Chili. Chronique d’une défaite et d’une victoire annoncées

François Reman
Amériques, Chili.

La victoire de Sebastián Piñera, candidat de la droite aux élections présidentielles chiliennes, a certainement étonné plus d’un observateur, mais elle a sans doute moins surpris ceux qui scrutent de plus près la vie politique chilienne depuis la fin de la dictature et qui ne sont pas tombés dans les travers optimistes parfois trop prévisibles à la vue de la popularité phénoménale de celle qui est encore présidente jusqu’au 11 mars prochain. Car il est évidemment paradoxal de voir Michelle Bachelet, dont le taux de popularité est de plus de 80%, terminer son mandat par la défaite de la coalition à laquelle elle appartient.

Le premier tour laissait déjà présager la victoire du candidat de la droite auquel il ne manquait que 6% pour entrer à la Moneda. Le résultat déplorable (29%) d’Eduardo Frei (Démocratie chrétienne) obligeait ce dernier à conquérir quasiment l’ensemble des voix des deux autres candidats de gauche Marco Enríquez Ominami (indépendant) et Jorge Arrate (Juntos Podemos-Frente Amplio). Mission impossible pour celui qui mena une campagne terne incapable de capitaliser des voix sur la popularité de Michelle Bachelet.

Comprendre ce qui s’est joué le 17 janvier dernier oblige à dresser le bilan gouvernemental des vingt dernières années. Les différents présidents qui se sont succédé appartiennent tous à la Concertación, cette alliance de partis de centre gauche qui a vu le jour avec le retour de la démocratie en 1989. La gestion concertationiste du pays s’est inscrite dans un processus de transition démocratique que d’autres pays d’Amérique latine ont aussi connu, à ceci près qu’au Chili, c’est la junte militaire qui a fixé les balises politiques et économiques du retour à la démocratie à la fin des années quatre-vingt. Cela s’est traduit par une institutionnalisation et même une consolidation d’un modèle économique ultralibéral, le maintien de la Constitution héritée de la dictature et une large immunité pour ceux qui ont violé les principes démocratiques et bafoué les droits de l’homme sous le régime du général Pinochet. Aucun des présidents en place depuis vingt ans n’a globalement remis en question ses principes de gouvernabilité limitée. Michelle Bachelet a bien mis en œuvre plusieurs réformes sociales audacieuses en matière de santé publique, de pensions ou de la petite enfance, mais la fatigue politique, les querelles internes et un certain népotisme au sein de la Concertación ont été fatals à Eduardo Frei. De plus à l’inverse de son adversaire, il n’a pu compter sur l’appui d’aucun grand organe de presse pour sa campagne, ceux-ci appartenant tous à des groupes économiques proches de la droite.

« C’est la première fois, depuis 1932, qu’une coalition de droite gagne la présidence avec une majorité absolue, écrit l’historien Gabriel Salazar, il s’agit là d’un fait inédit si l’on considère que 68% des Chiliens ont un contrat de travail précaire, que 68% gagnent moins de 250 euros par mois, que 62% des enfants naissent dans des familles éclatées, que 46% de la population souffrent de dépression, que le taux de délinquance se maintient à un niveau élevé et que se poursuit la militarisation “pacifique de l’Araucanie” [1]. »

Essoufflés politiquement, la sanction est brutale pour les partis de la Concertación au pouvoir depuis vingt ans. Comme le reconnait le journaliste Mauricio Becerra, « La fin du scénario était évidente : à donner tant de pouvoir au grand capital, c’est le patronat qui a fini par prendre le contrôle de l’État […]. Très peu d’entreprises publiques sont encore à privatiser. La subjectivité individualiste néolibérale façonne les prototypes identitaires. La concentration de toutes les craintes sur les délits contre la propriété, plutôt que face à l’insécurité sociale ou au manque de participation, est installée dans l’imaginaire collectif [2]. »

Voilà donc un multimillionnaire issu du parti Renovación Nacional (RN, droite libérale), mais en coalition avec l’Union démocratique indépendante (UDI), le parti ultraconservateur hérité du régime de Pinochet, qui entre à la Moneda. Économiste ultralibéral formé à Harvard, Sébastián Piñera dirige notamment une des principales chaines de télévision — Chilevisión —, un club de football et la compagnie aérienne Lan Chile. Sa fortune, qu’il a construite en partie sous la dictature, est évaluée à 840 millions d’euros.

Il a dépensé environ 70 millions d’euros pour une campagne électorale à l’américaine qui a brillé par l’absence d’un programme politique clair si ce n’est la lutte contre les trafiquants de drogue. À l’image ce qui se passe actuellement en Europe, la droite chilienne a réussi à conquérir le vote des classes populaires avec un discours populiste et sécuritaire sans mettre en danger son assise au sein des milieux aisés. « Nous avons besoin d’un État fort et efficace avec beaucoup de muscles et peu de graisse qui aide les plus démunis, la classe moyenne et promeut l’innovation », a ainsi déclaré Piñera quelques jours après son élection.

Il a aussi pu compter sur le vote de protestation des classes moyennes qui se perçoivent comme les grandes oubliées de ces vingt dernières années. Il a promis de cibler en priorité cette catégorie sociale, mais il est fort peu probable qu’il questionne le modèle de consommation basé sur le crédit qui permet à de nombreux Chiliens de maintenir la tête hors de l’eau.

Renovación Nacional, le parti auquel il appartient, est le continuum historique de la droite chilienne classique qui préexistait au coup d’État de 1973. Elle a toujours été divisée en deux tendances. L’une plutôt autoritaire et conservatrice se rapprochant fortement des idées de l’UDI et l’autre plus libérale au sens philosophique du terme et plus progressiste. Piñera appartient à cette seconde tendance. Il a soutenu la dictature avant de s’en distancier et d’appeler à voter « non » au référendum de 1988 contre Augusto Pinochet. Cet affranchissement par rapport à la figure de l’ancien dictateur a surement compté dans sa victoire. Il a néanmoins puisé idées et appuis personnels au sein de trois centres d’études liés à la droite : l’Instituto Libertad, Libertad y Desarrollo et la Fundación Jaime Guzmán du nom de celui qui a pensé la révolution conservatrice et néolibérale instituée par la dictature.

Dans un article assez complet, le journal El Mercurio a décrit cette nouvelle génération de piñeristas — moins de quarante ans — qui va sans doute entrer dans les différents cabinets ministériels. Il s’agit, d’une part, d’une droite en « pantalon beige et mocassins » conservatrice et liée au grémialisme [3] et une autre représentée par Hernán Larraín Matte et Cristóbal Bellolio qui est plus libérale et plus ouverte en termes de valeurs, et dont les membres sont déjà appelés les Sebastián boys. Cette tendance admire le leadeur de droite anglaise David Cameron, Nicolas Sarkozy et Barack Obama. Elle est aussi plus technocratique et ne porte pas le poids du passé car elle était trop jeune pour voter lors du plébiscite organisé par Pinochet en 1988.

D’un point de vue économique, on devrait donc assister à la consolidation sans tabous d’un projet de société ultralibérale où domine la figure de l’entrepreneur, mais la probable entrée de membres de l’UDI au sein de son gouvernement empêchera, sur le plan éthique, toutes réformes libérales comme une dépénalisation de l’avortement.

Félicité dès l’annonce des résultats par deux figures emblématiques de la droite conservatrice hispanophone José María Aznar et Álvaro Uribe, c’est aux côtés du Pérou et de la Colombie que va maintenant plus que probablement se ranger le Chili, quittant de la sorte le club des pays du cône sud qui ont viré à gauche il y a quelques années.

L’alternance est nécessaire en démocratie, entend-on pour l’instant dans les rues de Santiago. Après avoir élu il y a quatre ans une femme de gauche, agnostique, divorcée et victime de la dictature, les Chiliens ont confié la gestion de leur pays à un président de droite dont le slogan de campagne était Súmate al cambio (« Rejoins le changement »). Cependant, le soir de l’élection, parmi les banderoles et les calicots portés par les centaines de Chiliens qui étaient descendus des quartiers nord de la capitale pour se rendre à la Plaza Italia et fêter la victoire de leur candidat, on pouvait apercevoir la sinistre photo du vieux général qui fit connaitre au pays ses heures les plus sombres. Le changement dont se réclame Piñera n’a décidément pas la même signification pour tout le monde.

[1Gabriel Salazar, « ¿Neoliberalismo recargado ? », Las Últimas Noticias, 18 janvier 2010.

[3Le grémialisme est un mouvement ultraconservateur fondé en 1966 par Jaime Guzmán Errázuriz qui a défini idéologiquement le projet politique, économique et sociétal de la dictature.