Chronique de crise (3) : de BHV au CBV, les chocs des vieillissements

André Jakkals

Retour vers un futur, incertain, où la politique semble hésiter entre deux générations, la plus jeune semblant incapable de faire ses preuves sans bénéficier de la tutelle de celle qui l’a précédée. Il y a là comme une sorte de métaphore d’un autre changement de génération, encore plus lourd d’incertitudes collectives, que les experts en finances publiques désignent par les trois consonnes C, B et V, pour choc budgétaire du vieillissement. Dans l’un comme dans l’autre cas, dans le changement de génération politique, comme dans celui du « papyboom », ce qui vient est inquiétant et ce qui persiste, s’accroche, et se montre aussi rassurant qu’insuffisant pour penser le changement nécessaire.

Célébration d’une vertu défunte

Le 25 novembre 2009, Yves Leterme a donc re-prêté serment devant le roi pour re-devenir Premier ministre. Qui aurait parié un seul centime sur un tel scénario, il y a tout juste un an, lorsque le 19 décembre 2008, il était contraint de démissionner, emporté dans la tourmente de l’affaire Fortis ? L’accusation de transgression du sacro-saint principe de la séparation des pouvoirs a semblé tout d’un coup bien loin. Mais tout le monde a gardé en mémoire les innombrables maladresses d’un homme qui incarne à lui seul la difficulté intrinsèque de gouverner la Belgique. Gouverner ? Quel étrange métier, du moins sous nos latitudes ! Le quasi-plébiscite d’Herman Van Rompuy à la présidence du Conseil européen a été célébré dans une touchante quasi-unanimité comme la reconnaissance d’une vertu nationale dont nous avons en réalité cruellement manqué ces dernières années, à savoir celle de l’art du compromis.

Le retour des « papyboomers »

C’est qu’à côté du chaos letermien, le ronron gestionnaire de Van Rompuy avait quelque chose d’un peu miraculeux. Nous avions tellement envie de croire que la Belgique était toujours ce pays où l’on finit soi-disant toujours par s’arranger entre gens de bon sens et de bonne volonté. Et cette chimère, nous nous y raccrochions d’autant plus facilement qu’elle était incarnée par des presque septuagénaires [1], qui avaient su nous piloter au cours des décennies de crise qui avaient suivi les trente glorieuses. L’échec du jeune Leterme, nous le mettions plus sur le compte de la personnalité incertaine d’un homme un peu falot et très complexé. Il avait pourtant remis le CD&V de la débandade de 1999, quand le parti avait été renvoyé dans une opposition qu’il n’avait connue qu’entre 1954 et 1958 et que le « petit comptable d’Ypres » était apparu comme l’homme providentiel aux yeux de la génération des Van Rompuy et Dehaene, un peu beaucoup usés par le long travail de réduction du déficit qu’ils avaient réalisé tout au long des années nonante.

Budget : le brouillard avant la nuit

Mais en réalité, il se pourrait bien que la figure d’Yves Leterme incarne à elle seule la difficulté de la Belgique politique à produire une génération de responsables capables de construire les nouveaux consensus dont nous avons besoin pour affronter ce XXIe siècle. Et qu’au-delà, cette difficulté propre à la classe politique renvoie non seulement à l’improbable entente entre les Régions et les Communautés, mais également aux divergences d’intérêts de plus en plus profondes entre les groupes sociaux et les générations qui peuplent la Belgique.

Jean-Luc Dehaene a donc été chargé d’effectuer l’indispensable travail de déminage du dossier BHV dont semble bien incapable le « nouveau » Premier ministre. Paradoxalement, le « taureau de Vilvorde » risque de bénéficier d’une conjoncture économique extrêmement difficile qui forcera les partis à éviter l’aventure institutionnelle pour forcer la solution d’un dossier en souffrance depuis cinquante ans. Et inversement, on semble, au CD&V créditer Yves Leterme d’un talent de négociateur budgétaire qu’il n’a pas encore le moins du monde affiché, alors que les efforts à accomplir sont énormes.

La cigale violette

Il est vrai que jusqu’à présent, le débat n’a pas encore véritablement démarré. Et sans doute parce que personne dans les partis, ni les partenaires sociaux n’ose s’avancer pour exprimer clairement comment seront sauvées les finances publiques. Depuis des années, les alarmes lancées par le Conseil supérieur des finances, le chien de garde des finances publiques, ont été largement ignorées par tous les gouvernements. Longtemps, le consensus de façade affiché sur la nécessité d’anticiper le CBV provoqué par l’arrivée à la pension des « papyboomers » nés dans les années d’après-guerre a dissimulé les comportements de cigale des coalitions arc-en-ciel et violettes. Celles-ci, loin de profiter des circonstances favorables, ont mangé une grosse partie des marges qu’il aurait fallu affecter à une accélération de la réduction de la dette publique et à la constitution de réserves pour affronter l’hiver du vieillissement. Rappelée à la rescousse, la fourmi Van Rompuy (il avait été ministre du Budget dans les années nonante et n’avait pas peu contribué au redressement) a tout juste été en mesure de pacifier la coalition fédérale, sans entamer vraiment l’épure d’un futur compromis budgétaire, qui sera inévitablement aussi de nature sociale et communautaire.

Retour au plan global

Pour donner une fois encore une idée de l’effort à accomplir, il suffit de rappeler qu’en 2009, le déficit de la Belgique pèsera l’équivalent de 6% du PIB, alors que les trajectoires établies il y a trois ans pour que le pays soit en mesure de faire face au CBV sans remettre en cause son système de sécurité sociale imposaient la production d’un surplus de 0,7%. En septembre dernier le Conseil supérieur des finances a d’ailleurs rappelé aux gouvernements que sans réaction suffisante, la dette publique belge risquait d’ici dix ans de repasser au-dessus de la barre historique des 133% qu’elle avait franchie en 1993. Rien d’étonnant dès lors à ce que la Commission européenne mette la pression sur la Belgique pour qu’elle ramène dès 2012 son déficit sous les 3% et non en 2013 comme les gouvernements belges en ont l’intention. Or pour arriver à ce seul résultat, il faudra déjà réaliser un effort équivalent à 4% du PIB entre 2010 et 2013, soit l’équivalent de celui qui avait dû être accompli entre 1993 et 1997, à l’époque du célèbre « plan global » pour permettre à la Belgique d’entrer dans l’euro, conformément au traité de Maestricht.

Débat ou combat ?

Le débat crucial est de savoir comment nous allons y parvenir. Du côté de la gauche francophone, on feint de croire que tout l’effort pourra se faire par une augmentation des recettes. Mais on sait bien qu’il ne s’agit que d’une position de combat, car avec la majorité de centre droit qui domine la Flandre — et donc le pays —, un tel scénario s’apparente à un conte de fées. La tentation de continuer à faire le gros dos et d’attendre un hypothétique redressement est grande. Et s’il peut paraître généreux de réduire voire de reporter autant que possible les efforts budgétaires — singulièrement ceux à mener au niveau des communautés —, c’est également prendre la responsabilité de moins bien préparer le CBV et partant, d’élargir la brèche dans laquelle n’hésiteront pas à se précipiter tous les tenants des solutions néolibérales pour la sécurité sociale. Alors que le rapport capital-travail n’a cessé de se dégrader tout au long des années nonante au profit du premier, il faut en effet s’attendre à un retour en force des revendications d’allongement de la carrière, de suppression des prépensions et d’activation des chômeurs, au motif qu’il faudra plus d’emplois pour financer des pensions de papy-boomers qui seront devenues de plus en plus difficiles à payer. Il y a donc urgence à changer de cadre de représentations, à remettre en question ces schémas de pensée, à relancer le débat sur le temps de travail dans toutes ses composantes et surtout, à le faire des deux côtés de la frontière linguistique. Sinon, cela risque de ne pas servir à grand-chose.

4 décembre 2009

[1Wilfried Martens est né en 1936, Jean-Luc Dehaene en 1940, Herman Van Rompuy en 1947 et Yves Leterme en 1960.