Cinéma. Vincere, de Bellochio

Giuseppe Santoliquido

Comment mieux percevoir ce que fut l’adhésion pleine et entière, à de rares exceptions près, du peuple italien au fascisme sinon à travers l’étonnant parcours d’Ida Dalser ? C’est ce que nous donne à comprendre Marco Bellochio dans ce prodigieux film qu’est Vincere.

Ida Dalser (excellente Giovanna Mezzogiorno) est cette jeune femme, qui, par amour, sacrifia sa fortune à la mise sur orbite de la carrière politique du jeune Benito Mussolini. Elle vendra tous ses biens pour financer le lancement, en 1914, du Popolo d’Italia, l’organe de presse des interventionnistes socialistes, qui deviendra ensuite le journal officiel du parti fasciste.

Résumé des faits : Ida et Benito vont s’aimer passionnément. Se marieront. De leur relation naitra un fils, Benito Albino, en novembre 1915. Seulement voilà, à cette époque, le futur duce est déjà le père d’Edda, la fille que lui a donnée cinq plus tôt Donna Rachele, qu’il épousera à son tour en décembre 1915. Il part au front, sort brutalement Ida de son existence. Mais elle s’obstine : elle est l’épouse légitime, la mère de Benito Albino Mussolini. Le temps qu’il lui reste à vivre, elle le passera à clamer sa vérité, sa dignité. En vain. Elle sera enfermée en asile psychiatrique, tout comme son fils. Ils y mourront. Leurs corps seront jetés dans une fosse commune. Devenu duce, Mussolini fera détruire toutes les preuves de leur union.

Le film de Marco Bellochio est une œuvre cinématographique remarquable. Stylistiquement parfait. Doté d’une bande-son (Carlo Crivelli) aux accents lyriques qui transcende merveilleusement les basculements du récit (à cet égard, on ne peut s’empêcher de penser au Divo, de Sorrentino). Mais il constitue aussi un travail d’analyse politique de tout premier ordre : à l’instar de ce que vécut Ida Dalser, la relation entre l’Italie et Benito Mussolini fut avant tout une passion fusionnelle, charnelle. Voilà sa thèse. Nous la partageons. La plupart des historiens parlent d’ailleurs aujourd’hui de mussolinisme (et non plus de fascisme) pour caractériser la période 1922-1943.

Le film s’ouvre sur une réunion politique. La pièce est sombre. L’assistance grabataire, grise, triste comme une plante sans soleil. Manifestement réfractaire aux idées nouvelles et audacieuses d’un jeune orateur plein de fougue et de passion. Nous sommes à Trente, en 1907. Les scènes suivantes montrent une atmosphère de désarroi, de confusion, comme si le pays tout entier était recouvert d’un voile gris, annonciateur de cataclysme. Cette époque marque la fin de l’État libéral italien, sclérosé, traversé par ses divisions, ses hésitations. Partout en Europe, le climat est au positivisme politique, à l’affirmation des nations, à l’expansion des empires. Le monde est aux abois, le temps est mûr pour une offre nouvelle de reconstruction.

C’est l’heure de Benito Mussolini. On le retrouve à Milan. Il harangue les foules, manifeste, brave l’autorité monarchique, défie physiquement les soldats en tête des manifestations. Il a une ambition personnelle (je n’accepterai jamais d’être un médiocre, lui fait dire Bellocchio). Et une ambition pour son pays : donner à l’Italie un poids égal à celui des autres grandes nations. Les socialistes ne le suivent pas, il les quitte, l’idéologie n’est qu’encombrement. Il croit en son infaillibilité, en cette loi fondamentale qu’est sa propre volonté.

Ida assiste aux meetings du jeune instituteur. À Trente, puis à Milan. Elle est subjuguée, fascinée, transportée, conquise cœur et âme comme le seront ses compatriotes quelques mois plus tard. Enfin une perspective, une passion, une volonté dans le marasme ambiant. Or rien ne fait une impression plus forte que la détermination d’un guide en devenir. Ils deviennent amants. Elle vend tout ce qu’elle possède pour qu’il puisse créer un journal, présenter ses idées au pays tout entier. Elle est transie d’amour. Les scènes où l’on voit Ida, ivre de désir, se laisser charnellement posséder par un Mussolini aux yeux pleins d’une ardeur presque démoniaque sont remarquables. C’est la conjonction suprêmement érotique d’une attente et d’une ascendance. D’un rêve collectif et d’une promesse de grandeur. Conjonction qui rendra d’ailleurs invisibles aux yeux de la jeune femme (comme à ceux de la jeune nation qu’est l’Italie d’alors) les premiers signaux d’alarme, poétiquement rendus par le réalisateur — un défilé silencieux d’aveugles dans la nuit, une scène de duel sous un ciel plombé, un filet de sang sur le crâne de l’amant lors d’un baiser fougueux.

Lorsque Mussolini quitte Ida, l’acteur interprétant son rôle (Filippo Timi, parfait) disparait de l’écran. Le duce montre son vrai visage, caricatural, bouffonesque. Il n’apparaitra plus qu’au travers d’images d’archives. La trouvaille géniale de Bellochio accentue la distance entre les personnages principaux tout en fournissant un témoignage historique de l’entichement frénétique de la péninsule pour son chef. C’est à ce stade que le film bascule. Que les sentiments du spectateur à l’égard d’Ida se font plus nuancés. Et que, métaphoriquement, la reconstitution historique se fait la plus percutante, la plus courageuse.

Car si l’on peut comprendre, dans un premier temps, que l’amante reniée cherche à faire triompher la vérité, à faire faire valoir ses droits d’épouse légitime, on admet moins, alors que s’annonce clairement la tragédie finale, son obstination, son entêtement, son aveuglement. Jusqu’au bout, Ida clamera son amour pour cet être rendu inaccessible par les ailes du pouvoir ; jusqu’à la fin elle refusera d’admettre qu’il est responsable de son enfermement, de son isolement en asile psychiatrique (quelle métaphore !) ; mille fois elle tentera d’escalader les grilles insurmontables de sa geôle pour lancer des lettres d’amour à son duce tant aimé. En vain. Jamais il ne l’entendra.

On ne peut s’empêcher de constater que, comme l’Italie, Ida fut une victime consentante de Benito Mussolini. Sa vénération sera sans fin. Tout comme sa damnation amoureuse. Insensible à ses excès, elle cautionnera ses ignominies. On ne peut donc l’exonérer de ses responsabilités : si la maladie s’est immiscée en elle, c’est consciemment qu’elle lui a offert son âme en sacrifice.

Vincere (Vaincre, une des devises du fascisme) se conclut par le retour à l’écran de Filippo Timi, prêtant ses traits à Benito Albino, le fils d’Ida Dalser et de Benito Mussolini, parvenu à l’âge adulte. On le voit parmi d’autres étudiants hilares, puis à l’asile psychiatrique où il finira par mourir, se prêtant à de piteuses imitations de son père. C’est l’apparition pitoyable et pathétique d’une caricature de la caricature, d’un personnage clownesque usant des mêmes ficelles de bonimenteur pour ravir un auditoire de nouveau prêt à se laisser séduire. Message subliminal ?