Ciel halogène

Valentin Luntumbue

Les reflets orangés glissent sur le verre mouillé de l’ascenseur. Quelques gouttes frappent. La composition (bleu foncé, blanche et jaune) est du plus bel effet. L’ascenseur descend à travers la nuit, on surplombe cette ville basse, nichée au pied de la citadelle. On voyage verticalement d’un quartier à l’autre. Cette ville est un vrai bordel. J’arrête de regarder dehors. J’ai le vertige.

La cage de verre touche le sol de la rue de l’Épée. La porte s’ouvre. Je sors. Sur le mur en face, l’un ou l’autre plan schématique du réseau urbain. C’est bien un transport en commun. Un peu comme un tramway vertical.

Non, c’est stupide. C’est juste un ascenseur.

En tout cas, il fait froid. Il faut que je bouge. Mais ici je suis à l’abri. Pas de vent, pas de pluie. Par contre, le regard appuyé d’une mendiante sise juste en face de moi me met mal à l’aise. La honte, la honte qui étreint, et le regard qui fuit. Il ne pleut pas vraiment en fait. Seulement quelques gouttes froides isolées portées par le vent et qui vous frappent de temps à autre. Pas de la vraie pluie. Je descends sur le pavé mouillé. Toutes les façades, précocement vieillies, se sont assombries. L’humidité poisseuse et froide suinte par tous les pores de la pierre.

J’erre à travers ces rues dessinées à la peinture à l’huile, disparaissant dans l’ombre entre deux réverbères, réapparaissant par portion sous leur lumière. Les noms des rues sur les plaques de métal sont aussi inscrits en dialecte, dont les accents familiers résonnent dans ma tête. Comme une madeleine de Proust froide, qui véhicule une ivresse paradoxale. Une sorte de nostalgie qui donne mal au ventre, tant elle plonge ses racines dans quelque chose de viscéral, d’enfoui. Un morceau d’enfance, un morceau d’imaginaire confus qu’on semble effleurer du bout du doigt. Je me perds en suivant les pancartes du regard. Perdu entre deux pensées brumeuses.

Une église. Sa couleur blanchâtre contraste avec le quartier sombre que je viens de traverser. J’approche de l’église. Kappellekerk, c’est comme ça qu’elle s’appelle, je crois. Je la confonds toujours avec l’autre, plus loin.

Des gens. Des groupes. Ils parlent, fort. Ils ne marchent pas droit. Je préfère ça. Je préfère ça aux voitures. Le bruit des voitures, comme un bruit de fond perpétuel dans les grandes villes. Moi je préfère entendre les gens qui marchent, qui courent, qui parlent et qui crient. Finalement j’aime le tumulte des gens, les hurlements de la vie grouillante et fourmillante. Mais pas les voitures. Une ville ça ne devrait pas être fait pour les voitures. Une ville ça appartient aux piétons. Ils en sont toute la vie, toutes les vies.

Je descends et tombe face au boulevard. Je remonte par une autre ruelle à ma droite. On y aperçoit par intermittence des morceaux de la vieille ville. Trop de voitures. La place en face de moi est pratiquement un parking. Il paraît que même la Grand-Place était un parking avant d’être réhabilitée. Et en passant à côté de l’église, la deuxième, pour me rendre au petit parc en face, je dois traverser une inélégante rue, tracée violemment dans le quartier comme l’incision d’un chirurgien incompétent sur le corps fatigué de son patient, du gâchis. Vous savez, un de ces carabins du XIXe siècle qui ne se lavaient pas les mains. Voilà ce que sont ces boulevards artificiels tracés à la va-vite dans cette ville, les scarifications d’un boucher.

Et j’ai traversé la rue.

Face à moi, les statues rongées par l’oxydation des anciennes corporations de la ville, je pousse la grille et pose le pied dans le sable mouillé. On m’a dit un jour que les statues dans le petit parc en face du palais du roi Philippe II d’Espagne s’animaient la nuit pour monter la garde devant le château ou se balader dans les ruelles madrilènes avoisinantes. Ce serait bien si ce genre de choses existait aussi ici. Mais ici, pas de fantôme de l’opéra, pas d’esprit thaumaturge, pas de sorcier métamorphe errant sous forme de salamandre, pas de korrigans… pas de guerre secrète sous la terre, pas de vie cachée sur les toits. Ce serait peut-être mieux si l’ange d’or qu’on aperçoit depuis l’impasse Saint-Jacques prenait son envol tous les vendredis soir, salué par les fétiches et les masques des galeries d’art nichés dans la cour de l’impasse.

Le roi de Jérusalem. Je tourne à gauche vers le puits de lumière. Je passe à côté de la fontaine étrange sauvée de l’Exposition universelle.

Il ne pleut plus. Je m’assieds sur une marche du grand escalier, à côté de la Bibliothèque nationale. On surplombe le centre.

La cité en face. La flèche illuminée de l’hôtel de ville, la silhouette de la Basilique au fond… et puis des lumières, des milliers de lumières, lointaines ou très proches. Et un halo étrange chapeaute la composition, un mélange crasseux, une sorte de smog lumineux, l’addition chaotique de toutes les petites étincelles qui brulent lentement leurs filaments, tous les gaz qui se consomment paisiblement dans leurs prisons de verre ou de plastique à travers la ville. Les étoiles sont invisibles, hormis l’étoile polaire, et le ciel est presque mauve. La nuit, la lumière vient du sol, et la chaleur aussi d’une certaine façon. La Terre semble vouloir ramener les hommes au plus près d’elle par ces artifices. Et les villes se transforment en autant de nouvelles étoiles vues du ciel.

Un nouveau message. Pas exactement celui auquel je m’attendais. Je réponds en tapotant fébrilement. Puis je range mon téléphone. Et j’attends. Oui, la lumière. La couleur et l’intensité de la lumière. C’est un merveilleux indicateur de la vie nocturne des villes. La lumière qui s’élève des rues et des ruelles surtout, ces rues qui continuent de vivre après le coucher du soleil, ou qui ne vivent qu’après lui. Les flots de badauds qui les arpentent et la chaude lumière rouge, orange et jaune leur donnent des airs de veines, où l’on ressent les pulsations du cœur de la ville, où l’on a l’impression de n’être qu’un globule au sein d’un plasma humain qui coule au gré de la pression à travers tous les vaisseaux luminescents de cet organisme. Le téléphone. Je le ressors et je lis le message que je viens de recevoir. C’est bon, je me relève, et c’est tant mieux, parce que je commençais à avoir froid. Je descends les marches. Je m’apprête à rentrer dans ce quartier que je toisais voilà deux minutes. J’ai l’impression de passer sous la ligne de flottaison, de quitter le Palatin pour redescendre dans la ville basse.

J’ai toujours eu cette image (ou plutôt ce fantasme) de ce qu’elle devrait être, cette ville basse : un lieu aux ruelles étroites sinueuses et pentues, où, comme s’agglutinent les livres dans la galerie Bortier, s’agglutine la foule, en terrasse, debout ou assise à même le sol, des cafés ouverts d’où émane une lumière cramoisie, des concerts çà et là, répartis tout le long de la ruelle, dans et devant les bars…

Une autre église. Un morceau de gare en travaux. Encore des sans-abris, et, à l’exception d’eux, pas grand monde.

J’accélère le pas sur le pavé mouillé. La Grand-Place. Déserte. Ou presque. L’impression quand on y entre que l’hôtel de ville est là, juste en face, à un mètre devant vous. Qu’il suffirait d’ouvrir les bras pour l’embrasser tout entier. J’ai été distrait. Je repars vers la droite. Longe la Maison du Roi. Pendant les vacances, c’est infesté de touristes. Parfois je me prends même à les détester. Non pas que je sois du genre xénophobe, mais plutôt… oui, c’est cela, comme un enfant jaloux qui n’aime pas partager sa mère. Jaloux. C’est donc que j’aime un peu cette ville ? Pas sûr.

Et je m’enfonce dans les ruelles exigües, me frayant un chemin à travers les terrasses des restaurants. Tous nous vantent leurs menus et des rabatteurs tentent de jeter leurs filets de part et d’autre des groupes de gens qui évoluent entre les tables. Je regarde autour de moi, et je me dis que cette ville a dû être belle avant. Comme sur les photos en noir et blanc.

Et dans mes souvenirs aussi. C’est étrange comme tout paraît inondé de soleil dans mes souvenirs, enfin, tous les jours heureux. Aux enterrements, il fait toujours gris, il pleut. Les plus tristes, eux, on dirait qu’ils sont noyés dans la nuit. Les quartiers où je n’aimais pas aller enfant, je suis incapable de me les représenter de jour.

Terré dans une de ces ruelles, d’où on ne peut plus vraiment voir le ciel, je parviens à rallier le bar où je dois retrouver mon ami. C’est fou comme ces lieux qui paraissent si petits vus de l’extérieur, cachent parfois en fait un espace d’une insoupçonnée envergure derrière leur façade. Et cet espace est plutôt bien rempli. Plutôt que de rester dans la rue, peu clémente, les gens demeurent à l’intérieur.

J’y rejoins des amis. L’un d’eux sert de guide à une amie étrangère aux yeux bleus. Anglaise. Ils sont plongés dans une discussion inextricable sur la question des langues.

Résonnent à nouveau les noms de rues marolliennes dans mon esprit. La question est complexe en effet. Surtout ici. C’est une ville de bâtards, de zinnekes, où beaucoup tentent de se rattacher à quelque chose, avec ou sans succès. Non pas qu’il y ait un déficit d’identité, au contraire, peut-être qu’il y en a trop. Une ville étrangère à elle-même, où l’on parle français par accident. Où tous ne parlent pas la langue de leurs parents. Un joyeux bordel, entre les fransquillons, les enfants aux parents rifains, les Pakistanais de Matonge qui parlent lingala ou le globish des fonctionnaires européens. Une image me vient. Une ruelle de la ville, le pas d’une porte. Une mère et une fillette. La mère c’est mon aïeule, la fillette, ma grand-mère. La mère, un balai à la main, conseille à sa fille, en thiois : « Va jouer avec les autres enfants dans la rue, tu apprendras le français ». La fillette s’encourt et revient peu après. Fière d’elle-même, elle annonce à sa mère : « Maman, maman, je parle français ! » Elle lui récite ce qu’elle a appris. C’est du wallon.

J’accompagne un instant l’Anglaise sortie fumer. J’hésite à la suivre quand elle rentre.

L’errance. Elle paraît si facile, si séduisante. Je repars. Sans rien dire. Je me reperds dans les ruelles, passant je ne sais par où, quelque part entre la Bourse et l’église Saint-Nicolas. Je finis par retomber sur la rue des Bouchers, que je remonte. J’atterris entre des colonnes, dans la galerie du Roi, déserte. Il est tard, c’est vrai. Tout entière, elle vibre au son de mes pas sur son sol propre. J’ai l’impression de la posséder, qu’elle n’est rien qu’à moi. Je me demande ce que ça doit être d’y habiter.

Je ressors de la galerie, et j’arrive au Wolvengracht. Quel horrible quartier. Des parkings. Et des bâtiments de bureau qui ressemblent à des parkings. Des rues inhumaines. À chaque fois que je passe ici, je me dis « que cette ville est terne ».

Terne, oui elle l’est. Le gris y domine. Dans des tons sales. Même en journée, on dirait quelquefois une peinture à l’huile dévorée par l’humidité, ou une vieille image numérique au pixel baveux. La pluie, persistante, corrosive, fait couler les couleurs dans les caniveaux et les emporte au loin, liquéfie le paysage. Quand un inespéré rayon de lumière en vient par hasard à glisser sur un de ces murs gris sombre, la composition devient pratiquement surréaliste.

Et puis ce ciel. Blanc. Désespérément blanc. D’octobre à mai, il est blanc. Une épaisse chape de vapeur froide recouvre uniformément le ciel comme un dôme de plexiglas et distille la lumière d’un astre absent. La lumière solaire, qui réveille d’ordinaire les couleurs au sol, est filtrée et devient désespérément blanche, morte, fade, acide par moments, comme la lumière d’une lampe halogène.

Ou celles mortifères d’une chambre d’hôpital.

Je commence à avoir mal au crâne. Je crains d’avoir de la fièvre, il fait froid. Un vent glacial s’est levé. Je panique, je m’énerve.

Tant pis. La lumière des night-clubs de la rue du Cirque accapare mon attention. Toutes ces ampoules qui clignotent. Tout ce rouge et ce rose. Elles illuminent la rue noire…

J’ai beau avoir serpenté avec un sentiment de sympathie malsaine les pires quartiers malfamés d’autres villes, je serai toujours mal à l’aise dans les bas-fonds de celle qui m’a vu naitre.

Je prends le boulevard Jacqmain en direction du quartier de la gare du Nord. Une autre abomination urbanistique. C’est propre, c’est bien ordonné, c’est grand et spacieux, mais c’est sans vie, quelque chose a raté. Et tout autour, les pires bouges. C’est sinistre.

J’oblique vers le port. Y’a rien que des boulevards par ici. Je déteste les boulevards. Avant, il y avait une rivière, des canaux. C’est joli des canaux. J’aurais préféré à d’affreux boulevards gris tracés à grands coups de scalpel. L’eau donne aussi sa forme à une ville, que ce soit la Seine, le Tibre, la Tamise, le Danube ou même le Bosphore. Privée d’eau, est-ce que la ville ne perd pas aussi un peu ses repères ?

Au moins il nous reste celui-là.

J’avais envie de le voir. Comme à son habitude, il est presque désert. Les vents le balaient. Je frémis de froid. La fièvre me gagne. Je m’enfuis dans l’autre sens.

Et je marche, longtemps, en ligne. Le long des boulevards, au gré des lueurs. Il n’y a pas tant de voitures que ça. On pourrait presque marcher au milieu du boulevard sans risquer de se faire écraser.

Il fait froid, mais il ne neige même pas. Quand il neige, le paysage devient si beau dans l’intervalle où la neige tombe et le moment où elle se transforme en une boue affreuse. La neige apaise tout. Tout est d’un blanc immaculé un matin de neige. Les limites s’effacent, il n’y a plus ni chaussée ni trottoir, mais uniquement de la neige, livrée au piéton. Et ce délicieux état de grâce dure quelques heures à l’orée du jour, jusqu’à ce qu’on sale les rues et que les voitures reprennent possession de leur territoire. En attendant, tout resplendit.

Plus encore, la neige dévoile le ciel. Les oppressants nuages blancs qui l’obstruaient tout entier semblent s’être tellement refroidis qu’ils ont chuté sur le sol sous forme d’éclats blancs, le recouvrant à la place d’un ciel qu’ils laissent parfaitement dégagé, bleu et clair.

Mais ce serait bien si l’été arrivait. L’été est une période heureuse. Claire et sans brume.

Je remonte lentement, avec peine. Je parviens finalement à hauteur de la rue Royale.

Je patiente un instant, je réfléchis. Il n’y a pas encore de métro à cette heure-ci. Je continue de marcher. L’architecture tout autour est cacophonique. Ailleurs, tout est bien rangé : il y a le quartier gothique, le quartier classique, le quartier moderne… Un jour, près de la place des Barricades, un artiste qui faisait des photos m’a dit qu’il trouvait ce mélange des genres intéressant. Moi je n’aimais pas. Et pourtant j’aime le désordre.

Cette ville est oppressante. J’y ai été heureux, mais j’ai besoin de changer d’air.

Tout devient confus. J’ai l’impression de la détester, comme l’envie de la prendre dans mes bras et de me presser contre elle comme l’enfant qui s’accroche à sa mère de peur de la perdre, et qui se serre de plus en plus en sanglotant. Il voudrait à nouveau se serrer contre son sein et ne plus jamais avoir à la lâcher. Et pouvoir pleurer. Serein. Protégé.

C’est confus. Tout est confus. Mon mal de tête enfle.

Je me traine dans cette rue déserte. Un gyrophare m’éblouit. Je cherche à fuir. Tout est encore plus flou. Je descends dans une bouche de métro, me réfugie sous la rue, à la recherche d’un abri. Je suis tenaillé par la fatigue.

Je pense à l’été. J’aime la douceur de l’été nordique. Je m’imagine à la maison, toutes les fenêtres et les portes ouvertes. C’est le soir, mais une douce bise tiède souffle encore et soulève délicatement les tentures. Le soleil n’est pas encore couché. Sa lumière dorée coule sur la moitié supérieure des arbres.

Il y aura peut-être de la musique.

La Septième de Beethoven. La Septième Symphonie retentit dans la station, dans les entrailles du quartier européen. Elle me tire de ma somnolence. Je ne sais combien de temps j’ai été assoupi. Je fixe les murs blancs de la station. Personne.

Il fait presque jour. Le soleil se lève. Le ciel est blanc. Même pas gris. Blanc. Je devrais peut-être rentrer chez moi. Enfin.

Je vérifie mon téléphone. Toujours rien, elle ne m’a pas envoyé de message.

Depuis l’ascenseur Poelaert, depuis que je l’ai laissée. Rien.

On s’est séparé pour une broutille, maintenant que j’y pense. Si ça se trouve c’était ma faute.

C’est à moi d’aller vers elle, pas à elle de courir après moi. C’est moi qui suis parti, c’est moi qui ai erré toute la nuit.

Il y a des métros maintenant. Je devrais y aller. J’hésite. J’hésite fortement.

Non, j’irai, je trouverai sa porte. J’hésiterai encore.

Longtemps.

Et comme j’appuierai sur la sonnette, alors que retentira la Septième de Beethoven, tout en or ou en pierre qu’elles fussent, toutes les statues ailées de la ville s’animeront, s’envoleront et s’en iront, tout en haut, vers le soleil brabançon, percer comme du verre le ciel, ce ciel halogène.

Et peut-être qu’alors, sur le pas de sa porte, elle paraitra. Elle paraitra.