avec le vent (2013), de pair avec une analyse des progrès de l’industrie minière au Congo, des avantages concédés aux investisseurs et des effets économiques, sociaux et environnementaux pour le pays. Avec Greet Bauwers, Raf Custers avait déjà produit Lithium, malédiction ou bienfait pour la Bolivie (2012), un film primé par le Conseil fédéral du développement durable.

Ici, la caméra appelle la plume, et réciproquement, comme en témoigne la publication de Raf Custers, Chasseurs de matières premières, 2013, initialement paru en néerlandais. Le principal éditeur est le Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative (Gresea), lieu de réflexion, d’analyse et de proposition, concernant les mécanismes et les acteurs de l’économie internationale, en particulier la dimension Nord-Sud. L’auteur mène une enquête dans différents lieux de production, mais rend aussi compte de négociations et de processus de décision, notamment les contrats miniers du Congo, aussi fameux que mal connus. L’investigation est mise en connexion avec une thèse au sujet de la « malédiction des ressources naturelles ». Celle-ci est communément présentée comme une affection congénitale de la gouvernance des États du Sud, notamment africains. Custers dénonce les discours sur la transparence et la saine gestion, qui se focalisent sur la passivité et la corruption des États africains en servant d’alibi pour l’emprise des transnationales — des big balls — et pour les manœuvres à travers lesquelles l’Occident garantit ses intérêts. Il pense positivement que se dessine en Afrique une « nette tendance à la souveraineté sur les matières premières »… À discuter, oui. Mais une des fonctions du cinéma, n’est-elle pas de provoquer un débat public qui fait ici cruellement défaut ?

[1Katanga Business, mai-juin 2009. Disponible sur www.revuenouvelle.be/spip.php?page=art_list&id_rubrique=125.

[2« En vis-à-vis. Thierry Michel, L’homme de sable, et Moïse Katumbi, L’irréstible ascension… », juin2013, p.18.