Chili. Plus qu’un mouvement étudiant

François Reman
Amérique latine.

Ils n’étaient au début du mois de mai qu’une centaine d’étudiants à s’être rassemblés dans le centre de la capitale. Le mot d’ordre : un enseignement gratuit, de qualité et la fin du profit (el lucro) généré par les universités privées. Et puis en quelques jours, le mouvement de contestation s’est amplifié débouchant sur la paralysie des universités, des écoles publiques et sur des manifestations monstres le long d’Alameda, la grande avenue du centre de Santiago. Le mouvement étudiant qui fait vibrer le Chili depuis plus de quatre mois est littéralement en train de sortir le pays d’une torpeur — certains préfèreront le terme de stabilité politique — plutôt exceptionnelle au sein d’un continent qui s’est pourtant fortement agité politiquement ces dernières années. En effet, ce qui n’était au départ qu’une simple contestation étudiante s’est peu à peu transformé en un mouvement social à la pugnacité inédite depuis le retour de la démocratie en 1990.

Nous ne reviendrons pas ici en détail sur les revendications du mouvement étudiant qui sont assez classiques pour un pays champion des inégalités sociales qui a libéralisé le secteur de l’éducation en 1981 : gratuité et égalité d’accès à l’enseignement, fin de l’enrichissement abusif des universités privées et inscription dans la Constitution du droit à une éducation de qualité. Les étudiants demandent à l’État de réinvestir dans un secteur qu’il a lui-même libéralisé pour des raisons idéologiques. Ce qui nous intéresse dans le cadre de cet article, ce sont les éléments de la crise que l’on retrouve derrière les drapeaux, les pancartes et les slogans réclamant une éducation gratuite et de qualité. En quoi ce mouvement nous permet-il de jeter un regard critique sur le modèle politique, économique et social chilien dont on aime tant vanter les mérites ? Quels sont les enseignements que l’on peut tirer de cette mobilisation à l’issue encore incertaine à l’heure où ces lignes sont écrites ?

Pour comprendre ce mouvement, il faut tout d’abord revenir cinq ans en arrière. En 2006, sous le gouvernement de Michelle Bachelet, les étudiants des écoles secondaires publiques se mobilisent, demandant notamment l’amélioration de la qualité de l’enseignement administré par les communes — donc sous-financé — et la gratuité de l’abonnement scolaire. Le mouvement persistera quelques semaines avant qu’une grande table ronde ne finisse par accoucher d’un projet minimaliste de refinancement. Dans un article paru à l’époque dans La Revue nouvelle, les sociologues Fernando Alvear et Carlos Miranda avaient décrit brillamment ce mouvement qui, selon eux, portait les symptômes d’une crise du modèle néolibéral chilien [1]. Ils y voyaient les premiers signes d’usure de cette matrice néolibérale imposée par la force sous la dictature militaire qui avait livré des pans entiers de l’économie, dont les secteurs clés de l’éducation, de la santé et des pensions, aux règles du marché.

Cinq ans plus tard, l’enseignement secondaire est encore fracturé entre écoles publiques sous-financées et collèges privés chers et de qualité souvent douteuse. Il n’existe aucune université publique gratuite. Les universités traditionnelles sont de plus en plus concurrencées par des établissements privés dont l’objectif premier est de générer du profit. Le cout des études qui repose pour l’essentiel sur l’étudiant est exorbitant — on dépasse souvent les 15.000 euros pour un cursus de cinq ans — et oblige les familles à s’endetter auprès de l’État ou auprès des banques ravies de leur offrir des crédits à des taux d’intérêt prohibitifs. Peu de professeurs d’université sont attachés à un établissement et leurs émoluments sont versés selon la logique des honoraires. L’ocde a d’ailleurs publié un rapport décrivant le Chili comme possédant le système éducatif le plus cher de la planète et le plus fragmenté socialement. De plus, ce sombre panorama s’inscrit au sein d’une société fortement segmentée socialement où la mobilité sociale peine à se généraliser ; le réseau de socialisation primaire — famille, amis, appartenance à un groupement religieux, etc. — jouant un rôle souvent bien plus déterminant que le diplôme quand il s’agit d’entrer sur le marché du travail.

Une nouvelle génération

Rien n’aurait donc changé depuis 2006 ? Sur le terrain sans doute. Par contre, les acteurs de la contestation ont évolué. Les étudiants de 2006 ont maintenant vingt-trois ans, ils ont abandonné leur uniforme de collégien et sont devenus de jeunes universitaires aux discours politiques acérés, membres de fédérations étudiantes fortement marquées à gauche et avant tout issus d’une génération post-dictature qui n’hésite pas à remettre en question la gestion politique « prudente » de la Concertación [2] durant ces vingt dernières années. Le cadre de la mobilisation reste la démocratisation du système éducatif, mais en posant cette exigence les étudiants forcent la société à regarder en arrière et à se poser la question de la légitimité — ou de la non-légitimité — politique du modèle éducatif [3], des raisons de sa perpétuation et en quoi il ne reflète pas simplement les inégalités sociales, mais en est un vecteur. Cette dimension rétrospective était absente des mobilisations de 2006, mais imprime fortement le mouvement actuel.

Jetons donc un regard vingt ans en arrière. En 1990, débute la transition démocratique inaugurée par la victoire du « Non » au plébiscite organisé par Augusto Pinochet. Mais dans les faits, les partis de centre gauche qui arrivent au pouvoir ont négocié le maintien du modèle socioéconomique mis en place sous la dictature en échange du retour des libertés démocratiques. Par ailleurs, toute tentative de réforme se voit bloquée par une machinerie institutionnelle redoutable bétonnée dans la Constitution de 1980 — toujours en vigueur — parvenant à maintenir inamovible durant vingt ans, le socle du modèle politique et économique chilien, reposant sur l’idéologie néolibérale de Milton Friedman et le néoconservatisme de Jaime Guzmán, le maitre à penser intellectuel de la junte militaire [4].

La peur d’un nouvel épisode autoritaire, l’idée que l’essentiel avait été acquis avec le retour de la démocratie, le succès de la Concertación pour « domestiquer » les mouvements sociaux qui se permettraient de questionner un système économique imposé par l’ancien régime et enfin l’ovation par les organismes internationaux du modèle économique chilien ont d’une certaine manière anesthésié une société civile portant encore les blessures infligées par la dictature.

Les étudiants qui défilent depuis quatre mois ne sont pas du tout victimes de la même « schizophrénie » que leurs parents — assumer un pouvoir de gauche dans une société ultralibérale. Ils savent très bien qu’ils sont face à un gouvernement de droite qui ne cache pas son admiration pour le modèle économique chilien et ne souhaite que sa perpétuation, ils n’hésitent pas non plus à reposer la question des droits universels et fondamentaux en balayant l’excuse de la gestion des sacrosaints équilibres macroéconomiques et ils ne s’estiment pas redevables vis-à-vis de la Concertación qu’ils décrivent comme politiquement apathique. Mais avant tout, et à l’inverse de la génération antérieure, ils ne sont pas gagnés par la peur ou le malaise d’exprimer une opinion politique. Les faux consensus, les silences gênés, l’habileté des mamans chiliennes à dévier la conversation dès qu’un sujet sensible arrive sur la table ou le rôle de la presse refusant de questionner la légitimité du modèle économique, tous ces éléments, au lieu de calmer les ardeurs militantes, ont implicitement forgé une conscience politique à toute une nouvelle génération de jeunes étudiants. Cette affirmation et ce souhait de repolitiser au sens noble du terme la société a aussi pris racine dans les derniers bastions de résistance au modèle néolibéral : les universités traditionnelles dont les deux plus emblématiques sont l’université du Chili et l’université de Santiago. Si, sur la forme, ces institutions ont dû s’adapter au modèle dominant, dans leurs enceintes, les étudiants regroupés en assemblées ou en fédérations proposaient un discours politique de gauche novateur et dynamique quasiment inaudible dans le reste de la société, excepté dans des cercles très fermés et de confiance.

Dans un dossier que La Revue nouvelle consacrait au retour de la démocratie chilienne en 1988, le sociologue Manuel Antonio Garretón écrivait : « Nous ne savons pas quelle part des peurs créées par les régimes militaires subsiste et subsistera chez les individus et dans les mémoires collectives. Mais, dans tous les cas et bien que la peur ne puisse jamais être éliminée entièrement, la société démocratique devra affronter l’héritage probable de cette peur transmise par les dictatures militaires, si elle ne veut pas vivre en permanence déchirée par les traumatismes et les fantasmes qui se présenteront de l’une ou de l’autre manière. » Il aura donc fallu vingt longues années pour qu’une génération se mobilise enfin pour vaincre les traumatismes et les fantasmes d’une grande partie de la société et sans doute signer par la même occasion la fin de la transition démocratique.

Santiago du Chili, le 3 octobre 2011

[1Fernando Alvear Atlagich et Carlos Miranda Rozas, « Chili. La révolution des pingouins, symptôme d’une crise néolibérale », La Revue nouvelle, janvier-février 2007.

[2Coalition des partis de centre gauche au pouvoir de 1990 à 2010 formée principalement par la Démocratie chrétienne et le Parti socialiste. Son candidat perd les élections présidentielles en 2010 face au candidat de la droite Sebastián Piñera.

[3Les textes de loi qui régissent l’éducation ont tous été promulgués pendant la dictature. Certains textes ont été légèrement amendés sous les gouvernements de la Concertación, mais aucune modification structurelle n’a été instaurée.

[4Sur la révolution idéologique orchestrée pendant la dictature militaire, lire Rodrigo Contreras Osorio, La dictature de Pinochet en perspective. Sociologie d’une révolution capitaliste et néoconsevatrice, L’Harmattan, 2007.