Cellule familiale

Christophe Mincke

Chez Trauma & Pimpon, ils m’avaient prévenu : il vaut mieux tout prévoir quand on entame la construction de sa maison. Certes, une pièce supplémentaire a un cout, mais à combien me reviendrait la transformation de ma maison si celle-ci s’avérait trop exigüe ?

Et puis, les primes de la Région sont avantageuses, qui sait si elles existeront toujours dans dix ans ? Et, quand on a de jeunes enfants, il vaut mieux être prévoyant. Qui voudrait qu’ils doivent subir des traitements inhumains et dégradants du seul fait de l’imprévoyance ou de l’avarice de leurs parents ?

Je craignais, bien entendu, d’être victime du syndrome de l’abri antinucléaire ; comme ces milliers de gens qui se sont fait construire des casemates avec filtrage de l’air et provisions pour deux ans… pour ne jamais devoir les utiliser, malheureusement. Mais il faut reconnaitre que les frais sont incomparablement moins élevés dans mon cas : une pièce de 20 mètres carrés, une porte blindée avec un œilleton et un passe-plat, des barreaux aux fenêtres, un lavabo et un WC en inox et une banquette en béton recouverte d’un matelas ignifuge. Ainsi qu’une caméra reliée au Centre de contrôle.

J’ai franchi le pas. De toute façon, cette pièce n’est pas inutile : elle me sert de débarras. Au besoin, elle peut devenir une panic room pour nous protéger des intrusions en attendant l’arrivée des secours.

De toute façon, qu’importe le cout, je ne veux pas passer à côté d’une occasion d’offrir à mes proches — ou à moi-même — de meilleures conditions d’incarcération. Car, depuis le 1er janvier 2020, la détention à domicile doit se faire dans une pièce sécurisée, fermée à clé, sous la responsabilité d’un adulte se portant garant du détenu.

Tout a commencé quand on a libéré conditionnellement sous surveillance électronique. Un boitier vérifiait la présence, dans un périmètre donné, du bracelet fixé à la cheville du libéré. Celui-ci pouvait vaquer à ses occupations moyennant l’accord des autorités qui désactivaient le système en fonction d’un horaire convenu d’avance. Il était même possible de sortir de son domicile tant qu’on restait à proximité de la maison. Mais le délinquant s’en tirait à bon compte. Le traitement apparut comme particulièrement clément.

Ensuite, l’exécution à domicile des courtes peines de prison fut mise en place, parce qu’il était intolérable que des condamnations fermes ne soient pas exécutées. En même temps, se créait la libération sous condition permettant de placer en détention préventive à domicile. C’était mieux que la prison, non ? Et, là, pas question de sortir. Le bracelet GPS permettait de contrôler la présence dans ses murs de la personne concernée. La maison devenait enfin prison, à défaut de voir la prison s’humaniser et devenir maison.

Mais un problème subsistait : plusieurs proches furent agressés par des détenus à domicile rendus fous par leur confinement. Certains, dit-on, prirent au contraire l’habitude de poursuivre leurs activités plus ou moins licites chez eux, donnant fêtes et réceptions, recevant dealeurs et toxicomanes, ouvrant des débits de boissons clandestins…

La décision fut prise que la peine serait purgée dans une cellule spécialement aménagée, visant à éviter les débordements éventuels ainsi que les évasions. Avec une heure de promenade par jour et un bracelet mesurant une série d’indicateurs biologiques, plus possible de faire le mariole. La mesure fut étendue aux peines allant jusqu’à vingt ans d’emprisonnement.

Outre les dix-huit-mille personnes incarcérées dans des prisons, c’en sont maintenant vingt-et-un-mille qui purgent une peine ou sont détenues préventivement chez elles. Le chiffre est en hausse constante. Le ministre de la Justice vient d’annoncer qu’il passait un marché public pour dix-mille bracelets de nouvelle génération, mesurant les taux d’alcool et de divers toxiques en temps réel.

Les délais d’aménagement de cellules domiciliaires sont tels qu’il est plus prudent de s’équiper à l’avance, sous peine de se voir incarcérer dans un établissement pénitentiaire en attendant l’aménagement et l’agrément de la cellule. De plus, avec un objectif pour 2030 de 5 % de la population adulte en détention à domicile, chaque famille peut être concernée.

C’est une forme de politique individuelle de prévention de l’incarcération, en somme. J’avoue que je suis tranquille de savoir ma maison conforme aux normes. Parfois, je vais m’assoir dans ma cellule. Seul, au calme. Sans cris d’enfants, sans bavardages de ma femme. Ça fait du bien de se retrouver, de se ressourcer. Et puis, ça me familiarise avec les lieux. Comme ça, le jour où je serai écroué, je serai fin prêt.