Chronique d’Ukraine (1)

La rédaction • le 6 janvier 2014
guerre, Ukraine, Russie.

L’historien ukrainien Andriy Portnov a tenu un journal circonstancié des premiers mois de la crise ukrainienne de l’hiver 2013-2014. Il nous livre ses observations, dans lesquelles il analyse finement le passage progressif des mobilisations à une crise politique majeure, qui a à ce jour donné lieu à une guerre au sens premier du terme. Il nous a semblé pertinent de publier cette chronique, à la fois comme matériau d’archive et comme remise en perspective.

Que savons-nous du visage de l’Ukraine ?

Je n’écrirais sans doute pas ces lignes si je n’avais lu des commentaires au sujet de l’Ukraine sur des sites russes de toutes sortes. Je ne veux pas dire que ces textes sont mauvais, hypocrites ou tous identiques. Mais en confrontant la majorité d’entre eux, on obtient un assourdissant amalgame entre idéalisation et diabolisation, ce qui me pousse à rappeler encore une fois un fait plutôt simple : ce n’est pas parce que l’Ukraine et la Russie sont proches d’un point de vue géographique, linguistique et historique qu’il suffit d’un « coup d’œil », d’une flânerie sur la place de l’Indépendance ou de quelques lignes de Gogol ou de Boulgakov pour comprendre la première. Loin de moi la prétention de vouloir donner, dans les observations qui vont suivre, la description juste des évènements actuels ou de rendre compte de toutes les voies possibles apparues en Ukraine ces derniers jours. Néanmoins, j’ai très envie de partager mes réflexions.

Dans la nuit du jeudi 21 au vendredi 22 novembre, sur la place de l’Indépendance à Kiev, on a assisté au premier mouvement de protestation à la suite du refus du gouvernement de signer l’accord d’association avec l’Union européenne au sommet du Partenariat oriental à Vilnius. Le dimanche 24 novembre, dans la capitale ukrainienne, se tenait une action massive de protestation qui réclamait l’intégration européenne. On n’avait pas vu de si gros rassemblement (jusqu’à 100.000 personnes) depuis la Révolution orange de 2004. Pour comprendre les premières actions de ce mouvement, il me semble important de les comparer avec la première manifestation [1] sur la place Bolotnaïa à Moscou en décembre 2011, dont le très grand nombre de participants avait été une surprise.

Une communication cynique du président

Je me risquerai à supposer qu’une grande partie (si pas la majorité) des manifestants de Kiev ne s’est pas indignée de la déclaration en elle-même du gouvernement de « suspendre » les négociations avec l’UE, mais plutôt des moyens utilisés et de la façon dont la décision a été annoncée. La société a été mise devant le fait accompli, sans aucune possibilité de débat ouvert alors que, la veille encore, les fonctionnaires soutenaient que l’accord serait signé sans faute à Vilnius. Je propose de comparer la réaction de la population à celle des dizaines de milliers de Russes face à la façon de communiquer le passage de flambeau présidentiel de Medvedev à Poutine. Dans les deux cas, on s’attendait à ce genre de décision, mais le cynisme éhonté avec lequel elles ont été annoncées a provoqué un tollé.

Dans le cas de l’Ukraine, le comportement du président Viktor Ianoukovitch, en visite à Vienne où il avait parlé de la « priorité » de l’intégration européenne, n’a fait qu’ajouter de l’huile sur le feu. Il a, en fait, maintenu le suspens jusqu’au dernier moment, au sommet de Vilnius. Cette situation tout comme l’ambigüité du jeu politique ukrainien sur les deux fronts sont décrites avec justesse dans l’article d’Evgueni Kisseliov [2] .

Les gens qui se sont rassemblés sur la place de l’Indépendance n’étaient pas des activistes politiques et ils n’étaient pas conduits par des leadeurs politiques. Ces quelques centaines d’utilisateurs de réseaux sociaux indignés se rassemblaient pour exprimer spontanément leur désaccord. Que ce soit au meeting du 30 novembre qui rassemblait plusieurs milliers de personnes ou aux manifestations du mouvement « euromaïdan [3] » dans d’autres villes ukrainiennes (Lviv étant d’ailleurs loin d’être la seule concernée), les protestataires réclamaient tout d’abord la signature de l’accord d’association avec l’UE (et plus précisément, voulaient voir l’Ukraine intégrée au sein de l’Union) et ne voulaient pas que leurs revendications soient récupérées par une quelconque force politique.

Un mouvement spontané

Des explications s’imposent ici. Premièrement, le texte de l’accord d’association entre l’Ukraine et l’UE ne prévoit ni la perspective d’entrée de l’Ukraine dans l’Union comme État membre ni une levée du régime des visas. Dès le début, les attentes des manifestants dépassaient donc largement le contenu et le sens du document qui n’a pas été signé à Vilnius. Deuxièmement, et c’est le plus important, dans les premiers jours, les étudiants ont préservé ce mouvement spontané de protestation, témoignant de la profonde déception des contestataires vis-à-vis de l’opposition partisane constituée et de leur crainte de voir l’élan spontané de dizaines de milliers de personnes récupéré comme un outil de lutte pour le pouvoir [4] . Cependant, il est aussi très vite devenu évident à quel point la dépolitisation du mouvement arrangeait les autorités actuelles. Ces « braves jeunes gens » prétendaient vouloir le bien de leur pays et ne pas céder aux provocations politiques. Je pense que c’était plus ou moins le raisonnement du président Ianoukovitch quand il a applaudi les étudiants protestataires lors d’une interview.

Puis il y a eu le sommet de Vilnius, lors duquel le président ukrainien n’a pas été très convaincant, et c’est un euphémisme. Il a même refusé de signer le mémorandum d’intentions et, dans une discussion informelle avec la chancelière allemande Angela Merkel, s’est plaint d’avoir été laissé « seul » face à la « très puissante » Russie. Du fait des protestations et de leur ampleur, la victoire que Ianoukovitch pensait comme acquise s’est avérée être une victoire à la Pyrrhus.

Violences policières

La stratégie de dépolitisation semblait avoir réussi à faire de la protestation un phénomène à la marge. Mais le samedi 30 novembre à quatre heures du matin, quelque chose de terrible s’est produit sur la place de l’Indépendance. Sous prétexte de préparer l’installation du sapin de Noël (!), les forces spéciales de la police, les « Berkout », ont roué de coups les étudiants qui avaient passé la nuit sur la place et, par la même occasion, tous les passants qui n’avaient rien à voir avec le rassemblement. Les exécutants de cet ordre criminel ne se sont pas limités à battre les gens, ils les ont aussi poursuivis dans les rues jusqu’à les faire tomber à la renverse sans distinction, qu’ils soient hommes ou femmes. Dans une vidéo postée après sur internet, on entend les cris pleins de haine d’un policier qui hurle à sa victime sans défense : « À genoux, ordure. »

La nouvelle de la dispersion brutale de la place de l’Indépendance a été presque immédiatement suivie par l’annonce de la démission du chef de l’administration présidentielle (que Ianoukovitch a refusée par la suite) et du départ de plusieurs députés du parti dirigeant, le Parti des régions. L’indignation provoquée par le comportement des autorités a poussé dans les rues de Kiev pas moins d’un million de personnes ! Les protestations ont pris un ton non seulement politique, mais nettement antigouvernemental. Aux slogans idéalistes de l’intégration européenne s’est ajouté l’appel à la démission du président et du Premier ministre. En outre, on pouvait voir des pancartes réclamant la peine de mort pour les responsables des violences commises et d’autres transformant le nom du président en un « Ianoucescu » accusateur.

L’impréparation de l’opposition

De mon point de vue, les leadeurs des trois partis d’opposition au Parlement : Arseni Iatseniouk (Batkivchina, la Patrie), Vitali Klitchko (Oudar, Alliance démocratique pour la réforme) et Oleg Tiagnibok (Svoboda, Liberté) n’étaient pas bien préparés à un mouvement de protestation d’une telle ampleur et n’étaient pas non plus préparés à empêcher les provocations dont le but principal était de noircir l’image homogène transmise par la télévision en montrant des scènes de violence, et par là même d’effrayer, avant tout, les observateurs étrangers. L’épicentre de ces provocations a été la « prise d’assaut » des bâtiments de l’administration présidentielle à l’aide d’un bulldozeur et la « tentative de destruction » d’une statue de Lénine près du marché couvert de Bessarabie. Dans les deux cas, des « groupuscules illégaux d’individus qui n’étaient pas des fonctionnaires et cherchaient à provoquer des accrochages violents avec les manifestants », spécialement mis sur pied par les autorités, ont sans conteste pris une part active aux évènements.

À qui a profité l’épisode du « sapin ensanglanté » ? D’où a émané l’ordre d’intervenir sur la place de l’Indépendance ? Quoi qu’il en soit, la responsabilité politique de cette violence incombe au président qui s’est montré incapable, ne serait-ce que de la prévenir. Il semble opportun ici de faire une comparaison prudente avec les moyens violents utilisés pour disperser la foule qui protestait à Minsk à la suite des élections présidentielles de 2010. Cet évènement a suivi les ententes secrètes entre Loukachenko et le Kremlin, et a pratiquement anéanti toute possibilité pour le président du Belarus de louvoyer entre Russie et Union européenne. Quoi qu’il en soit, l’Ukraine n’est pas le Belarus. Et Ianoukovitch a apparemment décidé de tester la tactique du Premier ministre turc Erdogan plutôt que celle de Loukachenko.

Le lundi 2 décembre, après la manifestation qui a rassemblé un million de personnes à Kiev et les actions regroupant plusieurs milliers de personnes auxquelles se sont jointes les autorités locales et les forces de l’ordre en Galicie orientale et en Volhynie, le président ukrainien, suivant l’exemple d’Erdogan, a gardé le silence. L’absence de ligne de conduite stratégique claire chez les leadeurs de l’opposition lui a facilité la tâche. Ces derniers se sont en effet cantonnés à exiger que le Parlement vote la dissolution du gouvernement. La manifestation du « million » à Kiev a entrainé l’occupation par les manifestants de certains bâtiments administratifs (dont la mairie) et leur retour sur la place de l’Indépendance.

Dans la journée du mardi 3 décembre, lors du vote au Parlement, trop peu de voix ont soutenu la motion de défiance qui aurait destitué le gouvernement. Le jour même, Ianoukovitch s’envolait pour la Chine, tout comme Erdogan avait quitté Istanbul pour l’Égypte au plus fort de la contestation. Pendant que le président ukrainien visitait le musée de l’armée de terre cuite de l’empereur Qin Shi Huangdi, les tribunaux de Kiev faisaient arrêter des dizaines de prétendus participants à la prise d’assaut de son administration. Parmi les personnes arrêtées se trouvaient non pas des provocateurs, mais des participants au mouvement de protestation pacifique, de surcroit battus par la police. Par son cynisme et sa cruauté, l’arrestation de ces personnes est comparable à l’expulsion musclée de la place de l’Indépendance. Le rapprochement avec l’affaire de la place Bolotnaïa se fait de lui-même : n’importe qui peut se retrouver à leur place ! Il ne s’agit même plus de « justice sélective », mais de l’absence pure et simple de justice.

Une UE attentiste et sans vision

Il est très peu probable qu’on en revienne à la situation d’avant la crise. Vraisemblablement, la sortie de crise ne se fera pas sans peine, ni sans douleur. Il semble que, pour la plupart des personnes présentes sur la place de l’Indépendance, la démission du Premier ministre et du ministre de l’Intérieur ne sera pas suffisante. Il y a peu de chances que le dialogue avec l’opposition, dont les décideurs politiques d’Europe de l’Ouest ne cessent de souligner l’importance, implique la moindre concession ou le moindre compromis de la part des autorités ukrainiennes. Dans ces conditions et en dépit des vives déclarations du gouvernement polonais, l’Union européenne occupe une position qu’il serait plus correct de qualifier d’attentiste et dépourvue de vision stratégique. L’échec du Partenariat oriental est évident (malgré le succès relatif de la Moldavie, qui s’est vu octroyer la levée de l’obligation de visa pour les États membres de l’espace Schengen, ce dont elle devrait bénéficier l’an prochain). C’est vrai, bien que les principales figures politiques de l’Union n’aient cessé de souligner que le partenariat n’est en aucun cas un instrument pour l’élargissement futur de l’UE, des millions d’Ukrainiens n’ont apparemment pas entendu le message. En d’autres termes, aujourd’hui, le « rêve européen » du mouvement euromaïdan est en décalage avec la vision qu’ont Bruxelles et Berlin de la région et des perspectives qu’on pourrait lui offrir.

Perceptions russes

En Russie, la perception des évènements qui se déroulent en Ukraine est altérée, à mon sens, pas tant par la vanité oppressante de la propagande télévisuelle qui parle par exemple de « revanche des Suédois pour la bataille de Poltava [5] » que par la compréhension erronée qu’a la société russe de la situation politique et culturelle dans l’espace postsoviétique. Beaucoup en Russie sont d’accord avec les paroles récentes du président Poutine : « Nous [la Russie et l’Ukraine] sommes un peuple uni. » Beaucoup partagent aussi l’obscurantisme vulgaire du journaliste russe, Zakhar Prilepine : « Qu’il serait agréable de voir l’Ukraine revenir dans un an, ou même dans trois ans, souffreteuse, nu-pieds, découragée, enrhumée, excédée par ce qui lui est arrivé… »

Nombreux sont ceux qui se réjouissent déjà avec malveillance du schisme de l’Ukraine annoncé par Edouard Limonov ou encore Sergueï Dorenko, ne comprenant pas, je l’espère, que ce schisme ne peut résulter que d’une guerre civile (on est loin du cas de la Tchécoslovaquie qu’il était facile de diviser en deux pays distincts). Toutes ces déclarations ont été retransmises par les médias ukrainiens et n’ont fait qu’augmenter le dés-amour et l’irrespect portés à la Russie. Aux yeux d’un grand nombre d’Ukrainiens, elles ont, par contre, donné du crédit aux bruits qui circulaient sur l’arrivée à Kiev des forces spéciales russes [il en avait aussi été question à l’époque de la Révolution orange [6]] et ont renforcé les craintes de voir l’Ukraine intégrée de force dans le « monde russe ».

Des voix isolées de l’autre Russie, la Russie non impérialiste, ont, au moins un peu, atténué le ton méprisant et condescendant de la majorité des déclarations. C’est précisément pour cela que les cercles intellectuels ont accueilli si chaleureusement la lettre signée par des dizaines d’écrivains russes : « Croyez-nous, pour beaucoup en Russie, l’Ukraine n’est pas une brebis égarée qu’il faut ramener de force à la bergerie, mais une égale dont la culture ouvre sans cesse de nouvelles perspectives de dialogue constructif. Votre lutte pour le droit à choisir votre chemin sera difficile, mais nous croyons en votre réussite : elle deviendrait pour nous le signe que, nous aussi, en Russie, nous pouvons faire valoir nos droits et libertés. Nous sommes avec vous ! »

Une jeunesse séduite par l’Europe

Un autre élément a une grande importance pour la compréhension de l’euromaïdan en Russie. Parmi les participants aux meetings, on compte beaucoup de jeunes gens, d’étudiants, dont une grande partie connait bien mieux les pays de l’Union européenne que la Russie (entre autres, et cette raison n’est pas des moindres, parce que, contrairement à la Pologne, la Russie ne s’est pas préoccupée de mettre sur pieds un programme d’échanges culturels, académiques et scientifiques). La certitude que « Nous sommes un peuple uni » est réellement devenue (volontairement ou pas) une justification à l’absence d’une quelconque politique culturelle réfléchie dans l’espace postsoviétique. Il est fort peu probable que les évènements actuels à Kiev fassent évoluer cette approche.

Le mouvement maïdan n’a pas qu’une dimension politique, mais aussi artistique. Cela, un participant l’a magnifiquement illustré en se présentant à un meeting avec une feuille de papier vierge à la main. Ce qui y sera écrit, l’avenir nous le dira.

traduction Sophie Voisin et Aude Merlin.
Cet article est paru en russe sur le site http://bit.ly/1hnGLZ2

[1Ces mobilisations ont été les plus importantes en Russie depuis de nombreuses années et ont fait suite aux fraudes importantes commises lors du scrutin parlementaire de décembre 2011. Voir Alexeï Levinson, « Lettre de Moscou », La Revue nouvelle, avril 2012.

[2« Le casse-tête ukrainien » à comparer à son article après le sommet de Vilnius, « Le triomphe des pessimistes ».

[3Maïdan est le nom ukrainien de la place de l’Indépendance (NDT).

[4L’exemple le plus marquant a eu lieu à Lviv où les étudiants qui organisaient le meeting ont refusé le micro à un député ouvertement fasciste du parti Svoboda, après quoi ce dernier les a qualifiés de « morveux ».

[5En 1709, l’armée de Pierre le Grand remporte une victoire écrasante sur l’armée suédoise de Charles XII (NDT).

[6À la suite des fraudes perpétrées durant les élections présidentielles de 2004 en Ukraine, une partie de la population était descendue dans les rues, et grâce à l’intervention politique de Javier Solana, accompagné d’Adamkus et Kwasniewski, un troisième tour avait été organisé et avait conduit à faire reconnaitre la victoire de l’équipe orange à l’époque incarnée par V. Iouchtchenko et I. Timochenko. Voir « Où va l’Ukraine », La Revue nouvelle, octobre 2006.