Chronique de la crise libérable (3)

André Jakkals

Tristes jeux de rôles politiques en ce début de printemps. Poursuivant dans la ligne de com’ choisie quelques mois plus tôt, le PS, par la voix de son président Elio Di Rupo, continue d’associer systématiquement le nom commun « crise » et le qualificatif « libéral ». La ficelle, grosse comme un câble de téléphérique, n’a d’autre fin que de cacher le débat crucial sur l’avenir du financement des fonctions collectives et sur les responsabilités de chacun dans la nouvelle traversée du désert budgétaire qui s’annonce pour les prochaines décennies. Le rapport du Conseil supérieur des Finances publié en mars ne laisse pourtant aucune équivoque. La dégradation de la situation des finances publiques belges n’est pas seulement imputable à la crise. En sa page 8, ce rapport affirme tout simplement que « sur la base des informations actuellement disponibles, on peut évaluer pour 2008 à 1,7 % de PIB environ le déficit public structurel enregistré, soit largement plus que ce qui était encore récemment estimé ». Et le Conseil supérieur ajoute tout aussi clairement que « ce déficit structurel ne trouve pas son origine dans la crise actuelle ». Autrement dit, la responsabilité des partis qui se sont succédé au gouvernement fédéral depuis 1999 est clairement engagée et singulièrement celle des partis socialistes et libéraux qui ont eu la haute main sur le budget, la sécurité sociale et les finances et qui ont négligé de réduire davantage l’endettement public quand c’était relativement plus facile, à savoir en période de croissance et de baisse des taux d’intérêts. Et donc si crise budgétaire il y a, la responsabilité n’en incombe pas aux seuls partis libéraux, mais à tous ceux qui ont contribué à une politique fondée essentiellement sur l’encouragement de la consommation, souvent au détriment de l’investissement dans les fonctions collectives et en multipliant les opérations « one shot » (vente des bijoux de famille ou en langage politiquement correct, valorisation des actifs de l’État). Pour la seule année 2009, l’impact de la crise dite financière sur les finances publiques peut, lui, être estimé, sur une base annuelle à 0,15 % du PIB, soit à 500 millions d’euros, c’est-à-dire le coût des charges d’intérêt que l’État belge va devoir payer sur les 20 milliards d’euros qu’il a empruntés pour sauver les banques. Mais il faudra bien sûr y ajouter l’impact de la baisse de la croissance sur l’ensemble des recettes et des dépenses des pouvoirs publics.

Le mythe de la relance par la consommation

On pourrait espérer que la campagne électorale en cours finisse par porter sur la manière dont les partis en place aussi bien au niveau fédéral que régional vont agir rapidement pour éviter le retour de l’effet boule de neige budgétaire (quand la hausse des taux d’intérêts et de la charge de la dette autoalimente la croissance de la dette publique). Mais jusqu’à présent, il semble que tout soit mis en place pour escamoter ce débat crucial. L’opportunité d’un plan dit de relance a permis aux partis de continuer à se livrer à une surenchère de promesses. Le MR a tenté de flatter son électorat en faisant miroiter une TVA à 6 % dans la restauration qui coûterait 500 millions, sans garantie d’impact réel sur la réduction du travail au noir dans l’Horeca. Le PS n’est pas en reste et s’accroche à sa revendication tout aussi démagogique qu’inefficace d’une baisse de la TVA sur la facture de gaz et d’électricité. Quant aux partis flamands, ils réaffirment tous en chœur qu’il ne saurait être question d’un renforcement de la fiscalité. De même, du côté de la droite flamande, la tendance est-elle à refuser toute nouvelle contribution de la Flandre en l’absence de nouveaux transferts de compétences, à la différence du gouvernement wallon et de la Communauté française qui ont fait savoir par la bouche de leur ministre-président Rudy Demotte qu’ils étaient prêts à contribuer à l’effort collectif… Pourtant, les deux entités fédérées francophones risquent dans les prochaines années de subir, elles aussi, de plein fouet l’impact de la baisse de la croissance économique qui va contribuer à réduire les moyens financiers qui servent notamment à financer tout le secteur non marchand.

Décroissants et non-marchand sous-financé

Mais ce n’est pas la question de ce lien complexe — pas seulement économique et budgétaire — entre le marchand et le non-marchand, mais celle de la décroissance qui a émergé ces dernières semaines dans l’espace public francophone. Le 22 mars, pas moins de neuf cents personnes se sont ainsi retrouvées à l’ULB pour participer à une journée de réflexion organisée par l’ADOC (association des objecteurs de croissance) fraîchement créée en Belgique francophone. Les médias y ont fait beaucoup d’échos, indiquant que l’interrogation radicale du mouvement de la décroissance sur les impasses de notre système économique commençait à intéresser le grand public, bien au-delà des petits cercles d’alternatifs auxquels elle était jusqu’ici circonscrite. On y a entendu beaucoup de critiques (pas toujours très neuves) sur la société de consommation. Il y a été question de fonder un mouvement politique, sans trancher encore la question d’une participation éventuelle aux élections. Mais fondamentalement, il semble qu’il y ait encore beaucoup de pain sur la planche pour faire en sorte que les modes de vie sobres en empreinte écologique soient généralisés à des couches de plus en plus larges de la population.

Tout autant que par des changements individuels, cela passera par la mise en œuvre de politiques globales et donc, par les institutions démocratiques et les partis, que le mouvement des objecteurs de croissance considère comme étant « otages de la croissance ».

L’interpellation s’adresse de manière aiguë à Écolo. En cas de nouvelles participations gouvernementales à la Région wallonne et à la Communauté française, les Verts, que les sondages annoncent comme les grands gagnants du scrutin du 7 juin, auront donc fort à faire pour faire le lien entre les enjeux soulevés par les objecteurs de croissance et leurs nouveaux électeurs qui ne seront pas nécessairement tous prêts à soutenir jusqu’au bout les indispensables mesures de reconversion écologique de notre économie ainsi que les réformes sociales qui devront les accompagner.